‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 75 sur 80 · RÉCIT DOULOUREUX · texte numérisé non relu

RÉCIT DOULOUREUX

Un public 1 combien de sots fant-il pour faire un public?

Tout s’use en France, même la plaisanterie. Je crois qu’elle a fini son temps avec M. Courbet - — ce ont fi faut rougir, c’est qu’elle ait jamais cherché à

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sa legereté que nous voulons bien croire nationale L acharnement de la critique à l’endroit du peintre est une preuve de plus de la déchéance de son goût désormais acquis, je le répète encore, à tout ce q„ flattera ses aptitudes littéraires, à tout ce qui s’éloignera de plus en plus, sous prétexte d’idées, par défaut, soit de science, soit d’organisation, du cercle rigide ou le pinceau doit se renfermer. Les idées n ont manqué en aucun temps; je crois même que eur mouvement actuel a un caractère bien plus actif, p us élevé, plus varié qu’à aucune époque. Ce qui s oppose à leur éclosion pour que la peinture y prenne son œuvre moderne, ce sont les formules ou bhées de la palette. Outre que personne, en terme decole, n a le droit d’obéir à son esprit et de suivre l’impulsion de son tempérament, 4 étude!

sont absolument incomplètes. L’anatomie est à peu près ignorée — j’entends l’anatomie pratique : car, pour celle qui s’enseigne par A -h B , même en présence du cadavre, aux amphithéâtres , — et qui ne vous laisse que des notes de tête, point d’œil — elle est plus utile aux professeurs , aux amateurs médicinaux, à l’orateur lui-même, qu’aux jeunes peintres pour lesquels un argument non dessiné ou peint ne signifie rien. Les livres pourraient, d’ailleurs, leur donner à peu de frais cette infertile science. Autrefois, presque tous les peintres possédaient supérieurement les grands arts plastiques; Michel- Ange, presque centenaire, et aveugle, palpant d’une main tremblante les antiques du palais Farnèse, je crois, et, rencontré par un cardinal qui lui demandait la raison de cette singulière promenade, avouait aller encore «à l'école . » Véronèse confiait ses enfants au Bassan, ne se croyant point assez fort lui-même pour leur éducation; Raphaël travaillait partout, prêchant d’exemple et de conseil ses élèves présents à la leçon; Rubens illustre copiait Léonard de Vinci; Vinci travaillait quatre années d’après nature le portrait de la Joconde, pour arriver à la plus entière perfecion de réalité; Rembrandt, dans toutes ses compositions, nè peignait guère que de splendides portraits; Velasquez avait toujours prè-s de lui son domestique Pareja, dont il copiait constamment les traits de mille manières, pour exercer son pinceau, et aussi, pour ne point perdre de vue la nature. La nature! immense conseil, soutien, trésor de l’esprit,

— appui et force du jugement, vérité généreuse du présent et de Pavenir, — la nature ! encore elle; la vérité, la vérité simple, admirablement comprise et rendue, formant ces grands tout complexes, rêves abstraits ou physiques, avec lesquels le pinceau pouvait bravement se mesurer, vainqueur ou vaincu, — mais vaincu non sans luttes et sans magnifiques élans. A quoi vous sert de posséder Pâme de Corneille, si vous ne savez point la faire parler. — C’est dans ces pauvres conditions de talent, comme action de palette, que tout se transforme et que la vérité devient mensonge périssable. La force n’est plus que violence, — la grandeur, extravagance, — la grâce, mièvrerie, — la fougue, folie, — le sentiment, fadeur.

Tout au rebours de la littérature , tenons - nous -le bien pour dit, les vastes compositions, en peinture, ne demandent pas tant l’idée que la savante disposition des lignes , le véritable dessin des raccourcis par la science des tons, le mouvement juste de la lumière, la beauté du coloris, — l’harmonie de l’ensemble— et ce je ne sais quoi d'imprévu et de familier qui se trouve dans la nature et qu’aucune composition préparée, étudiée, dressée péniblement, ne peut donner. Le silence du cabinet est fatal I les grands recueillements symboliques des Allemands, perdus dans leurs nuages, ou ceux plus français qui, malgré leur confusion, prétendent à la clarté d’une phrase de Voltaire et veulent se définir comme un rébus, toutes ces belles contentions d’esprit , dis-je, n’ont jamais produit que de fort pauvres toiles. —

La grande beauté du Jugement dernier, de Michel- Ange, résidera toujours, non pas dans l’idée qui n’existe qu’à l’état de divagation, — mais dans la grandeur anatomique des groupes. Le peintre fait son œuvre, simplement, — les commentateurs viennent, plus tard, et la voilent sous un déluge d’aphorismes philosophiques et de raisonnements arbitraires. Pourquoi un simple lambeau de toile découpé dans l’œuvre des vieux maîtres a-t-il tant de prix et tant de saveur pour notre œil? un simple pied, quelquefois une main? n’est-ce pas la beauté de l’exécution qui nous frappe à notre insu : ce doux mouvement de la pâte, ce ferme caractère du trait, cette magie de couleur, ou cette naïve mais curieuse raideur des lignes, cette clarté, où ces belles ombres blondes dans lesquelles les chairs semblent doucement noyées; — enfin, cette grande manière des reliefs hardiment modelés , avec une certaine expression qui charme même l’ignorant, et fait penser l’artiste? La forme n’est pas seulement le contour comme on semble trop le croire, mais aussi, mais surtout, le caractère général de l’exécution comme dextérité, finesse, incision, fougue ou grâce. Ce sentiment, tout matériel, qui est la vie propre de l’art des couleurs, est absolument méconnu en France où le culte de l’analyse fut toujours en faveur spéciale , — nous ne sommes guère , il faut l’avouer, que des Allemands goguenards. — Une belle phrase, bien ciselée, bien coupée, harmonieuse , — un coup de pinceau hardi, une magique touche de lumière sur une belle cou-

leur, — une combinaison heureuse d’instruments, révélation mystérieuse d’une idée, une savante taille de marbre donnant la palpitation et la tendresse de la chair, — une belle coupe architecturale, ne firent jamais fortune chez nous , — et ne réussirent guère qu’à ameuter la tourbe insolente et belliqueuse des effrontés qui se partagent pieusement tous les domaines intellectuels, sans aucune autorité d’art ou de pensée.

Ces idées nous ramènent à M. Courbet, qui a souffert plus que personne de cette corruption de maximes, d’opinions.

Le déplorable rôle de la critique, dans cette circonstance, est inexplicable. Eh quoi ! voilà un homme, un peintre admirablement doué, tout pénétré, par un sens spécial de vision, du vieil enseignement, vaillant, vivace, possédant un don prodigieux de nature, maître de son pinceau, se jouant des grandes toiles comme un enfant de son hochet , et les peuplant de viriles créations, — tout jeune et déjà illustre, même placé entre les plus grands , une nature débordant de sève que l’Italie et l’Espague nous envieraient, une des plus puissantes organisations d’art que la France ait produites , — presque complet, bien individuel, aventureux, — enfin, le seul, avec Delacroix , qui ose proclamer bien haut l’indépendance de l’esprit , l’indépendance des formules ; — et c’est ainsi que vous le recevez , lui, le premier champion de cet art nouveau qui sera peutêtre la curiosité des siècles futurs, l’histoire d’au*

jourd’hui, plus, peut-être, le visage sincère où Tavenir viendra lire avec certitude le sentiment du présent !... Est-ce ainsi que vous lui faites accueil, vous qui avez fait de son art une étude spéciale, et qui vous promenez sans cesse à travers l’Europe , admirant partout où vous le pouvez les hommes du passé, et ne tarissant pas d’exclamation devant les morceaux les plus incomplets , souvent les moins réussis.

On a fait grand scandale de petits écrits à propos des Baigneuses où se trouvent d’admirables parties : le paysage, notamment, qui est magnifique ; la lumière, les chairs; — - mais que direz-vous alors de la petite Baigneuse , de Rembrandt, qui est à National Gallery , si vous la considérez au point de vue de la forme? que penserez-vous encore d’une Bethsabée au bain , du même peintre, que j’ai vue à Paris dans une galerie particulière, si le respect de cette grande réputation ne vous retient, si vous n’avez tout d’abord en haute considération , même avant la peinture, le prix auquel deux siècles de vénération l’ont cotée? Je vous vois, vous, homme prétendu de goût, faire le difficile, sous prétexte de distinction, jeter les hauts cris, et rendre un triste hommage à ce génie charmant qui sait si bien parer ses disgrâces de tous les prestiges de sa couleur et de sa lumière, comme M. Courbet sâit tout rajeunir et pénétrer d’une naturelle et savoureuse simplicité.

V Enterrement d’Ornans, que Ton a tant critiqué, est une de ces œuvres qui expriment la physionomie d’une époque et que tout musée devrait être fier de posséder. Ce sont là de ces immenses créations qui coûtent beaucoup de peines, beaucoup d’efforts, et dont la véritable place sè trouve dans les galeries qui ont mission d’accueillir les œuvres qui peuvent contribuer à renseignement contemporain, à sa gloire. Vous vous plaignez du rapetissement de l’art, — et lorsqu’il se manifeste vaillamment, dans un cadre puissant, vous l’insultez ou le laissez misérablement se morfondre dans cette déception qui peut tuer ses germes féconds. Croyez-vous donc que de pareilles œuvres s’improvisent, — et pensez-vous que de tels créateurs foisonnent à votre époque ? Quel dommage que le peintre n’ait pas songé à revêtir ses paysans de pourpoints.... son art manque de convenance, — et le Poussin n’est point son Messie; il ose peindre ce qu’il a sous les yeux comme tous les maîtres, — et il ose le peindre ainsi, pour mieux en donner l’accent vrai, vivant, fort —Quelle audace !...

Je vois ici une immense impression de tristesse, mêlée à ce quelque chose d’indifférent et de joyeux qui est la vie; il y a des Porteurs d’une souveraine puissance d’action, — peints avec une fermeté où l’école espagnole est à peine arrivée ; un groupe de pleureuses vêtues de noir, beau, simple, profond

comme un morceau de sculpture antique. — Le paysage est sauvage, triste ; il fait opposition à ce discordant simulacre humain. — L après-dînée à Or nanSy que Ton voit au Musée de Lille, suffirait à la gloire d’un homme. C’est une œuvre grandement conçue. — Elle est, avec la Médée de Delacroix, l’illustration de la salle réservée aux peintres français, — mais ils sont dépaysés dans ce maigre cercle : c’est à côté des Flamands, des Vénitiens et des Espagnols qu’on devrait les mettre.

Vous parlez d’études académiques. Quel plus émouvant drame de muscles que ces deux fiers lutteurs, enlacés, tordus, haletants, au milieu de cet élégant paysage, contre ces verts massifs derrière lesquels jaillissent les tours carrées d’un château, sous ce beau ciel pur d’une lumière si heureuse. Comme la chair est bien exprimée! comme ils vivent violemment ces deux hommes. — Quelle couleur! quelle large exécution! Il yades bras admirables, des torses de toute beauté ; la tête penchée du lutteur lymphatique, vue du côté des cheveux qui s’épandent sur sa poitrine, est superbe. — Ribéra s’effraierait d’une telle vigueur. — Et quel beau dessin !

Le retour de la foire , où l’école hollandaise se retrouve, Albert Cuyp en tête, mais avec un ton plus solide, est un tableau charmant et pittoresque où se revèle, sous un jour curieux, sa puissance comme animalier. Deux bœufs roux marchent en tête, gravement , sous le joug. Derrière, deux hommes à

cheval, côte à côte ; — plus loin, des paysans, des paysannes qui rient et causent avec les attitudes les plus justes. A droite, un brave homme mène par une longue corde un cochon qui grogne , le nez dans la poussière. Tous ces personnages descendent un talus. ■ — Le soleil s’est couché ; l’horizon s’éclaire de nuages bizarres. Vous parler de ce tableau, c’est vous affirmer sa perfection. Il respire un calme qui vous pénètre, une majesté qui vous impressionne. La couleur y vibre chaleureuse et grave. Je ne parle pas du travail de la brosse toujours admirable. Les animaux, pris à part, forment une étude complète.— Je ne connais rien de supérieur, même dans l’œuvre des anciens, — flamands ou hollandais. — Dans Potier ou Jordaens, qui a fait un superbe tableau de vaches, — rien de supérieur à ces grands bœufs , si beaux de lumière, de couleur, de caractère, si admirablement étudiés. Les chevaux vous rappelleront la Promenade de Cuyp qui est au Louvre. — Qu’ils sont fiers! élégants! Du reste, cette belle page, en dépit de ses allures rustiques, est d’une distinction de ton, de caractère, de dessin, bien rares.

Eh bien, à peine a-t-on signalé ce tableau qui devrait être depuis longtemps au Luxembourg. C’est une œuvre hors ligne. Mis en présence de cette organisation à laquelle deux autres, seulement, sont aujourd’hui comparables , le succès absolu de M. Troyon n’est-il pas une injustice criante, une grossière bêtise qui vous remplirait le cœur de fiel, si elle ne vous faisait rire d’une immense pi+ié ?

Parlerons-nous de ces fameuses Demoiselles de la Seine que le peintre nous montra un jour couchées au bord de l’eau, et qui firent tant crier la pudeur de nos bourgeoises-dames qui demandaient au moins la présence de quelques chaises pour sauver cette nonchalante situation? On s’indigna beaucoup aussi de la pose un peu commune de la première jeune femme, — et pour cela, le tableau ne trouva grâce devant personne. C’est, en effet, son côté un peu faible. J’invoquais tout à l’heure Rembrandt pour sa défense. Ce qu’on ne voulut pas remarquer, c’est le charme de l’intonation comme effet général de couleur, l’inouïe beauté de la lumière ; le sentiment parfait du repos qu’on a voulu exprimer; l’énervement délicat de cette tiède nature; la grandeur, la force du paysage : — cet arbre aux larges feuilles, une merveille,— la petite barque ; le chapeau dans les feuilles, — et la jeune femme au chapeau rose, si fraîche, délicate comme une page de Gainsborougli, — et l’ajustement merveilleux de la femme cause de cette belle guerre... la robe en jaconas, si légère, le châle blanc, — autant de tours de force.

Et cette délicieuse page des Vanneuses , l’avezvous oubliée? Quelle charmante coloration dans la gamme pâle et douce qui les enveloppait!...

Et les Casseurs de pierres , ce grand poème rustique si hardi, si triste. Le vieillard courbé, cassé par l’âge et le travail, accroupi sur des tas de pierres, tient son marteau et frappe sans relâche ; il est bien

vieux, bien fatigué, mais il fait son labeur sans repos ni chagrin, avec la monotone tranquillité de son esprit; — à côté de lui, un jeune garçon, vu de dos, porte une lourde corbeille de gravier sur le revers de la route, contre la côte brune, qui monte tout en haut du cadre. Pauvre enfant ! la maladie et la misère l’ont flétri de bonne heure, — et déjà des germes de mal s’aperçoivent sur sa tête couverte de rares cheveux. Cette page singulière, tout à fait extraordinaire comme fermeté de travail, belle de dessin, d’un coloris simple, se placera à côté des Philosophes , du petit Pied Bot de Ribéra, des Fous de Velasquez, du petit Pouilleux de Murillo, — car ces grands maîtres aimaient le pauvre et ne craignaient pas de le chanter. Je crois qu’il est impossible d’être plus fortement impressionné. Cela est grand comme les plus grandes choses, dans un ton spécial de sauvage tristesse qui est tout particulier au peintre. A droite, on voit un pan de ciel très-bleu. — - Et Courbet, considérant cette œuvre qu’il affectionne, nous disait avec un doux sourire : Pauvres gens ! j’ai voulu résumer leur vie dans l’angle de ce cadre : n’est-ce pas qu’ils ne voient jamais qu’un petit coin de ciel? Cette parole fait l’éloge de son cœur bien mieux que toutes les phrases de rhétorique peintes pour le plus grand ennui de l’humanité.

Plus tard, vint sa délicieuse fantaisie : Bonjour , monsieur Bryas. Claire page de nature si parfaite de lumière et si pittoresque de coloris.

Puis encore d’autres vaillantes toiles (car il est in-

fatigable et produit avec l’aisance du génie). Ainsi, la Biche forcée, adorable idylle dramatique, la Curée , où grondaient trois chiens qui eussent fait tressaillir Rubens, si bien saisis dans leur mouvement glouton vers le chevreuil pendu par les pieds à un arbre, dans cette profonde forêt, — aux senteurs âcres.

Je me demande où sont les récompenses qui ont signalé l’apparition de cette œuvre si importante? Quel encouragement l’a consacrée pour le banal public qui n’accorde son suffrage qu’aux producteurs couronnés? Elle était en dehors de tout système, pourtant, puisqu’il vous plaît d’appeler de ce nom injurieux le caractère même de sa personnalité, elle était la simple reproduction d’un magnifique effet de nature.

C’est aux Allemands qu’il est allé vendre ce tableau qui passa pour ainsi dire inaperçu, par un systématique mauvais vouloir ou un misérable esprit de parti, dont la critique aura certainement plus tard à rendre compte aux nouveaux juges.

M. Courbet partage le sort de ces hommes dont la forte personnalité a, de tout temps, rencontré en France les plus stupides oppositions. Il n’est pas d’obstacles rebutants qu’on ne suscite à leur entour, de piège qu’on ne leur tende, de jappements avariés dont ils n’aient à souffrir; les gens de faux goût, c’està-dire marqués au millésime courant, s’ameutent; — les écrivains légers taillent leurs plumes d’oie ; les dandys de pendule se posent et pérorent pertinemment; les palmes vertes crient au scandale en bran-

lant leur chef stérile ; — quelques faux artistes sans caractère, sans talent, épaves malheureuses jetées par la mer humaine sur la côte de l’art, hurlent plaintivement contre le génie familier qui leur en interdit l’entrée. — Sur ce thème de clameurs, — quelques niais aimables, faisant de l’art comme on faitdu genre, frottés de souvenirs de voyage et imbus d’un peu de grammaire, brodent, à l’usage des gens de goût , diverses appréciations maladives qui deviennent une sorte d’alphabet du bon ton qu’il n’est pas convenable d’ignorer. Alors, la cabale ignorante s’organise tenace, acharnée, créantpartout des prosélytes; alors malgré ses efforts, son courage, sa résistance vaillante, le talent succombe à la peine, découragé, humilié, bafoué, — jusqu’à ce qu’une réaction éloquente se formule, prompte à venger les souffrances de son favori, ou plus triste, hélas ! jusqu’à ce que la mort, fermant les yeux de ce juste, appelle enfin l’impartial jugement des hypocrites contemporains, débarrassés de cette grande figure qui les plongeait tous dans l’ombre. Ainsi Géricault, ainsi Delacroix, -Corot, Courbet, ainsi Rude, Barrye, Préault et bien d’autres ; ainsi Victor Hugo, Balzac; ainsi les musiciens. — A eux, la longue, la patiente haine des impuissants et des routiniers.

L’exposition particulière tentée par Courbet, en 1855, fut son coup de grâce. Bien peu la virent, — et dans le nombre bien peu furent en état d’en comprendre l’immense portée. Je ne veux ni blâmer ni applaudir ; je constate qu’il était régulièrement dans son droit, et qu’une seule chose devait préoccuper le jugement des

critiques et de la foule : la bonne ou la mauvaise signification de l’œuvre exposé. Le talent ne vous doit aucun compte de ses fantaisies, — sa dignité perpétuelle est dans sa grandeur et son enseignement. En celaTes maîtres ne sont-ils pas encore son exemple? Hibéra, habitant Naples, ne fut définitivement apprécié que par l'exhibition d’une grande toile sur le balcon de sa propre demeure, ce qui attira la foule enthousiaste et provoqua les libéralités du vice-roi. La mode est encore bien passée de porteries tableaux en procession comme onle faisait à Rome. — Les vieux maîtres se faisaient remarquer de toutes les façons, — et personne ne criait au scandale: — consultez la vie de Velasquez, de Rembrandt, de Tintoret, du Titien, commensal intrépide del’Arétin, de Rubens, avec les nou veaux documents anglais. Que demandait- M. Courbet? — un jugement, une meilleure interprétation de ses efforts, un juste coup d’œil sur l’ensemble de ses créations. 11 voulait parler à la foule. Éloigné du giron académique et de toute autre espèce d’administration picturale, ennemi de notre faux et mortel enseignement de collège dont l’influence pourrait tout perdre si l’indépendance des idées ne commençait à paraître une raison d’existence, le seul osant croire, tout haut, avec ses illustres devanciers à l’étude individuelle appuyée sur des bases solides de nature, dans l’intimité et sous l’œil vigilant d’un maître consommé dans son art, — il est bien évident qu’il devait se trouver en butte, à chaque exposition, aux plus vivaces rancunes, aux sentiments les plus agressifs — tout un

ordre d’idées dont l’hostilité n’est un mystère pour personne. On le chicane sur les plus misérables détails, — des détails de cadres, par exemple, s’opposant même à l’accord intime de ses idées comme on le ferait à l’égard du premier barbouilleur venu. Chose plus grave, on lui refuse des toiles !.. à lui qui aurait le droit de tout juger si sévèrement ! — On ose contrôler jusqu’au choix qu’il a fait, dans l’intérêt de sa gloire, lui qui en est le responsable ouvrier. — Enfin, on l’assimile grossièrement à tout ce qui fait métier de peindre et d’encombrer les expositions. C’est affreux! Que faire, alors, sinon protester? Cette protestation s’est faite; elle était juste, elle était le cri d’indignation d’une âme froissée. Les sérieux et vrais esprits l’applaudirent, sachant qu’il parlait au profit de la vérité en péril; d’autres, qui ne voient en tout que la forme, sans tenir compte des caractères, des soucis de la vie, des froissements âcres des consciences, passèrent dédaigneux. — En somme, ce coup de ligue ne réussit guère. En France, où l’on est autant à genoux devant le succès effronté, qu’hostile et aboyant à l’égard de ceux qui tombent, — ces témérités n’ont guère qu’un à-propos de réussite ; dans le cas contraire, elles font le plus grand mal, et pour longtemps tiennent en échec votre popularité. La cabale cria de plus belle ; il fut l’objet des plus misérables invectives littéraires et autres; on le dénigra, il fut raillé, on le déclara trivial, bas, homme de grosse matière, il fut gratifié de tous les ridicules intellectuels; sa pensée fut associée à toutes les nions-

LES i4 STATIONS DU SALON.

truosités d’une palette cynique et plate. — Et c’est ainsi que cette pure gloire eut à supporter les plus misérables avanies. Cette aimable histoire de notre temps subirait pour en proclamer la nullité au point de vue artistique.

M. Courbet s’est abstenu cette année. La remarque en a été généralement faite. Alcibiade peut couper la queue de son chien* — le public est aux aguets. Courbet prépare une série d’œuvres qui vont susciter, je l’espère, de grandes batailles, de grandes terreurs* — Le pâle troupeau des eunuques verra encore aux volontés de quel maître et seigneur il ose résister.

Je ne sais si je vous ai dit, ami, qu’il m’avait pris fantaisie d’aller rendre visite à ce jeune héros retiré sous sa tente. Je me suis prés.enté un matin; il m’a reçu avec une familière bonté. J’ai même eu l’honneur de le voir peindre, ce qui est un véritable plaisir. L’aisance, la certitude, la fermeté de son pinceau courant à travers l’œuvre, au même moment, pour une intonation plus juste et plus soutenue, précisant chaque touche avec une sûreté merveilleuse de vision, est un spectacle bien intéressant et qui vous initie au caractère même de l’homme. M. Courbet est fort jeune ; son beau type vivace et généreux s’est encore accentué d’un reflet de tristesse et d’amertume qui lui donne une belle expression. Son abord est noble et sévère , plein de cordialité, sans pose. Il a beaucoup de bonhomie, avec une finesse d’observation trèsconcentrée, qui défie les sots. — Sa grande taille, sa puissante musculature disent un corps trempé pour

les hautes luttes. Par ses toiles, son âme se révèle, ardente, un peu sauvage, simple et bonne, violemment éprise de nature. Il a de l’orgueil et n’en laisse voir que ce qui lui plaît; — à ses amis, sans doute. 11 parle peu et seulement pour dire des vérités avec une grande verve, une nette raison. Il raille avec esprit, mais le découragement perce à travers toutes ses paroles ; — car voilà bientôt quinze ans qu’il lutte sans succès. Il parle de l’art avec beaucoup de goût et de retenue, même avec un certain ton d’exclusivisme qui ne dépare rien, — car il a aussi ses idolâtries •* Velasquez surtout l’enthousiasme. Il connaît sa force, — il n’en parle guère, mais certaines phrases rieuses mettent sur la piste de ses appréciations contemporaines. Je le crois fort triste, — et deux fois triste, pour les chagrins qu’on lui cause, — et pour les obstacles que l’on suscite à l’art véritable. Il se plaint fort doucement des malveillances dont il est l’objet, et compte sur la jeune et libre génération qui lui est toute dévouée et l’acclame avec une sorte de vénération, que lui-même n’accepte qu’en manière de sympathique coreligion.

Ce n’est pas un homme de ce temps. Son intimité, son travail, ses habitudes, sa physionomie, sa manière de voir en art, son organisation abondamment plastique, en font une nature que l’Espagne et l’Italie de la Renaissance revendiquent. Il ressemble étonnamment à un portrait de Giorgione, peint par luimême, que j’ai vu à Hampton-Court . C’est le même accent grave, ferme, vigoureux, — un peu sombre et

fier. Quand on entre dans son atelier, il semble que l’on a franchi trois siècles en sens inverse. — L’on est presque étonné de ne pas voir contre les murs des toques, des épées, des pourpoints, — et, dispersés à droite et à gauche, une foule de jeunes gens peignant sous le regard du maître et reproduisant les belles paintures qui encombrent au hasard cette modeste demeure. Modeste, en effet, — bien simple : le travail seul y a ses coudées franches; — quant au luxe, aux ornements, étoffes ou meubles, à tous les brimborions rares dévolus au succès largement rétribué, il n’y faut pas songer. Le peintre est heureux cependant, et sait accommoder sa vie aux circonstances qui la lui font tout à la fois huinhle et glorieuse. Il croit au mieux — en souriant au bien, et attend les jours prospères, âpre au travail, infatigable.

Son atelier est encombré de toiles — sur châssis, quelques-unes encadrées, — d’autres roulées (les grandes). Il en a envoyé trois immenses en Franche- Comté représentant des scènes de chasse. — Elles le gênaient!... Là-bas, suspendues peut-être aux murs d’une chambre vide, elles attendent que le sentiment de justice formulé envers leur créateur les rappelle. D’autres sont en Allemagne, à Strasbourg, à Montpellier, — partout.

Pendant son séjour en Allemagne, et depuis son retour, il a beaucoup travaillé, dans tous les tons, tous les aspects, toutes les idées, avec une activité inconcevable. Sa faculté de création tient du prodige.

En jetant un coup d'œil sur les toiles ici présentes, nous serons convaincus.

Voici d abord, — et j’en ai parlé, les Demoiselles de la Seine, les Lutteurs, les Casseurs de pierres, le Détour de la foire, l’Enterrement d’Ornans , l’Intérieur d atelier et des Pompiers, — ces trois dernières, toiles roulées; — un petit portrait de M. Baudelaire, fort beau de couleur , éclairé dans une manière pittoresque qui est presque l’esprit du poète : il est assis devant une table, il réfléchit, il rêve; le portrait de M. Courbet , la tête penchée appuyée sur sa main, est une superbe peinture, dans un ton sombre où les lumières résonnent avec une grande vigueur; le modelé de la figure se lie savamment; le bras debout oùle poignet se dévoile nu, attaché avec une grande fermeté de dessin, est un morceau achevé; les mains sont irréprochables. Là, déjà sûr de son pinceau, ayant enfin pris possession de son esprit, il triomphait, mais encore sous l’influence indirecte des maîtres ; dans les Demoiselles de la Seine, que nous voyons à côté, un pas immense est franchi. — Nous ne sommes plus devant un peintre, mais devant la nature.

Tous ses portraits, du reste, sont d’une rare beauté. Nous en avons revu quelques-uns, déjà connus, avec un vif sentiment d’admiration : celui de Jean^ Journet;— celui du peintre, plus petit que l'autre, qui renferme une magnifique expression de caractère; celui d’un homme à grande barbe fauve tenant un violon à la main ; le portrait d’une jeune dame gan-

tée, qui penche mignonnement sa tête et sourit avec une fine intention de regard. Elle est vêtue de noir; sa main droite est repliée vers le sein, l’autre tient un mouchoir; la grâce et la distinction de ce portrait sont inexprimables. — Et la tête, qu’elle est jolie, animée ! elle pense; le sourire va ouvrir cette bouche délicate.

A côté, un de moindre dimension, — portrait d’une jeune dame, aussi, penchée en avant, les cheveux étalés en boucles sur les épaules, les yeux bien ouverts qui regardent curieusement devant eux. Un col de guipure, un commencement de robe noire, voilà pour l’ajustement. Vous admirerez cette petite tête pâle, rieuse, aux joues criblées de fossettes, comme harmonie et inflexion naturelle de la peau ; — elle n’est pas peinte en pleine pâte, mais taillée ; — et vous la voyez se modeler, de même qu’une sculpture, avec une vigoureuse douceur. — Voilà le maître!

Parmi les nouveaux, nous trouvons : — une petite jeune femme à mine éveillée, rose et fraîche, tout heureuse de sa vive existence. En faire l’éloge comme beauté de peinture est superflu, j’espère.

Plus loin, c’est un brave Allemand, vu de profil, sur un fond de feuilles, qui fume gravement sa pipe recourbée. Il est en manches de chemise, vu jusqu’à mi-corps. — La tête réfléchit. C’est concis et robuste et vivant au possible. Holbein peut vous donner l’équivalent du sentiment que j’éprouve devant cette toile. — Mais regardez là-bas, cette belle jeune femme qui plonge son regard sur vous avec tant de

douceur et de grâce. Elle est vêtue en amazone , une longue robe noire à plis serrés dessine son corps gracieux; un petit chapeau noir enrubanné presse ses cheveux blonds, — un petit col blanc rabattu en*» toure son cou frêle. Elle est gantée de blanc. Sur le poignet gauche repose un pan de sa robe; — à la main droite, elle tient une cravache. Elle est vue jusqu’aux genoux, — la moitié du corps sur un fond de paysage, l’autre sur le ciel bleu! Quelle délicieuse toile! La dame est d’abord charmante, très-noble, élégante ; — ses beaux yeux noirs ont un rayon pur, si chaste, si réservé, que l’on est ému; ses joues sont d’une fraîcheur miraculeuse. Et le sang y palpite si bien ! Mais la peinture , comment en exprimer le charme et la vérité! — ces tons blancs et roses du visage, cette .profondeur, cette limpidité des yeux, ce bel ensemble de gammes si harmonieusement mariées, la parfaite noblesse de la pose ! Voilà un portrait qui pourrait faire grand bruit plus tard, si le peintre consent à le mettre à nos prochaines expositions. Quel critique sans pudeur osera ensuite avancer que M. Courbet n’a pas l’intime secret des élégances ? — : l’élégance n’est-elle pas dans la la nature, — et qui la voit mieux que lui ?

Encore une tête d’homme assis dans un fauteuil, la tête couverte d’une calotte noire, — • toujours le même étonnant caractère.

Je ne sais s’il vous souvient d’une page intitulée Idéalité , — deux jeunes gens, l’homme brun, la femme blonde et rose, rêvant ensemble? — Leurs

tètes sc touchent, leurs yeux distraits errent dans la campagne. Quel caprice gracieux, — quelle mélodie dans ces adorables têtes! — On ne saurait pousser plus loin le charme de la couleur et du sentiment. Vous regarderez longtemps ce tableau, et vous serez ravi.

Il y a là quatre études incomparables; deux pour les Demoiselles de la Seine : la femme couchée, — une tête, — la femme au chapeau rose, — entière. — Puis, une jeune femme nue, très-pure de formes, couchée sur l’herbe. Une partie du corps est dans la blanche lumière ; les jambes se baignent d’une ombre froide; la tête se rose dans la langueur de son rêve amoureux. Le paysage est charmant , — une sombre volupté semble y planer. Il y a à l’horizon, entre les branches, une éclaircie bleue d’un mystère adorable qui fait penser à Corrége.

Puis, une œuvre en exécution devant laquelle les vieux Flamands s’arrêteraient avec amour. Elle représente une puissante commère vêtue de noir, — col brodé au cou, — manchettes aux poignets, assise dans un immense fauteuil derrière un comptoir en marbre blanc veiné de noir. Sur le comptoir est un livre vert , des cartes , un vase en cristal plein de fleurs. Elle-même tient une fleur à la main gauche : c’est une forte femme, rouge, fraîche, haute en graisse, riant brusque. Le peintre appelle cette débauche : La Mère Grégoire. Tout ^st peint de jet avec une vigueur, un aplomb de touche effrayants. C’est l’enthousiasme de l’exubérance dans la force. L’A-

mirai Muyter de Jordaëns ne se tiendrait pas d’aise enla voyant. La tête est posée de trois-quarts. La joue en lumière et le cou sont des parties qui défient n’importe quel pinceau.

Le taureau blanc, piqué de taches rouges, et la génisse blonde, dans une grande prairie entourée de collines, est un tableau d’une infinie délicatesse. Quelle naïveté ! ce taureau mugit-il bien ! — et la genisse? elle aspire l’air avec une béatitude niaise charmante. Le ciel est plein de lumière, — le soleil éclate partout. C’est le sentiment de Potter avec plus de vigueur, et un ton de compréhension plus large.

Je note à la hâte quelques paysages : un trèsgrand paysage d’avril ; des arbres au feuillage encore mort, dans un vaste terrain jaune ; tout d’abord, un petit ruisseau qui court entre des pierres ; à gauche, des taillis. Le ciel bleu sourit à cette forte nature.

Un autre plus petit, — intérieur de forêt, — la belle forêt allemande , la forêt verte , profonde , favorable au recueillement, où vibrent de si doux bruits, où résonnent les notes harmonieuses du cor, la mystérieuse forêt aux pénétrants parfums. Les arbres y poussent avec une vigueur puissante, — là feuille jaillit de la branche vibrante et robuste, — le sol est humide, — l’ombre le voile tout d’abord; mais là-bas, à travers les arbres, le soleil passe et vient se jouer sur la mare, dans laquelle une jolie biche boit, penchée sur le côté, les pattes dans l’eaü. Sur le devant, à travers l’ombre, le seigneur accourt;

un grand cerf, rapide, brûlé d’amour, beau d’ardeur et de désir, qui vient à elle par bonds tumultueux.

Emplissez votre âme de cette lumière, de cette agreste pureté, de ce sentiment délicat, — et rêvez à la poésie charmeresse qui s’en dégage.

Enfin, divers petits paysages de Franche-Comté, remarquables par un caractère de vérité et de force qui charme. L’un est une lisière de forêt sur un ciel orageux; — l’autre, une grande prairie fermée par une ceinture de talus verts surmontés de roches grises. Un troisième, où nous voyons une rivière profonde, très-bleue, dans l’ombre, tout en bas d’une colline boisée, sur laquelle se dressent de blanches ruines, fait penser aux paysages austères du Dominiquin.

11 faudrait des pages entières pour analyser leurs beautés diverses.

Vous parlerai-je de ses marines, qui sont merveilleuses? Il y en a de très-petites, — et trois ou quatre d’une grandeur importante. Elles expriment toutes les heures de la journée, toute? les singulières transformations de la mer, ce ciel liquide, tempétueux, profond, infini et changeant comme l’autre. Effets de soleil, de brume, coups de vent, grises pâleurs du matin, sérénités lumineuses du plein midi; mystère tranquille et voilé du soir. Ici, quelques barques fuyant comme des oiseaux à travers la trame claire de l’eau, — ici, un petit vaisseau à l’ancre, frêle d’armature, comme une toile d’araignée tissée sur le ciel, — ici, le phare battu des vagues, un bateau trébuche sur la grève;

— là, une bande de chevaux blancs, sauvages (à la Camargue), entrés dans l’eau pour s’y reposer une partie de la journée, — confondus presque avec la teinte pâle des vagues dont ils écoutent la mourante plainte, et qu’on voit s’agiter et courir avec une douce mollesse; — ailleurs, la morne et solitaire étendue sans accident, effrayante de mâle grandeur, menaçante; c’est la mer violette traçant une ligne vigoureuse d’horizon sur le ciel bleu; à côté, un peu de sable, un terrain vert coupé d’une flaque d’eau. Enfin, tous les poemes de la mer réunis et exprimés dans un ton si simple, si délicat, si grand, si hardi et si juste, qu’on ne se lasse pas d’admirer et d’applaudir ce grand peintre, à qui la nature révèle tant de magnifiques harmonies.

Oh! la gracieuse chose ici : une jeune femme, vêtue d’une robe grise, rêvant avec une délicate langueur, est assise sur une terrasse; ses pieds reposent sur un coussin. A côté d’elle est une table à thé. Cette terrasse, sur laquelle se trouve aussi un chien, descend sur le bord d’un petit étang. A droite, se trouvent des arbres; à gauche, la plaine, — des collines brunes, — au milieu, une allée de sapins qui conduit à un petit pavillon, Un village que l’on devine, dans la plaine, s’enflamme aux rayons du couchant. Le ciel est empourpré. Quelques arbres s’y détachent comme brûlés. — Mais la jeune femme, qu’elle est jolie et mystérieuse ! Cette scène a la plus idéale grâce. On la voit rêvée avec un bonheur d’impression tout à fait étrange. Elle est fraîche de lumière, dans une splen-

dide coloration, fantaisiste, amoureuse. Il semble y voir passer l'ombre de Giorgione ; elle s’adresse profondément à l’àme dans une langue • éloquente et noble. Parlez donc, après cela, malheureux, de la trivialité du jeune maître. Noire, hideuse calomnie!

Terminons (car l’œuvre est inépuisable) par le cerf, le beau cerf épique de grandeur naturelle. Il vient de parcourir la lande déserte, — il va boire et s’arrête, haletant, inquiet, sauvage, la tête renversée en arrière dans un caractère de naïve grandeur, sur le bord de l’eau. 11 est magnifique ! Quel élan! quelle fièvre ! comme il intéresse, ce bel animal si dramatique, — ainsi jeté, comme éperdu et vaguement terrifié dans cette étendue solitaire! Le terrain est sombre, stérile; le ciel s’éclaire de nuages de couchant. N’éloignez jamais de votre souvenir ce tableau, qui est appelé à un succès éclatant, et qui prendra place parmi les plus étonnantes créations de Part.

J’avais besoin, ami, de vous montrer ou de vous remémorer toutes ces belles richesses; — un mot plus sérieux me reste à dire.

A propos de mot, — «je crois que celui de réalisme adopté imprudemment par l’artiste pour spécifier son œuvre a un peu nui à sa fortune. Ici, ce n’est pas l’ou- Vrage que l’on analyse tout d’abord, mais le titre : gare au poète, gare au peintre s’il sonne mal à l’oreille de quelques gens de mauvaise foi. C’est ainsi que d'excellentes toiles, que de bons livres, se trouvent condamnés par ces ignorants badauds qu’un éclat de rire spirituel a toujours affranchis de la rai-

son. Le mot ne pouvait convenir : il a été rejeté comme indécent, grossier, rebelle au style, rebelle à la composition, — pédantes formules de nullité derrière lesquelles s’abritent tous les élèves. C’est l’histoire éternellement comique des Précieuses ridicules. Dieu merci! nous connaissons les Mascarille et les Lafleur de l’opposition !

M. Courbet n’est qu’un grand peintre; il voit, il est ému, il reproduit avec l’immense sentiment de nature et de vérité qui est en lui. Il ne laisse rien au hasard du pinceau, et donne complet l’aspect de sa vision, n ignorant pas la faiblesse relative d’une improvisation, même heureuse, que le génie n’aurait pas guidée. Ses toiles vivent prodigieusement par ce côté viril que l’on pourrait définir en peinture : le caractère. Elles ont toutes la signification juste de leur naturelle beauté, de leur esprit , de leur grâce et de leur excentricité. Dans une galerie, elles appellent ou saisissent le regard par une individualité puissante qui frappe. Rien ne les domine comme intérêt d’effet. Sa couleur, toujours grave, ne recherche ni l’accident ni l’éclat; elle est belle, d’une harmonie qui vous caresse, juste, profonde, admirablement intéressante. Comme facture, comme maniement de pinceau, il est l’égal des plus habiles ; il a la sûreté, la facilité, l’opulence ; il attaque de verve les plus grandes toiles et les établit avec une sûreté de coup d’œil magistrale.

Il a tous les tons, — il. est supérieur en tout; — il a la grâce, — oui, la grâce, si vous ne la confondez pas

avec la mièvrerie ; la distinction, si elle ne procède pas de la raideur. Il peut se reposer demain s’il lui plaît : son œuvre appartient à l’avenir, et compose une galerie où nos idées modernes s’enchaînent dans une imposante physionomie plastique. Portraitiste, il est le seul qui jette sur le type un magnifique reflet d’art, — j’ai déjà parlé de ses parentés à cet égard; animalier, il rivalise avec Potter; paysagiste, il domine l’école contemporaine avec Corot; peintre de grand genre, il n’a qu’un rival, Delacroix, pour établir ses grands personnages avec la même intrépidité. Il est tout à la fois le plus curieux spécialiste et le plus abondant généralisateur. C’est la grande et féconde personnification du peintre dans ce qu’il a de plus multiple et de plus individuel. 11 n’est 1 homme d’aucun système, il n’a aucune fausse idée d’art, aucune pauvreté de vision; jeune, vaillant de main et de tête, il enfante sans faiblesse ou grimace, — avec l’ardente volonté d’un esprit inépuisable. Il lui faut dix ans pour dominer la peinture française. — Dans cent ans, son nom prononcé fera lever les chapeaux de la critique ; ses toiles se vendront à des prix fous. L’abandon et la rage idiote qui pèsent sur lui, en ce moment, sont des crimes d’art, de raison, d’intelligence, — ajoutons encore, quoique cela importe peu, de justice. Je ne connais pas de récit plus douloureux à offrir à mes contemporains, et je le raconte avec toute l’indignation d’un esprit que la vérité seule peut toucher.

La peinture moderne résume ainsi ses grandes sources vitales :

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