NOUVEAU PRÉAMBULE
S’il est un livre à faire sur nos expositions de peinture, c’est assurément un livre écrit au point de vue plastique, renfermant des idées saines de travail, des conseils spéciaux et justes sur Jes modes de lumière, de disposition (tout en faisant la part des caractères et des inspirations), des encouragements à persévérer dans une voie large qui promet de sérieux résultés de nature et d’idées, des blâmes sur des manières qui doivent finir par s’écarter tout à fait du vrai pour entrer dans une sphère d’habitudes et de théories, de procédés et d’amalgames , ne donnant par la suite qu’un unique terme d’art presque jamais en accord avec la réalité, qui est infinie dans ses aperçus, — ses manières , — ses applications. Si vous n’avez qu’un mode d’opération appris dans les ateliers, dans une
école, avec un maître quelconque que vous imiterez servilement, il m’est prouvé que votre résultat se trouvera toujours au-dessous des modes complexes que la nature enfante incessamment. Est-il une tête qui ressemble à une autre tête? un paysage que le souvenir puisse identifier à un autre paysage , — non-seulement- comme coloration générale, — ceci est élémentaire pour tous, — mais même comme travail, comme argument physique de surface, comme trame de chair, de feuilles ou d’herbe ou de terre?
Les écoles armées de faux sages n’apprennent que des modes généraux invariablement reproduits. Je citerai pour exemple M. Flandrin, qui modèle tout de la même façon, — qui n’a qu’un travail pour le visage, les mains, les bras, — qu’une expression de peau^ une peau au service de tout le monde. Je prie mon lecteur de regarder sa main et celle de son voisin pour constater les différences du tissu poreux comme accent de modelé. M. Flandrin est le héros de ce genre systématique. Il en est peut-être trente, plus bas que lui qui , le propagent à leur tour avec ferveur.
La nature seule, vue journellement, comprise dans le sens visible, étudiée avec choix, sous les aspects qui lui sont le plus favorables, avec un léger mélange d’idées , — point dominant , — vue , sentie , aimée, commentée pendant des années et des années, peut seule donner la science complète des accords, et permettre à l’esprit de s’égarer en toute liberté dans les domaines les plus abstraits, en y restant toujours
harmonieuse, vraie, puissante. Faut-il nommer pour notre défense Rembrandt, Titien, Velasquez , Véronèse, etc., etc. ?...
Prenons un autre thème : voià un grand paysage lumineux et calme. Je n’ai pas besoin, je suppose, d’y mettre Diogène pour vous intéresser? Il vous appartient, aines tranquilles, âmes sereines... Voilà un paysage sombre , un site sauvage de pauvreté ou de trouble, terrible enfin... Venez, âmes inquiètes, errer dans cet élément d’effroi qui vous est cher. Vous n’y rencontrerez ni Pluton ni Eurydice , mais vous frémirez d’horreur. Est-il besoin de répéter à satiété que la nature est une école, — et la meilleure? Mais l’art? oserez-vous insinuer. Mais l’art n’est-il pas dans la sublime réalisation de ces aspects divers qui vous ont effrayé ou charmé ?... Gloire à ceux qui peuvent les fixer irrévocablement sur leurs toiles dans cette magnifique simplicité! Mais l’idée, direz-vous, — mais ces personnages si intéressants dont hr métaphysique nous régalait aux jours de disette?... Eh bien, nous les remplacerons par les êtres inhérents au sol même, sans nous préoccuper d’arrangements et de systèmes. Hélas! ami, que pensez-vous de votre idée assise au bord d’une eau qui ne court pas, — sur une herbe factice, — dans un bois de convention, — sous un ciel sans lumière? Les fantômes l’emportent à travers la nuit dans un pli de leur suaire, n’est-il pas vrai?...
Ma foi, voilà à peu près ce que produit l’idée en peinture; — c’est le plus grand écueil de ce grand art, parce qu’il favorise les petits lalents qui font sein-
Liant de penser pour ne pas peindre. Une forme à rendre n’est pas une abstraction, — un récit ne donne pas la lumière, — un trait d’esprit des plans, de l’ombre, — un dialogue des chairs et des vêtements; — un larmoiement ne fait pas le soleil. Croyez-vous aux grands sculpteurs qui ne savent ni tailler le marbre ni modeler la terre et la faire vivre à l’égal de la cliair? J’écarte aussi loin que possible de ce conflit tout argument littéraire. Voilà assez longtemps que la comédie écrite fredonne en peinture des motifs légers, la bouche en cœur ou un mouchoir sur les yeux. Qui l’ignore? un homme peut faire des fautes de français, de grosses fautes, — et être un écrivain de génie. C’est un art immatériel, — comme la musique. En peinture, un homme qui ne sait pas peindre n’est plus un peintre, — de même en sculpture un homme qui ne sait pas sculpter. La matière y joue le plus grand rôle : elle est spiritualisée par l’organisation créatrice qu’on lui donne. La nature n’estelle pas faite de matière ?... Nous lui assimilons notre âme et la donnons pour cadre à nos émotions, — dans ce qu’elle est— -simplement. Ainsi, son horizon s’agrandit et se complète. Les arts plastiques réclament la même faveur, — et point d’autre.
Consultez les vrais grands maîtres du paysage, et dites-moi s’ils s’embarrassent de rêves creux. Une Vierge, — une femme ! — tenant un enfant sur ses genoux, a fait faire des milliers de chefs-d’œuvre. Que pensez-vous, rhéteurs et pédants, de YEnsevelissement du Christ, de Titien , des Noces de Cana ,
du Concert champêtre , de YAntiopel Tout cela se passe de récits, n’cst-il pas vrai? les yeux n’en ont que faire. Si vous avez à parler, la librairie vous est ouverte.
Oui, je voudrais voir un livre écrit par un grand peintre (aurons-nous cette joie?), esprit droit, cœur éclairé, — un livre faisant la plus mince part à la description, impitoyable pour le bulletin, foudroyant l’anecdote, se gaussant du récit, étouffant, impitoyable, les sentimentalités prises aux vers et autres chroniques,— du moment où ce choix ne se base pas sur une connaissance absolue, intelligente et sincère de l’élément naturel d’expression. Tl redresserait sciemment les abus ; il donnerait la clé de certains résultats faibles; il parlerait avec esprit la langue' du travail comme les liistoriens-poëtes ou les savants naturalistes parlent le langage scientifique, se faisant humbles et humains vis-à-vis de la foule; il dirait les améliorations, les tendances; il désignerait les hommes forts du passé et du présent, tout en défendant les copies niaises ; il expliquerait le génie pratique de ces purs types du beau et du possible dans le réel; il analyserait leurs résultats par leurs modes de recherche; leur autorité et leur puissance d’effet par les combinaisons tonales de leur palette; il applaudirait aux individualités, ferait aimer le beau, le vrai, le bien, consacrerait les forts et les négatifs, noterait patiemment les erreurs, les fougues, les bravades, les héroïsmes (car la palette a ses liéroïsmes), les timidités, les duperies, — en un mot, tiendrait en
LES 14 STATIONS DU SALON, peinture le compte exact des forces , des grandeurs et des misères contemporaines.
Ce serait un livre courageux, charmant, — en dépit des bavards et des faux sentimentalistes raisonneurs et bourgeois, — instructif, — piquant,— nouveau, — juste et utile : utile à l’art, utile à l’histoire moderne des intelligences plastiques. Il aurait sa place, — la première, et ferait autorité. Car, ditesmoi, que sont les paroles auprès des faits?...
— Et nous ne sommes que des paroliers , convenez-en, Je ne dis pas cela pou ■ les gens d’esprit, singes malins qui ont parfaitement raison de s’amuser et d’amuser les autres. La corde raide est un exercice humain dont on ne saurait trop faire usage, Oubliez-vous, ami, qu’elle récrée et berce délicieusement l’amour-propre?
Les feuilletons sont gens de bien :
Gardez-vous, amis, d’en médire.
On ne cause guère plus qu’au café, — vous le savez. Voici un fragment de conversation qui y a été recueilli :
PREMIER CAUSEUR
Mais, je vous en prie, n’assimilez donc pas toujours la peinture à la littérature.
SECOND CAUSEUR
11 le faut bien : si vous exprimez une idée. .
LES ü STATIONS L)U SALON.
PREMIER CAUSEUR
Quand l’idée est bien peinte — bien peinte — je l’ap-
prouve; dans le cas contraire, je la méprise et retourne au livre.
SECOND CAUSEUR
butin, il est toujours difficile de comprendre un homme.
PREMIER CAUSEUR
Le comprendre, — pas absolument; le rendre, oui; — et c’est là ce que la plupart ne font sur leurs toiles qu’avec des mots et point de couleur. Le public n’y voit goutte et se contente de cette explication qui coïncide avec sa propre pensée, qui flatte son jugement. Et voilà pourquoi Ton applaudit si haut de piètres peintres qui savent fort bien ce qu’ils font en dessinant des bouches et des yeux expressifs, des scènes dramatiques où la peinture n’a rien à voir et qui s’expliquent à l’aide d’un livret. M. Delaroche n’était point un sot.
SECOND CAUSEUR
Alors vous ne voulez pas d’idées? là; la première chose venue
PREMIER CAUSEUR
J’en veux en philosophie. En peinture, je demande d’abord des tons justes. Tenez, étant jeune, — écoutez-moi un peu,
— avant desavoir peindre un arbre, une plante, des mains, des pieds, — toutes choses que je gâchais en conscience ,
— savez-vous ce que j’avais entrepris? Une scène de la Porlia de Musset, — la scène du balcon, — au clair de lune,
— quand les deux amants sont surpris par le mari. On me proclama un prodige. Les chairs étaient fausses, les vête*
ment à de bois, il n’y avait ni air ni lumière, mais un certain air théâtral qui éblouissait les bonnes gens à bibliothèque et les idiots qui s’amusent de tout. Je faisais comme ça un ou deux tablotins par semaine, avec beaucoup d’habileté. Vous me croyez, j’espère? J’étais perdu. Un brave garçon fort intelligent me ramena dans le bon chemin. Je connais des peintres, très-achetés, qui vivent de cette réputation factice. En peinture c’est le roman-feuilleton, C/est la plaie et la mode du temps ; ces gens-là pervertissent le public, ~ ce bon public qui vient aux salons actuels, non pas pour être ému par une belle contemplation, mais pour raisonner, expliquer, disserter, bavarder: c< Tiens, madame une telle. ... Dieu! quelle robe de mauvais goût... le cadre est bien joli... Tiens, c’est Brutus; — ah! oui, c’est celui qui a tué César. C’était un brave homme au fond... Tiens, une école; ils sont gentils, ces enfants, — bien élevés. Quel amour de nez... oh ! voyez, elle mange sa tartine comme une grande personne. . » Voilà votre public ; qui l’a fait? Vos hommes. De quel art s’inspirent-ils?^ l’art de décorer les boudoirs.
SECOND CAUSEUR
Vous êtes ex^usif.
PREMIER CAUSEUR
C’était bien la peine de raisonner pour arriver à cette conclusion.