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SUITE DES VICTIMES D'AVIGNON

« Huit détenus, extraits de la prison du Cirque, comparaissaient devant la Commission populaire. Un seul fut réintégré dans la prison, en attendant les pièces qu'il offrait de produire à sa décharge, c'est Elzéar Clavel, d'Avignon, homme de loi, âgé de trente-huit ans. Les sept autres dont nous allons parler furent condamnés à mort et exécutés le même jour à 6 heures du soir.

N* 19. Jean Michel de ftUXs propriétaire.

Dossier n^ 20.

La famille de Félix, originaire de Rivoli en Piémont, était venue mettre son épée au service des Papes, souverains temporels du Comtat-Venaissin. Des documents, conservés aux archives départementales et municipales d'Avignon, nous la montrent dès 1404 jouissant d'une grande influence, fournissant des capitaines à l'armée, des juges à la magistrature, des consuls à l'administration, et des primiciers à l'Université. (1)

M. Jean-Michel de Félix, descendant de cette illustre tamille, naquit à Avignon le 18 novembre 1743, paroisse de la Principale. Il fit ses études chez les Pères de l'Oratoire. A un caractère ardent, à une vive intelligence, il joignait une grande franchise; aussi ses maîtres et ses condisciples interprétaient-ils les trois lettres qui sont dans son blason par ces mots Félix- Franc-Fidèle (i).

1) ArchiyesidépartemeDtales et municipales d'Avignon (Années: 1404, -^ 1411, 1412, 1427, 1436. 1451).

(2) Les armes des Félix sont : de gueule, écartelé à la bande d'argent, chargé de trois F de sable, au 2"»* et 4"« de dextre, et 3"« quart ae serestre, au lion d'or. — La devise Felices Fuerunt Fidèles leur fut donnée par Amédée 1, comte de Savoie. (Fantoni, Istoria délia cita d'Avignone. — Robert de Briançon. — d'Espilly, — Pitbon-Curt;.

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Jean Michel de FÉLIX

3 messidor -^21 juin 17^4* 141

Il épousa en 1776 demoiselle Georgette Bertrand d'Airolle&, descendante des célèbres jurisconsultes de Carpentras. Tout ^iieraux scûns de sa famille, il se livrait à la culture de ses tecr^ digQs ses difierents domaines et surtout au Clos, ancienne terre seigneuriale des.Folard, située aux portes d'Avignon près Morières. Là, des premiers, il planta pour la propager la* pomme de terre, dont les coiiauls lui avaient donné la sem^nce.

Prévoyant les malheurs qui allaient fondre sur le Comtat, et voulant faire oublier la noblesse dje son origine, il quitta la particule que ses pères avaient adoptée pour se conformer à Tusage français, et se livra au commerce de la fourrure (1). Ces mesures de prudence ne lui firent pas comprimer son ardeur. Sincèrement attaché au gouvernement paternel des papes, il signa et propagea la protestation suivante que dressèrent, en juillet 1791, les fidèles Avignonais contre le vœu d'annexion du Comtat à la France.

Protestation de la majeure partie des citoyens propriétaires d^Amgnon contre toute émission de vœu qui tendratt à soustraire le pays à la domination du Saint-Siège. (2)

« Les Avigponais que les massacres du 11 juin 1790 et les horreurs commises successivement ont obligés de fuir leur patrie, formant la majorité des citoyens actifs, instruits qu'il existe une convocation par affiches de tous les districts ou sections d'Avignon, à l'effet d'émettre jeudi 14 com^ant (14 juillet 1791) leur vœu pour savoir s'ils veulent ou non être réunis à l'finpire Français;

« Considérant qu'ils ont toujours vécu heureux sous la domination des Souverains Pontifes; — Qu'ils n'ont jamais été grevés d'aucun impôt depuis la fidélité jurée par leurs pères au Saint-Siège en 1387; — Qu'ils ont au contraire reçu de leurs Souverains successifs des secours de toute espèce dans les temps malheureux, qu'ils espèrent encore en recevoir ; — Que

(1) Les Papes, entr autres Urbain V (bulle d'avril 1368), pour favoriser le commerce, avaient conseryé aux marchands toutes les. prérogatives de leur naissance.

(2) Malgré .sa long^epr, noas donnons cette pièce in-extenso à cause de sa rareté et des sentiments qu'elle renferme.

la délibération du 12 juin 1790, et toutes celles qui tendent à donner Avignon et son territoire à la France ne sont que l'ouvrage de quelques factieux qui, après s'être livrés aux plus grands excès, s'être rendus coupables de tous les crimes possi. blés, ont cherché à se soustraire à une punition justement méritée en changeant de domination ; ■— Qu'existant une convention entre le Saint-Siège et les Avignonais sous sa date

du 1387, et que les pactes convenus dans cette convention

étant synallagmatiques ils ne peuvent être rompus que par le consentement de toutes les parties contractantes ;— Que la nonexécution d'un ou plusieurs desdits pactes ne peut donner lieu qu'à des réclamations, et non à la dissolution totale de ladite convention, surtout lorsque le Souverain lui-même a, comme c'est ici le cas, offert de corriger les abus qui pourraient s'être glissés dans le gouvernement ou par le laps de temps, ou par la malice des hommes ; — Qu'il ne peut par conséquent y avoir Ueu à aucune émission de vœu, et que, pût-il y avoir lieu, ce vœu n'étant ni plus libre, ni plus légal que ceux émis depuis le 12 juin 1790, il serait nul de plein droit et par là même inutile; — Que ce vœu ne serait pas plus libre, puisque les individus qui voudraient opiner d'une manière contraire à la volonté des factieux, seraient exposés aux mêmes actes de violence qui ont eu Ueu depuis le 11 juin 1790, et qui fréquemment et sous les yeux de MM. les Médiateurs, compromettent la vie et les propriétés de quelques citoyens ; — Qu'il ne serait pas plus légal, pirtsqu'il serait émis d'une manière contraire aux lois, sous une autorité illégale, qui a méconnu et méconnaît formellement toutes les lois, et qui a un intérêt majeur à se soustraire à la domination du Saint-Siège ; — Que ce vœu, pour être libre et légal, devrait être émis sous une autorité neutre, n'ayant aucun intérêt à la chose, et en état de réprimer les violences qui pourraient être exercées contre les citoyens qui voudraient rester fidèles au serment de leurs pères, et à celui qu'ils ont eux-mêmes renouvelé en décembre 1789, en février, mars, avril et mai 1790; — Que d'ailleurs ce vœu, fùt-il libre et légal, s'il était pour la réunion à la France, il serait entièrement inutile, soit parce qu'il ne serait le résultat que de l'opinion de quelques étrangers et de quelques individus sans propriétés, les vrais citoyens actifs s'étant éloignés de leur patrie pour mettre leur vie en sûreté ; soit encore parce que la

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nation française, par Torgane de ses représentants, a renoncé à toute conquête, et que ces mêmes représentants ont rejeté cette réunion par les deux décrets des 4 et 24 mai dernier, de manière à ne pouvoir plus y revenir ; — Que la demande de ce vœu est réclamée d'une manière captieuse, puisqu'on ne peut opiner que par oui ou par nm^ de manière que si la majorité était pour la négative de la réunion à la France, les factieux ne rentreraient pas pour cela sous la domination de leur légitime Souverain, et tenteraient par de nouvelles vexations d'intimider les opinants (1), et de leur faire choisir le gouvernement républicain qui ne peut sous aucun rapport convenir à un si petit Etat;

« D'après toutes ces considérations, les Avignonais déclarent devant tous les Souverains de l'Europe, et devant toutes les puissances divines et humaines, qu'ils veulent continuer de vivre sous le gouvernement paternel de Sa Sainteté, protestant que rien ne pourra les rendre parjures et les faire manquer au serment de fidélité qu'ils ont si souvent et si justement prêté au Saint-Siège, et qu'ils renouvellent ici-même solennellement en tant que de besoin, voulant que, dans le cas que des circonstances impérieuses les obligeassent d'émettre un vœu contraire à leurs présentes déclaration et protestation, ce vœu soit regardé comme nul, non avenu, et comme n'étant que l'effet de la contrainte, de la violence ou de la surprise. »

Le zèle actif que déploya M. de FéUx pour répandre cette protestation le désigna à l'attention des anti-papistes. Un soir il trouva sous sa porte le billet suivant : « Citoyen, prends garde, on te surveille, on doit porter accusation contre toi. »

U peut fuir ou se cacher, mais sa conscience ne lui reprochant rien, il estime que ce serait lâcheté d'abandonner son pays quand il a besoin de défenseurs. Après avoir conduit son fils de dix-sept ans à l'école militaire de Sorèze, il revint à

(i) Le récit de Charles SouUier {Histoire de la Révolution d'Avignon 1 1. p. 243) montre que les appréheosions des protestataires n'étaient pas ▼aïoes. € lotrigues, meQaces, violences, rien ne fat éparcoé auprès des citoyeosque l'on croyait dévoués au Saint-Siège. Dans réglise des Grands Angostios où se tenait un des districts, les tombeaux furent ouverts et 1 on menaça d'y jeter les papistes récalcitrants. Monnier, coDunissaire du quartier, qui était venu pour maintenir le bon ordre, fut jeté dans un de ces caveaux où il aurait infailliblement péri sans le secours d'un maçon qni l'en tira quelques heures après. >

CINQDliMB SÉANcit. I44

son domaine du Clos veiller à l'instruction de ses deux filles et à l'exploitation de ses terres.

La paix ne fut pas de longue durée. Le 19 nivôse an II (8 janvier 1794), le comité de surveillance de Morières prit contre M. de Félix la délibération suivante :

« Scéance du 19 nivôse. En ladite scéance un membre à fait la motion tendente à prouver de propos tenu contre les intérêtts de la République ayant méprisé l'un des martir d'icelle, dans la personne de Marrât Représentant du peuple, et qui est le citoyen Félix, marchand p^tetier d'Avignon, le jour que les rebelles marseiUeais sont venu désarmer les patriotes dudit lieu 11 juillet dernier ; dessuite le comité à délibéré que toutes les informations relativement à cet affaire seront prises, et que les personnes qui ont entendu les propos vomis de la Bouche dudit Félix seront entendu, et selon leurs dépositions ils en sera donné Cannaissence au Comité de sûreté generalle {et diix district.

« Le citoyen M... C..., cultivateur dudit Morières s'étant présenté en présence du comité, a dit et déclaré que le jour que les rebelles de Marseille sont arrivés dans Morières pour désarmer et qu'ont été le soir devant la porte de l'Eglise forment un rond de quelques desdits Rebelles et ledit Félix étant avec eux Chantant une Chanson, Marrât à la Guillotine, par plusieurs reprise ledit (déposant) expectal|pur àdit audit Félix, qui est se Marrât — Répondu ledit Félix à, Marrât c'est le plus grand coquin de la Convention. »

« Ledit jour s'est présenté le citoyen B..., cultivateur dudit Morières, àdit et déclaré que le jour que les Rebelles MarseiUeais sont venu dans Morières pour le désarmement, étant au devant de la porte de l'église, à vu six Màrseilleàis avec le citoyen Félix d'Avignon, qui chanté à la guillotiné Marrât et ledit Félix âparemment ne seavez pas la chanson, à chaque reprise attendait ces mots à la guillotine Marrât, et Fapuyez très fort. »

Huit jours après, le 27 nivôse (15 janvier,) le comité faisait passer ces dénonciations à l'administration du district avec cette lettre : « Citoyen président. Le commité de survielance demorières tenvoye copie que tutrouveras cy jointe de Ces opération pour Lasuretéel le bien de la République, qui tuvoudra en faire parts a tes CoUègue, Convencûe que toute les mesure que

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semblable chose Ecisent seront prise Conforment à la loi. Salut et Fraternité. »

Le lendemain des gardes nationaux accompagnés d'un commissaire délégué par le district se présentaient au château du Clos, Un ramassis de gens sans aveu les suivait. Au bruit de leur arrivée, sur les instances et les sollicitations de son maître-valet, M. de Félix avait consenti à se laisser cacher dans ime cuve vinaire qu'on avait recouverte de sarments. Le commissaire s'avance et demande le citoyen Félix. — « Il n'y est pas, répond le maître-valet, cherchez si vous voulez dans tous les appartements. — Nous savons qu'il est ici et nous le trouverons, reprend le commissaire. » Et les gardes se répandent dans tout le château, fouillent partout, enfonçant leurs baïonnettes dans les tas de bois, dans les meules de paille. Exaspéré de ne point le trouver, le commissaire menace de mettre le feu au château. Il lui faut le proscrit mort ou vif. M. de Félix entendant ces mots, sort de sa cachette, se présente au commissaire en disant: « Me voici, que me veux-tu ? — Au nom de la loi, je t'arrête.»

Au même instant, le château est mis au pillage, tout est saccagé ; les gardes nationaux et la populace mangent, boivent, défoncent les tonneaux de vin, se livrent à toute sorte d'excès. Garrotté et lié comme un criminel, M. de Félix est ensuite conduit à Avignon. En vain les deux filles du prisonnier ont demandé grâce pour leur père, on les a repoussées à coups de crosses de fusil, on les a abandonnées évanouies sur la route.

M. de Félix fut incarcéré dans le Couvent des Religieuses Ursulines dites Dames royales, situé rue Hercule, à quelques pas de sa maison d'habitation. Il y gémit pendant cinq m<HS, espérant toujours qu'on reconnaîtrait son innocence. Le 29 prairial (17 juin), il fut transféré dans les prisons du Cirque à Orange, avec ime quarantaine de ses comp&tribtes.

Une de ses nièces, M"* Rose Aubert de Laneau, essaya de l'arracher à la mort. N'écoutant que son affection pour son oncle, die le suivît à Orange dans Fespofar de fléchir les membres de la Commission. Elle était d'une beauté remarquable, rehaussée par 1^ charmes de la jeunesse ; tout fut inutile. « Tant de beauté ne le sauvera pas ! » hii dit un juge en l'accompagnant.

146 CINQUliMB SÉANCE.

Le prévenu comparut le 3 messidor devant la Commission populaire. Viot l'accusa en ces termes : « Citoyens juges, je traduis devant vous et j'accuse le nommé Jean-Michel Félix, d'avoir cherché à avilir la représentation nationale, de s'être constamment montré l'ennemi le plus implacable de la Révolution, d'avoir calomnié avec fureur le plus ferme appui des amis de la liberté ; d'avoir, associé aux rebelles marseillais fédéralistes, chanté avec eux dans la commune de Horières : Marat à la|guillotine ; d'avoir provoqué par là la dissolution de la Convention, et d'être devenu le compUce de Charlotte Corday, meurtrière de Marat, l'ami du peuple, et des rebelles de Marseille, qui tous ensemble avaient formé le criminel complot d'attiser le feu de la guerre civile dans toutes les parties de la RépubUque. »

Aprè3 les débats dans lesquels les deux dénonciateurs de Morières furent entendus, la Commission prononça la peine de mort.

Sa vertueuse nièce fut l'embrasser une dernière fois avant son départ pour l'échafaud ; M. de Félix lui remit sa montre d'or, en lui disant : « Tu la donneras à mon fils, c'est tout ce que ces canailles m'ont laissé. »

L'année suivante, revisant ce jugement, Raphel, président du tribunal criminel de Vaucluse, dit : « Ils ont condamné à la peine de mort Jean-Michel Félix sur l'accusation qu'il avait chanté, dans une farandole avec les Marseillais : A la guiUoHne Marat ! Ce fait était faux, mais eût-il été vrai, aucune loi n'avait prononcé la mort contre ceux qui chanteraient : A la guillotine Marat! » Et dans son rapport, il ajoute : « Ce fait est reconnu faux aujourd'hui, mais eût-il été vrai, qu'avait de commun Marat avec la République? Marat était-il la République ? »

N* 20. Jean-Joseph RAFFŒR, cordonnier.

Dossier n* 82.

Jean-Joseph Raffier naquit à Avignon (paroisse Saint-Pierre), le 11 janvier 1733, de Kerre et de Jeanne Ferrand; il était cordonnier.

Le tableau de renseignements fournis par le comité de surveillance nous apprend qu'il s'était retiré à Yilleneuve-les-Avi-

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gnon, après la dispersion des Marseillais, qu'il ^tait veuf et père de deux enfants. Il tut arrêté le 21 floréal (10 mai 1794) par or* dre du comité, « pour avoir pris part à la rébellion marseillaise en occupant la place de concierge des prisons en remplacement du patriote Ducamp. Il avait été concierge des prisons sous l'ancien régime et n'avait d'autre revenu que son travail. »

On lit sur son dossier la note suivante : « Contre-révolutionnaire décidé, prévenu d'actes tyranniques et arbitraires, de persécution, exactions contre les bons citoyens, et de conspiration contre la liberté, la tranquillité et la sûreté du peuple français.»

RaflBer fut installé dans la place de concierge par Bonnet aîné, il n'exerça ces fonctions que pendant quatorze heures; il est difBcile qu'en si peu de temps il se soit rendu coupable de tous les actes de violence que Viot lui reprocha le jour de sa condamnation. « J'accuse RafBer, dit-il, de s'être déclaré l'ennemi du peuple et le partisan de la tyranoie et du fédéralisme; d'avoir été le persécuteur le plus acharné des patriotes dont on peut le regarder comme l'assassin par les vexations qu'il a exercées contre eux, lorsqu'il remplit les fonctions de concierge des prisons d'Avignon qu'il accepta de la confiance des Marseillais révoltés ; d'avoir par là tenté de détruire l'unité et l'indivisibilité de la République, d'allumer les torches de la guerre civile, le tout en haine de la révolution. »

L'acte d'accusation et le registre des décès lui donnent soixante-trois ans, il n'en avait que soixante-un quand il fut condamné à l'échafaud.

N"" 21. Jean-Jaoquas BIOULÈS, menuisier.

n était né à Avignon, paroisse Saint-Pierre, le Î9 novembre 1729, de Jacques Bioulès et de Catherine Pouillard, et exerçait le métier de menuisier-tourneur.

Son dossier ne mentionne aucun grief d'accusation, ni aucun témoin assigné. Nous savons seulement qu'il avait été nommé, le 11 juillet 1793, administrateur provisoire du district par la section des Grandê-Carme$.

Viot l'accusa <r d'avoir conspiré contre l'unité et l'indlvisibi-

lité de la République ; d'avoir eu l'intention d'avilir les autorités constituées, et dissoudre la Convention nationale, en usurpant les fonctions de magistrat du peuple à l'époque de la fédération marseillaise; d'avoir, en cette qualité, signé plusieurs actes qui ne peuvent laisser aucun doute sur son crime ; d'avoir, par tous ces faits, tenté d'allumer la guerre civile et de provoquer la dissolution delà République, le tout en haine de la révolution. »

N' 22. Jean GAILLARD aîné, fabricant d'étoffes.

Dossier n*» 11.

. Né à Avignon, paroisse Saint-Agricol, le 15 novembre 1746, de Claude Gaillard, tisseur, et d'Elisabeth Durand; il fabriquait de petites étoffes.

Son dossier, comme celui de Bioulès, ne contient aucune note à sa charge et ne désigne aucun témoin.

Viot lui reprocha « de s'être montré l'ennemi du peuple et de la révolution par sa conduite anticivique. A l'époque où les sections organisées pour opérer la contre-révolution venaient de s'établir à Avignon, il remplit les fonctions d'administrateur du district qu'il usurpait; il a trompé la confiance publique par son acceptation de cette place; il a par là voulu méconnaître la Convention et son autorité qu'il a foulée aux pieds; il est devenu le complice des Marseillais révoltés ; enfin il a concouru de tout son pouvoir avec eux à perpétuer l'anarchie et à allumer la guerre civile. »

Gaillard avait quarante-huit ans quand il monta sur l'écbafaud; le registre des décès lui en donne 52.

N* 23. Joseph-Alexis SERRES» grefûer de police.

Dossier n" 21.

Il était d'Avignon, paroisse Saint-Symphorien, où il naquit le n juillet 1736 de Siflfrein Serres et de Marie Charvette.

Les fonctions de greffier qu'il exerçait au tribunal de police attirèrent sur lui les suffi^ages de la section des Amis des lois, dont il fut nommé vice^frésident. Il signa, en cette qualité, avec Bouchet, dont nous parlerons au n"" 67, l'acte d'adhésion à une

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proclamation, rédigée le 25 juillet 1793 par la section des Amis de lapaix^ tendant à faire rendre les armes cachées. Cette signature causa sa mort.

C'est le seul crime dont Viot Tait accusé dans une longue phrase de sa façon : « J'accuse Serres d'avoir servi de tout son pouvoir la cause de la contre-révolution ; d'avoir occupé, à l'époque du fédéralisme, la place d'administrateur du district qu'il a usurpée sans y être appelé par la volonté libre du peuple souverain; d'avoir servi les Marseillais rebelles en acceptant et remplissant des fonctions qui ne peuvent appartenir qu'aux administrations légalement constituées; d'avoir voulu par là se soustraire à l'autorité légitime, méconnaître la Convention, tromper et trahir ses concitoyens pour les conduire à l'anarchie, et se placer à la tête du parti contre-révolutionnaire qui voulait opérer la dissolution de laUépublique par la guerre civile. »

N' 24. Louis-Joseph SILVESTREy notaire.

Dossier n* 8.

Il naquit à Avignon, le 29 janvier 1729, de M. Florent Sllvestre, notaire, et de demoiselle Anne de Bonnet, demeurant rue Saint-Marc, près le collège des Jésuites ; il reçut au baptême les prénoms de Louis- Joseph (i).

Il exerça la charge de notaire, rue de la campane.

Le li juillet 1793, la section des doctrinaires le nomma administrateur suppléant à la place de Tempier, médecin.

M. Silvestre déclara dans l'interrogatoire que lui fit subir, le 3 nivôse an II (23 décembre 1793), Fouque, président du tribunal criminel, « avoir été arrêté à Nimes, le 4 octobre précédent, comme étranger, dans une visite domiciliaire, par la garde nationale qui le conduisit d'abord à la commune, puis dans les prisons du Fort, et que la gendarmerie l'emmena à Avignon. Des affaires personnelles et notamment une vente considérable qu'il avait à faire l'obligèrent à effectuer ce voyage depuis longtemps projeté, mais différé jusqu'alors à cause de sa faible santé. Il n'exerça jamais aucune charge dans les sec-

(1) L'acte d'accusation et le registre des décès le désignent sous les prèôomg de Jean-LouisFrançoiSi et lai donnent soixante-six an?.

l5o CINQUIEME siANCB.

lions; s'il est entré dans Tadministration, ce fut pour obéir à la loi, à titre de suppléant de Templier, et malgré lui, parce qu'étant sourd et presque aveugle, il se croyait inutile ; mais il n'exerça ses fonctions de suppléant que quatre à cinq jours. Pendant ce temps, il ne signa que deux mandats, l'un pour faire délivrer du pain aux orphelines, l'autre pour faire apposer le scellé sur des effets nationaux ; — Il ne se souvient pas d'avoir signé la proclamation tendant à ouvrir une souscription volontaire pour subvenir aux besoins du moment; s'il l'a fait, c'est pai' force. — Il avait comme notaire demandé un certificat de civisme ; sa demande par écrit fut remise au citoyen Salvador pour la faire parvenir au Conseil général, mais étant tombé malade sur ces entrefaites, il n'a pu insister pour obtenir son certificat. — Il choisit Mélincourt pour son défenseur, et fut ramené en prison. »

Le surlendemain, le tribunal criminel le condamna à la détention, en attendant qu'il en fût autrement ordonné par la Convention.

Amené à Orange le 30 prairial (18 juin 1794), avant que la Convention eût rien statué, Viot l'accusa « de s'être rendu coupable du crime affreux de fédéralisme et de contre-révolution ; d'avoir, en qualité d'administrateur du district nommé par les sections, exercé des pouvoirs illégitimement acquis; d'avoir participé à la révolte des ennemis de la République ; d'être devenu le complice des Marseillais qu'il a secondés de tous ses moyens; bien digne de leur confiance, il a été un de ceux nommés par les brigands fédéralistes, qui s'est constamment déclaré l'ennemi du peuple ; il a voulu par tous ces faits allumer la guerre civile, méconnaître la Convention nationale, propager l'anarchie, égarer le peuple et opérer la contre-révolution. »

N^ 25. DE JONC DESALOS, maire d'Orange.

Dossier NM17.

M. Ix)uis-Nicolas de Jonc de la Bousquette naquit à Orange le i& avril 1729 de M. Godefroy de Jonc de la Bousquette, professeur de droit français en l'Université de cette ville, et de dame Jeanne-Marie de Turc. Son parrain fut noble Joseph Nicolas de Turc Desalos, capitaine de gendarmerie, et sa marraine dame

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Jeanne-Marie de Caritat de Condorcet, épouse de noble Louis de Dubois, seigneur de la Bonnetière (1).

Ayant embrassé la carrière des armes, il fut promu capitaine dans le régiment de Beauce.

Elu maire d'Orange en 1789, M. Desalos travailla activement au bonheur et à la tranquillité du pays. On voit par une délibération du conseil général de la commune, du 13 novembre 89, qu'il employa tous ses soins, de concert avec MM. de Brousset et de Gaufridy, à procurer du blé à la population orangeoise pendant l'affreuse disette qui désola nos contrées. Le 21 décembre suivant, il réclama avec instance auprès du gouvernement la remise d'une somme de 12000 livres que la commune devait au trésor. Il contribua puissamment, malgré la faiblesse de sa santé, à l'organisation de la milice bourgeoise, qui rendit tant de services à la ville et aux communes environnantes, dont le règlement à la fois patriotique et chrétien fut approuvé le 8 octobre 1789 (2).

Dans les réflexions qui précèdent ce règlement, on lit ces mots : « Le premier devoir de l'homme étant de reconnaître la dépendance où il est sans cesse de l'Etre Suprême, nous mettons au rang d'une indispensable nécessité d'invoquer avant tout Celui qui, malgré l'immensité de son élévation, permet et veut qu'en lui donnant le doux nom de Père, nous puissions solliciter avec confiance les bienfaits qu'un nom si cher nous donne droit d'attendre de sa bonté. Oui, nous mettons dans le saint nom du Dieu qui régit l'univers, une confiance qui ne fut jamais vaine pour tous ceux qui l'ont invoqué, et nous osons le supplier en tout temps et bien plus particulièrement encore à la vue des calamités qui nous affligent et nous menacent; qu'il daigne nous accorder cette protection spéciale, salutaire et puissante, à l'ombre de laquelle tant de villes et de nations ont reposé sans crainte, au milieu des plus formidp^^*^*^ ennemis. Et pour être plus sûrement et plus promptement exaucés, nous implorons aussi l'assistance de la milice céleste de ces Esprits bienheureux qui, dégagés des liens de la terre, sont encore sensibles à nos maux dans le séjour mente de l'immortalité. »

(i) Registre de la paroisse d'Orange.

(2) Règlemeot militaire de la milice orangeoise da 21 août 1789, chez Esprit fficolaa. à Orange.

l52 CINQUIÈME SÉANCE.

Un christianisme aussi prononcé ne se démentit jamais ; M. Desalos n'hésita pas à signer une pétition tendant à conserver dans Orange les prêtres insermentés. Ce fut le prétexte dont on se servit pour le dénoncer.

Le comité de surveillance le fit arrêter et conduire dans la prison de la Baronne, en septembre 1793, par mesure de sûreté et comme suspect de fédéralisme.

Son tableau de renseignements fut dressé le 3 prairial (22 mai 1794) en ces termes : « Nicolas Jonc, dit Desalos, 68 ans, marié, sans enfants; — détenu dans la maison du district depuis septembre 1793, peu après la fuite des fédéralistes, par ordre du comité de surveillance de la société populaire, par mesure de sûreté générale et suspecté de fanatisme ; — officier réformé du régiment d'infanterie dit de Talam ; — Revenus : environ de 1,200 livres. -— Relations avec son frère ci-devant juge et subdélégué des ci-devant intendants ; — Liaisons inconnues ; — ses opinions politiques n'ont jamais été ostensibles aux différentes époques (de la Révolution) ; — a signé une pétition tendante à conserver et à favoriser les prêtres insermentés dans cette commune. »

Son dossier ainsi complété fut envoyé le 23 prairial (11 juin) au greffier de la Commission avec celui de quarante autres détenus, parmi lesquels nous comptons MM. les chanoines de Chièze, de Gaufridy, de Limoge, de Bonfils, Delonges, de Brousset, Toulouse Saint-Privat, Falque, Solive, Daniel Frégier, qui furent tous condamnés à mort.

M. Desalos avait consacré sa vie au bien de la religion et à la prospérité de sa ville natale; ce qui n'empêcha pas Viot de fulminer contre lui le réquisitoire le plus violent: « Jonc, dit Desalos, s'écria-t-il, doit être considéré comme un ennemi de la patrie ; il est au nombre de ceux qui lui ont porté dans les ténèbres les coups les plus terribles. Jamais on ne l'a vu, animé de ce feu patriotique, concourir avec les bons citoyens à l'établissement et à l'affermissement de la République. Il était officier d'un régiment d'infanterie, il avait la morgue et le caractère des agents du despotisme ; tout annonce qu'il a été leur complice pendant la Révolution. Quiconque est né dans la classe des privilégiés et ne donne pas des preuves d'un ciyisme ardent et pur, est à coup sûr un citoyen dangereux en république. Jonc a signé avec plusieurs autres une pétition tendante à conserver

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les prêtres insermentés. On sait le mal qu'a fait le fanatisme ; c'est lui qui a couvert les champs de la Vendée des cadavres de tant de Français ; et ce sont des hommes astucieux tels que celui que j'accuse, qui ont causé tous ces malheurs ; les mânes de tant de bons citoyens doivent être vengés, la majesté du peuple doit l'être aussi. »

M. Desalos fut condamné à mort. Le jour même de son exécution, on incarcéra sa femme, Marie Ducor; quelque temps auparavant, on avait emprisonné son frère. Le surlendemain de sa mort, deux oflBciers municipaux mirent le scellé sur les effets qui lui avaient servi à la Baronne pendant sa longue détention d'environ dix mois, et les transportèrent dans la maison de M. Pierre-Georges de Védrilhe, quartier du Pont-Neuf, près la place du Cirque, où il avait sa résidence.

Un respectable vieillard décédé en 1876 m'a raconté qu'au moment où l'on conduisait cet homme de bien au supplice, les enfants ameutés lui couraient après en criant : Mausm Desalos, marcha vite oou trot.

Un arrêté du comité de Salut public, écrit de la main de Robespierre, portait : « Les tribunaux révolutionnaires enverront chaque jour au comité de Salut public la notice de tous les jugements qu'ils rendront de manière qu'il puisse connaître les personnes jugées et la nature des affaires. » Obéissant à cet arrêté, la Commission envoya au comité de Paris la liste des personnes condamnées dans ces trois premières journées. « Il est bien fâcheux pour la Commission, écrit-elle dans son compterenflu du i messidor, qu'elle commence ses travaux par des gens qui, quoique coupables de différents assassinats, pillages et excès envers les bons citoyens, indépendamment qu'ils étaient vraiment contre-révolutionnaires, ne sont pas les vrais chefs dont la tête devrait tomber avec celle des artisans, qui n'auraient jamais été conspirateurs sans les manœuvres des nobles, des prêtres et de la Robinaille, qui ont la perfidie de se tenir dernère le rideau. » Par Robinaille on voulait désigner les magistrats, gens de robes. Attaquer la noblesse, le clergé, la magistrature a toujours été la tactique de la Révolution.

Dans le compte-rendu du 3 messidor, la Commission s'excuse de sa lenteur; mais elle promet davantage pour l'avenir : c Lors, que la Commission popiilaire sera en pleine activité, elle désire,

elle compte, elle veut faire beaucoup plus; eUe mettra en jugement tom les prêtres, les ex-nobles, les gros négociants. Quant à présent elle fait non pas ce qu'elle voudrait mais ce qu'elle peut. » (1)

( Il Registre des correspoodaaces de la Commission.

4 messidor — 22 juin 17^4. i55

6»« Séance.

4 Messidor — Véronique.

{ti juin. — Dimanche de la Fête-Dieu.)

VICTIMES D'AVIGNON (suite).

Neuf Avignonais prévenus de fédéralisme occupaient encore le banc des accusés. Ce sont Teisseire, peintre, Niel, imprimeur, Janin, fileur de soie. Teste, avocat, Fouquet, taffetassier, Rody, orfèvre, Joudou, tailleur, Long, gendarme, et André, vieillard de quatre-vingts ans, commandant de gendarmerie en retraite.

L'accusateur public de la Commission les accusa tous de fédéralisme et de contre-révolution.

N* 26. André TEISSEIRE, peintre.

Dossier n** 9i.

André Teisseire (i), d'Avignon, âgé de quarante-un ans, exerçait la profession de peintre ; il habitait près le Corps-Saint.

Dans une visite domiciliaire, on trouva chez lui cinq lettres anonymes timbrées de Rome ; une était à son adresse, les quatre autres étaient destinées à des personnes de sa connaissance à qui il devait les faire parvenir. Ces lettres sont insignifiantes en elles-mêmes, mais leur origine était suspecte, et ce fut là l'unique cause de sa condamnation.

Ne trouvant aucun fait à alléguer contre lui, l'accusateur public le traduisit devant les juges de la Commission populaire « comme coupable du crime de lèse-nation, comme complice des ennemis intérieurs et extérieurs de la République et des infâmes émigrés avec lesquels il a tramé dans le crime la perte et l'asservissement de l'Etat ; c'est par ses mains que les correspondances des émigrés ont été rendues ; il a pu dévoies) Use sigoe Teisseire, les documeots le oommeDt Teyssère.

l56 SIXIEME SÉANCE.

1er aux puissances étrangères les secrets les plus importants sur notre situation politique, et les moyens à employer par elles pour asservir le peuple français ; il a donc été ennemi du bonheur de ses concitoyens, et porté atteinte à l'unité et Tindivisibilité de la République. »

A entendre l'accusateur public, on se croirait en présence d'un diplomate consommé. Viot était si peu sûr de la vérité de son accusation, qu'il avait écrit sur la couverture du dossier de Teisseire : « L'interroger avant les débats sur les noms et qualités des personnes correspondantes. »

«Jl est certain, dit Raphel dans son rapport, que Teisseire fut condamné à la peine de mort, parce qu'il vint de Rome à son adresse une lettre qu'il n'a jamais vue, et dans laquelle se trouvait une autre lettre adressée à une religieuse. »

N"" 27. Jean-Joseph NIEL, imprimeur.

Dossier n** 76.

M. Jean-Joseph Niel, imprimeur à Avignon, avait vu périr presque toute sa famille dans la fatale nuit du 16 au il octobre 1791. Sa femme, son fils, son frère et un neveu avaient été égorgés par les sicaires de Jourdan, et leurs cadavres jetés dans la tour de la Glacière (1). Sa fille unique était morte de chagrin, à l'âge de vingt ans. Il n'entre pas dans notre cadre de parler de ces lugubres événements. M, Niel, resté seul, portant le deuil de toute sa famille, vivait loin de toute société. Quand éclata le soulèvement marseillais, soit frayeur, soit espoir de voir luire des jours plus heureux, il se rendit aux sections fédéralistes qui le nommèrent secrétaire de la section du Verbe incamé. Ses ennemis le dénoncèrent.

Enfermé d'abord dans les prisons d'Avignon, il fut traduit ensuite à Orange.

Une sœur lui restait; elle fit de vains efforts pour le rendre à la liberté; elle écrivit au président de la Commission la lettre touchante qu'on va lire.

vl) Voir pour le récit des massacres de la Glacière, Tabbé àodré et * Charles SoulUer. Histoire de la Révolution avignonaise.

4 messidor — 22 juin 1794 ^^7

Pétition de la sosur de Niely épouse Firmirij en faveur de son frère :

t Citoyen président. Dans l'excès de mes aflQictions, je viens réclamer ta vertu et ta justice pour mon plus que malheureux frère, le triste Niel, pour lequel je ne cesse de verser des torrents de larmes depuis ses malheurs. Personne n'ignore ce qui s'est passé dans cette fameuse Glacière ; je frissonne, ma main ne peut pas soutenir la plume. Sa vertueuse femme, son cher fils, et plusieurs de nos proches y furent égorgés ; sa fille, le seul objet qui lui restait, mourut de chagrin. Malgré cela, accablé de ses douleurs, dans le plus triste état, (car une âme, pour peu qu'elle soit sensible, ne peut pas en soutenir la pensée), il n'a jamais voulu faire de mal à personne, ni en tirer vengeance ; il a toujours été partisan de la révolution, et il l'est depuis le commencement. Il en a donné des preuves, il a fait gémir la presse, il a contribué de son propre mouvement. Cependant mon frère est dans la peine ; on Ta trompé, on l'a menacé, on a profité de la faiblesse que les chagrins occasionnent; il a été aux sections à la vérité, mais ce n'a été que neuf ou dix jours après que les Mai*seillais furent dans notre ville, et tout de suite on le mit pour suppléant. Ces méchants n'étaient pas ses amis. Cher citoyen, j'espère que tu feras part de ma triste pétition h tes respectables collègues. C'est une femme qui te dit la vérité tout simplement, qui n'a pas d'instruction, mais qui a l'âme sensible ; encore une fois, aie pitié de mon pauvre frère, faismoi rendre mon frère, aie égard à ma juste douleur. Sa personne me suffit, je le nourrirai ; je ne demande que lui, je le mettrai au nombre de mes enfants. Signé : Niel-Firmin. »

Cette touchante supplique resta sans effet ; à ces cœurs de tigre, il fallait du sang et non des larmes ; et le sang coula.

M, Niel lui-même joignit ses prières à celles de sa sœur, il adresssa à ses juges la lettre suivante :

« Aux juges composant la Commission populaire d'Orange.

« Citoyens, mes juges, et organes d'une nation juste, loyale et généreuse envers ceux de ses enfants qui ont pu être égarés, daignez, je vous prie, m'entendre.

t Partisan aussi vrai que victime déplorable de la révolution, je viens vous exposer le tableau succinct mais fidèle de

l58 SIXIÈME SÉANCE.

ma conduite et de mes malheurs. Patriote depuis 89, j'embrassai un des premiers de la commune d'Avignon le parti de l'égalité et de la liberté dont je ne me suis point écarté ; je n'ai jamais eu en vue que le bonheiur de ma patrie, et j'ai été toujours fermement persuadé que la liberté ne pouvait exister sans probité et sans mœurs.

« Ma femme, femme vertueuse et ferme, et mon fils lequel, à l'âge de vingt-cinq ans, donnait les plus grandes espérances, mus l'un et l'autre par un vrai patriotisme, se prononcèrent ouvertement d'après ces principes. La nuit du 17 octobre 1791 (nuit désastreuse et abominable dont le nom ainsi que le souvenir puisse s'eflfacer de la mémoire des hommes !) vit égorger ma femme et mon fils dans les cachots !!! Us furent horriblement assassinés et jetés dans la Glacière !!! Mais vous n'êtes que trop instruits de ces horreurs...

« Il ne me restait plus qu'une fille âgée de vingt ans. Elle était seule dans ma maison; on eut la barbarie d'y faire mettre une garde. Cette enfant ne put résister à tant de cruautés, elle périt quelques mois après.

« Telle est mon affreuse position. J'ai tout perdu, veuf, sans enfants ; mon patriotisme seul m'a resté.

« Avec mon fils, j'ai occupé des places d'électeur, j'ai été un des principaux fondateurs du club de l'Oratoire. Avant et après mes malheurs, je n'ai cessé de propager les vrais principes; mes presses ont toujours été occupées à cet effet. J'ai tout fait, tout sacrifié pour cette chère liberté ; mais depuis cette affreuse époque de mes malheurs, je ne paraissais plus en public, nul patriote ne l'avait trouvé mauvais. Lorsque les Marseillais, les armes à la main, et sous le masque du patriotisme et du maintien des lois, entrèrent dans nos murs, malgré la résistance opiniâtre des Avignonais, et s'emparèrent de l'autorité, ils employèrent tour-à-tour la force et la persuasion. Devenus les maîtres absolus, il leur était d'autant plus facile de réussir dans leurs projets liberticides, qu'ils étaient encore cachés, du moins aux yeux de ceux qui n'étaient pas à même d'épier leur conduite et de connaître le but où ils tendaient. Privés depuis quelque temps de la connaissance des lois et des papiers publics, enfin de toute correspondance avec Paris, nous étions sous le glaive et à la merci de ces fédéralistes hypocrites. Je ne l'éprouvai moi-même que trop en mon particulier.

4 messidor ^12 juin 1794^ 169

« Je m'étais toujours tenu renfermé chez moi, sans paraître nulle part, lorsque quelques jours après leur rentrée, un émissaire à moi inconnu vint me trouver à l'entrée de la nuit, pour me faire les reproches les plus amers sur mon indifférence prétendue pour la chose publique, et finit par m'intimer l'ordre de me rendre à la section dès le lendemain, et qu^ ma vie en dépendait, et à l'instant il disparut.

« Ces reproches, ces menaces furent un coup de foudre pour moi ; il me sembla voir de nouveaux poignards se diriger contre ma personne ; alors malgré ma résolution à ne paraître nulle part, je me traînai pour la première fois à ces assemblées commandées par la violence la plus caractérisée. Enfin devenu libre par la présence de Carteaux, je n'eus rien de plus empressé que de faire consigner à Beaucaire où mes affaires m'appelaient, mes protestations et ma rétractation chez le citoyen Avon, notaire public, sous la date du 26 juillet dernier.

« Tel est l'exposé fidèle de ma conduite et de mes malheurs.

t Le crime gît dans le cœur ; qu'on examine toute ma vie avant et depuis la révolution, je ne me suis jamais écarté de mes principes; la liberté a toujours été mon idole.

c Je viens donc comme enfant de la Patrie, me jeter dans vos bras paternels pour que vous daignez me rendre à la liberté dont je me crois digne. Si je croyais être coupable, je demanderais à la nation et en son nom, à vous, citoyens juges, que cet égarement, nul par la violence, instantané, involontaire, me fût pardonné comme j'ai pardonné moi-même aux assassins de toute ma famille; mais je ne suis pas coupable, dès lors que je n'étais pas libre...

c J'implore en conséquence la loyauté de la nation et de mes juges envers un vrai patriote et qui est malheureux.

« Signé : J.-J. Niel. »

Cette apologie de sa conduite ne désarma pas ses juges. Le 4 messidor, l'impitoyable Viot l'accusait « d'être l'ennemi le plus acharné de la République, d'avoir exercé les fonctions de membre du comité général des sections avec les Marseillais ; d'avoir tyrannisé les patriotes ; d'avoir tramé avec eux la dissolution de la représentation nationale qu'il a méconnue ; il a concouru à toutes les manœuvres des brigands sectionnaires; il a usurpé les pouvoirs d'un peuple qu'il a trompé avec l'intention de le

l60 SIXIEME SÉANCE.

perdre ; il a voulu exciter la guerre civile et étendre ses ravages dans toute l'étendue de la République. »

Et après les débats, la Commission populaire prononça contre M. Niel la peine de mort. Il était âgé de cinquante-cinq ans.

Le souvenir de sa vertueuse femme, Catherine Boissier, le soutint à l'heure suprême. Il se rappela qu'au moment où ses assassins l'entraînaient hors de son cachot pour l'égorger, elle leur avait dit : « Laissez-moi, je marcherai, il faut savoir mourir... — Mon Dieu! miséricorde!! » s'écria-t-elle en expirant sous les coups de la barre de fer qui l'assomma. Comme elle, M. Niel pardonna aux auteurs de sa mort.

N* 28. Paul JANIN, fileur de soie.

Dossier n* 73.

Nous voici en face d'une erreur judiciaire commise par l'inique Commission d'Orange. L'accusateur public accuse « Paul Janin, fileur de soie, pour avoir méconnu la Convention nationale et ses pouvoirs, en se revêtant de la qualité de membre du comité général des sections qu'il usurpait. » Or, toutes les pièces comprises dans le dossier 73 sont en opposition avec cette accusation. On lit dans ce dossier : G. Janin, marchand de tabac, d* Avignon, détenu audit lieu.

La délibération du comité général des sections à laquelle Viot fait allusion, n'est point signée du nom de Paul Janin, mais de G. Janin. C'est G. Janin, marchand de tabac, qui est membre du comité général, qui est détenu, et c'est Paul Janin, fileur de soie, qui est condamné et exécuté. Cet infortuné était natif de Chambéry; il mourut à l'âge de cinquante-trois ans. L'abbé André {Histoire de la Révolution d'Avignon) l'appelle par erreur Paul Jonice.

N'' 29. Antoine-Joseph-Auguste TESTE, avocat.

Dossier pas trouvé.

M. Teste (AntoineJoseph-Auguste) naquit à Pernes le 2 janvier 1743, de M. Augustin-César et de demoiselle Thérèse de Serène. Il fit ses études à Avignon, et devint un avocat distingué ; ses talents le firent novsxmtv primider de Funiversité de cette ville.

4 messidor — 22 juin 1794- <6i

En 1767, il épousa sa cousine Gabrielle-Césarine de Teste- Saint-Didier, fille de noble Joseph de Teste, chevalier, co-seigneur de Venasque et de Saint-Didier, capitaine de Grillon, et de noble Catherine-Louise de Monéry (1).

Le rapport de Raphel nous apprend qu'il fut condamné à la peine de mort pour avoir reçu une lettre de son beau-frère, banquier, résidant à Rome. Cette lettre ne traite que d'aflfaires d'argent. Mais Viot, accoutumé au mensonge, le représenta comme entretenant des correspondances criminelles avec les émigrés. « J'accuse, dit-il. Teste, ci-devant primicier, d'avoir été de tout temps ennemi de la Révolution ; né d'une classe privilégiée, il a conservé pour les hommes libres le mépris le plus outrageant ; il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République, en entretenant avec ses ennemis les plus acharnés des correspondances criminelles; il n'a cessé surtout d'avoir des intelligences avec les émigrés ; pour prix de leur acharnement à vouloir redonner des chaînes à la France, il leur a fait parvenir des secours pécuniaires ; ainsi il a partagé avec eux le môme crime ; ainsi il est coupable du crime de lèzenation ; ainsi il ne peut être considéré que comme l'ennemi de la prospérité et du bonheur pubUc. »

Il périt sur l'échafaud à l'âge de cinquante-un ans.

Sa famille, lisons-nous dans le Dictionnaire biographique de Barjavd, avait fourni à Avignon plusieurs jurisconsultes célèbres et de savants professeurs de l'université, notamment Joseph Teste (c'est son beau-père,) seigneur de Venasque et de Saint-Didier, comte aux lois, professeur perpétuel de cette école, consulteur du Saint-OflBce, et archiviste de la légation.

N"" 30. Louis-Agricol FOUQUET, taffetassier.

Dossier 45.

Fouquet Louis-Agricol, né à Avignon, paroisse Saint-Pierre, le 19 janvier 1761, d'Antoine et de Catherine, fut accusé de fédéralisme.

Pour se conformer à la loi du 26 juin 1793, qui portait amnistie pour quiconque aurait rétracté son erreur momentanée,

(1) RegiBtres de Peroes et d'AvignoD, paroisse de Saint-Symphorien.

l62 SIXIÈME SiAMCE.

il fit à Beaucaire la rétractation suivante : « Le 26 juillet 1793, par-devant nous, Avon, notaire à Beaucaire, Agricol Fouquet, Jean-Joseph-Jacques Lapierre, greffier au palais d'Avignon, Barthélémy Dufour, fabricant en soie, Claude Monet père, négociant, et Pierre Balthazar Gassin, apothycaire, tous habitant Avignon, et membres du comité général des sections depuis le 7 du courant, exposent que, le 7 juillet, la ville d'Avignon fut canonnée dans la partie du passage de la Durance sur les personnes qui s'y étaient rendues pour s'opposer au passage de l'armée marseillaise; que cette partie ayant été emportée par le canon, la troupe s'achemina jusqu'aux portes de la ville qu'ils sommèrent se rendre dans une heure, et comme cette place n'était pas en état de résister, elle se rendit, et en conséquence cette armée avec les commissaires civils qui étaient à la tête entrèrent dans ladite ville et demandèrent d'abord la formation des sections, le désarmement et le remplacement des administrateurs que la terreur avait fait quitter la ville ; les ex posants ci-dessus nommés furent chargés de la commission de membres du comité général des sections. Ils s'en excusèrent par de légitimes motifs, mais leurs demandes furent refusées, quoique réitérées diverses fois, attendu, leur dit-on, que quiconque ferait refus ou démission d'accepter les places qu'on leur confierait, serait regardé comme traître à la patrie, mis hors la loi et ses biens confisqués. Les dits exposants acceptèrent par la force et ont exercé en conséquence, mais comme leur vœu a toujours été celui de maintenir la République une et indivisible, qu'ils n'ont jamais manqué ni entendu manquer au respect dû à la Convention nationale non plus qu'aux décrets qui en sont émanés, qu'ils acquiescent individuellement à la constitution, que par conséquent ils se sont jusqu'à ce jour comportés comme de vrais républicains, qu'ils ne connaissent point avoir rien fait de contraire, et que la loi puisse réprimer, que cependant si le défaut de connaissance dans les affaires, et la force armée qui les a toujours poursuivis et menacés, avaient pu les siu*prendre, ils déclarent qu'ils désapprouvent et rétractent tout ce qui pourrait leur être imputé, déclarent hautement, et sur leur conscience, qu'ils veulent vivre et mourir vrais républicains. De tout quoi ils ont requis acte que leur avons octroyé. Ainsi fait et récité audit Beaucaire dans notre étude. »

4 messidor — 33 juin tjgd i63

Cette rétractation fidte, Fouquet devait bénéficier de Tamnistie ; mais les juges d*Orange se mirent au-dessus de la loi. Fouquet, déjà détenu dans les prisons d*Avignon, fut traduit devant la Commission populaire , où Viot l'accusa « d'être aussi perfide qu'aristocrate ; de s'être montré bien digne de la confiance qu'il s'est efforcé de mériter de la part des Marseillais révoltés contre l'autorité légitime au moment où le fédéralisme le plus affreux, déployant ses ravages, menaçait d'engloutir la République avec sa liberté; il se distingua surtout par le zèle qu'il apporta dans l'exécution de toutes les mesures contre-révolutionnaires, et l'exercice de la place qu'il usurpa de membre du comité général des sections établi à Avignon ; ainsi il est le complice des Marseillais fédéralistes ; ainsi il a partagé leur crime ; ainsi il a voulu exciter à la guerre civile ; ainsi il a avili les autorités légales ; ainsi il a méconnu la Convention nationale ; ainsi il a tenté de rompre l'unité et l'indivisibilité de la République. ^

Aprè$ tout ce verbiage révolutionnaire, et au mépris du décret d'anmistie, Fouquet fut condamné à l'échafaud. Il avait trente-trois ans ; le registre des décès ne lui en donne que vingthuit.

N^ 31. Jetn-Honoré RODY, orfèvre.

Dossier 46.

Son dossier ne contient que cette annotation : « J>-H'^ Rody^ membre du comité général, arrêté. »

Viot l'accusa « de s'être rendu coupable de plus d'un crime ; d*avoir occupé dans le comité général des sections les fonctions de l'un de ses membres; d'avoir signé, en cette qualité, des arrêtés liberticides, et de s'être déclaré pour un des plus ardents fédéralistes ; d'avoir conspiré avec les contre-révolutionnaires du Midi contre l'unité et l'indivisibilité de la République; emiemi de la félicité du peuple, il a tenté d'enlever aux Français le bien le plus précieux, la liberté; il a donc voulu propager la guerre civile dans la République, armer les citoyens contre les citoyens, détruire et renverser par ce moyen l'autorité de la représentation nationale. »

Rody était de Nice ; il était venu se fixer à Avignon où il

164 SOIEMB SéANCe.

exerçait l'état 4'orfièvre ; le registre des décès lui assigne cinquante-cinq ans.

N^ 32. Jean-Joseph J0ODOO, taillwr.

Dossier 67.

Joudou Jean-Joseph, tailleur, habitait Avignon, rue de la Balance. Il avait pour voisin un vénérable vieillard de quatrevingts ans, nommé André, qui s'était battu à Fontenoy et à Philisbourg, et qui commandait alors la maréchaussée nationale d'Avignon. Une étroite amitié s'était établie entre le vieux commandant et l'honnête tailleur.

M. André raconte, dans son Histoire de la Révolution avignonaise , qu'Adrien d'Andrée était abhorré des soldats de Jourdan, la plupart déserteurs de Penthièvre, qui convoitaient son emploi. Dans la crainte qu'il ne devînt leur chef, ils résolurent sa mort. Quatre d'entre eux, assistés de plusieurs Marseillais qui retournaient de Paris où ils avaient assisté à la mort de Louis XVI, se transportèrent au domicile du vieux commandant avec le projet hautement avoué de le pendre au réverbère de la rue 1^ to Vieille-Poste, Son ami Jean Joudou accourut à son secours et s'offirit à mourir pour lui. Le dévouement de l'amitié ou lé grand âge du vieillard attendrit les assassins. Ils se contentèrent de dévaster la maison avant de se retirer. André, craignant dès lors pour sa vie, se retira à Carpentras où son fidèle ami le tenait au courant des événements qui se passaient à Avignon.

Chargé le 22 août 1793, par ordre des représentants français, d'apposer le scellé sur les effets du vieux commandant dénoncé et fugitif, Peyrant, juge de paix du troisième arrondissement, trouva sur une table six lettres écrites par Joudou et un passeport signé par Joudou et par les administrateurs provisoires. Ces lettres étaient datées des 8 mai, 4 juin, 26 juin, 2 juillet» les deux autres étaient sans date ; elles relataient les événements du jour, et blâmaient ceux qui s'opposaient à l'entrée des Marseillais. Joudou, aussitôt interrogé, avoua que les lettres étaient de sa main. Il fut incarcéré conmie prévenu d'intelligence avec les ennemis de la patrie^ et de conspiration contre l'unité de la République.

4 messiéêf «- t^ fuhî i7g4 i65

Aprèg da mois de détention à Avignon, il comparut devant la OoBunission populaire d'Orange, le 5 messidor, où Vipt Tacciisa € d'être profondément coupable par la conduite atroce qu'il tint à l'époque de la coidre-révolution marseillaise. C'est lui qui ne reoonaiaissiit de bons citoyms que les ennemis de la R^uMîqae ; c'est lui qui fut le partisan de la tyrannie ; c'est lui qui a calonmié sans relâche les meilleurs patriotes ; c'est lui enc<Nre qui applaudissait la marche des Marseillais contre la Ooni^ention nationale; c'est lui enfin que l'on dent regarder c^nme l'esnemi le idus implaoai^le de la Révolution; il est, d'après tous ces faits, le compUce de la rébellion qui s'est manifestée dans ces contrées en juin et juillet donner; il doit en canséquence être envisagé comme ayant attenté à l'unité et rindivisibilîté de la République. »

Sor son dossi^, on lit oette annotation : « A porter en jugement avec André, son correspondant. » Ce qui eut lieu en eSbt ; les deux amis furent jugés et condamnés ensemble, et périrent le même jour sur le même échafaud.

Joucjkm avidt cinquante ans.

N*33. François U)NG» gendarme.

Dossier n"" 84.

Pierre-François-Joseph-Harie Long était né à Nypns, le 10 octobre 1752, de Pierre et de Marguerite Quenin. En juillet i79S, il fUsait partie de la brigade de gendarmerie de Garpen* tras.

(te Ut sur la couverture de son dossiw : « Preuves écrites : Prévenu de complidté avec André, gendarme, d'avoir déserté sa brigade de Gupwtras et être venu se joindre aux fédéralistes d^Avignon, et ensuite s'être réfugié à Marseille où il a été arrêté le 97 août, et est par là contrevenu aux dispositions des lois des 13 et 23 juillet ; etc. »

Les preuves écrites dont il est parlé sont le procès*verbal que dressacontrelui,le 11 juillet 17W, Fabre, son brigadier, annon. çant sa disparition, et l'interrogatoire que lui fit subir, le. 8 octobre suivant, la municipalité de Garpentras. Nous donnons Panalyse de ces deux pièces :

Le 11 juillet 1793, à 6 heures du matin, Fabre» brigadier de

l66 SIXlèHB SÉANCE.

gendarmerie à Garpentras, annonce à la municipalité de cette ville qu'ayant été chargé hier par l'administration de la distribution de divers paquets destinés aux communes du district, il dit à ses gendarmes de se disposer à partir le lendemain ; Long refusa, disant qu'il ne voulait pas marcher parce qu'il était sans armes, et qu'on lui avait dit qu'on voulait l'assassiner. Ses camarades refusèrentcomme lui. Cependant, sur les observations du brigadier, ils revinrent à l'obéissance et on distribua les paquets. Mais vers minuit, il a entendu ouvrir la porte de l'écurie du quartier, et voyant les gendarmes prêts àmonter à cheval, il a dit à Long : « Où allez-vous r — Tu le sauras, f . . . coquin, lui a-t-il répondu, tu étais complice pour nous faire assassiner. » Et il est monté à cheval, et s'est dirigé vers la porte Notre-Dame. Nous avons crié au portier de ne pas ouvrir, mais ils l'ont menacé, et se sont enfuis. N'ayant aucun moyen répressif ft leur opposer, nous n'avons fait aucune autre démarche.

Long se rendit à Avignon, et de là à Beaucaire, Arles, Aix et Marseille, où il fut arrêté le 27 août, conduit en prison où il resta treize joiu^, puis amené dans les prisons de Garpentras.

Le 8 octobre, la municipalité de Garpentras le fit comparai tre devant elle ; là il déclara avoir quitté sa brigade parce qu'il avait appris qu'on avait tait à la Société populaire des dénonciations contre lui et contre plusieurs de ses collègues.

Le directoire du district, à qui l'interrogatoire fut envoyé, déclara qu'il résulte de l'aveu de Long qu'il est déserteur et très suspect de coalition avec les Marseillais.

Il avait quarante-deux ans quand il fut traîné devant la Gommission populaire.

Viot l'accusa « de s'être rendu coupable du délit le plus affreux par sa conduite au moment où les Marseillais ligués avec tous les ennemis de la République s'efforçaient de la dissoudre; fédéraliste bien prononcé, il amis en œuvre tous les moyens pour renverser la félicité publique ; il a porté atteinte à l'unité et l'indivisibilité de la République ; il a refusé d'obéir aux ordres des autorités constituées légales ; il a quitté son poste pour voler au secours des Marseillais avec lesquels il a combattu contre la République ; il a donc voulu perpétuer l'anarchie, attiser le feu de la guerre civile, détruire l'unité de la République, assassiner le peuple et la liberté publique, puisqu'il a marché en avant, avec les brigands du Midi révoltés.

4 messidor — 72 juin i7g4. 167

pour dissoudre la représentation nationale ; fils ingrat et dénaturé, il a oublié les bienfaits qu'il tenait de la patrie, il lui a déchiré le sein. »

N''34. François-Adrien kWKÈy commandant de gendarmerie.

Dossier 81.

U était né à Beauvais, le 12 octobre 1714, de Martin André et d'Anne-Barbe Pougeonne.

Nous avons raconté, en parlant de Joudou, n* 32, comment H. André avait échappé à la mort que lui avaient vouée ses ennemis. Craignant leur ressentiment, il s'était retiré à Carpentras au mois d'avril 1793, où il demeura pendant quelque temps, puis il revint à Avignon. Il y fut arrêté le 1" décembre 1793 comme émissaire des fédéralistes marseillais. Son &ge avancé, ses longs services, ses blessures lui semblaient des titres sufSsants pour obtenir sa liberté ; il la demanda à Maignet par la supplique suivante datée du 30 floréal an II (19 mai 1794) :

« Représentant,

« François-Adrien André, né à Beauvais, habitant cette commune d'Avignon depuis 44 ans, âgé de 84 ans (1), ancien militaire avec 64 ans de service, ancien commandant de gendarmerie, ayant commandé celle du ci-devant Comtat pendant 17 ans, dont il a reçu sa retraite en 1792, vu son grand âge, se trouve détenu dans la maison d'arrêt de cette commune depuis le 1" décembre dernier. U ne connaît pas le motif de son arrestation. Serait-ce parce qu'au mois d'avril dernier, il se retira à Carpentras ? Ce ne fut que par permission de la municipalité, à raison des vexations qu'il avait déjà éprouvées.

t D'ailleurs sa conduite non équivoque à l'égard de la Révolution, même au temps des Marseillais, ne l'implique d'aucune façon ; il s'est montré patriote tel qu'un Français, né

(!) D'après boq extrait de baptême, c^ue doub nous sommes procuré, Aodré n'avait que 80 ans. Dans son histoire de la Révolntion Avignonaise, l'abbé André l'apj)elle iï Andrée. Rien n'indique dans l'acte cité qu'il at noble à son origine, peut-être avait il été anobU à raison de ses longs er vices et de sa bravoure.

l68 SIEIÈME S^HCE.

libre comme lui, peut Tétre; son âge ne lui a pas pOTnis de ces actions éclatantes en patrioti^ofie; mais son cœur a toujours été pur et nourri du désir de voir triompher une Révolution qui fera le bonheur de tous les peuples.

c G*est du|fond de sa prison qu'il t'apprend que la pension de sa retraite ne lui a pas encore été payée, quecedéfttut le réduit à la misère.

€ Les cicatrices de ses diverses blessures prouvent assez la fid^ité et le zèle de son loBg et uicien service, et dontlaréccmipense devient nulle tandis que l'objet n'en est point payé.

< Le devoir de son service, l'amour et l'exécution des 1(hs ont toujours été la base de ses sentiments et le mobile de ses actions, et c'est d'après ce tableau succinct et vrai qu'à l'appui de la loi du8 ventdsee(Hicearnantlespatriotes,lepétitionnairete d^^ande sa liberté.

A Avignon, ce 30 fl(Mréal an II de l'ère républicaine.

Signé: André. >

Cette supplique resta sans réponse, et le vieux commandant continua à gémir dans sa prison encore pendant un mois.

Traduit le 4 messidor devant la (Commission d'Orange, Viot l'accusa, « d'avoir été de tout temps l'ennemi de la liberté et de la République ; accoutumé depuis longtemps à porter des chaînes, il n'a pu s'en voir dépouillé sans regretter de ne plus les porter; il remplissait autrefois des fonctions dans l'ancienne gendarmerie, il ne s'est jamais servi de son autorité que pour vexer le peuple ; à l'époque du fédéralisme, il s'est prononcé en faveur des rebelles ; il est prévenu d'avoir engagé ses gendarmes de la brigade de Carpentras à quitter leur poste pour aller s'enrôler sous la bannière des rebelles ; il en a lui-même donné l'exemple en quittant cette commune pour venir à Avignon dans le temps du fédéralisme; il a foulé aux pieds par sa conduite anticivique les devoirs les plus sacrés d'un bon citoyen ; il a trompé et égaré le peuple ; il a provoqué la guerre civile ; il a tenté de dissoudre la Convention nationale ; il a perverti l'esprit public ; en un mot, il a été le complice des Marseillais et de leurs crimes, puisqu'il a participé avec eux à toutes les mesures qu'ils ont ordonnées pour détruire la liberté du peuple, dissoudre la représentation nationale, et substituer à sa place une nouvelle Convention à Bourges. »

4 messidor — 22 juin I7g4. 1Ô9

Neuf témoins déposèrent contre ce vénérable vieillard, parmi lesquels figurent trois gendarmes, trois femmes, un perruquier et un aubergiste.

A six heures du soir, ces neuf victimes portèrent leur tête sur réchafaud.

'7<^ SEPTIBME SÉANCS.

7»« Séance.

5 Messidor. — Mulet.

( Lundi 93 juin, veille de Saint Jean-Baptiste.)

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