VICTIMES D'ORANGE
Les gendarmes amenèrent au banc des accusés trois prêtres : MM. Jérôme de Ghièze, chanoine et vicaire général d*Orange» Frédéric de Chièze, son frère. Sixte Morel, vicaire de Monnieux; trois nobles : M. Sébastien de l'Eglise, M"''' Gabrielle de Gbaussande et Henriette sa fille ; deux négociants : Daniel Frégier et Joseph Ghalamel, et un agriculteur : François Morin. Les débats promettaient d'être intéressants : des prêtres, des nobles, des négociants; Maignet avait recommandé ces trois classes d'ennemis à l'attention des juges.
Fidèle à son programme, l'accusateur public fit appel aux expressions les plus énergiques poi^r flétrir ces fanatiques, ces intolérants, ces rétrogrades, ces aristocrates, ces êtres immoraux, ces ennemis du peuple souverain. On en jugera par l'accusation que nous renvoyons à chaque article biographique.
N* 35. Joseph^btsUen de l'ÉGLlSE.
Dossier 170.
Le premier accusé dans cette séance fut M. Joseph-Sébastien de l'Eglise. Il était né à Courthézon le 29 juillet 1730 de noble Barthélémy de l'Eglise, capitaine de justice pour le roi du château et de la ville de Courthézon, et de dame Marguerite-Benoîte de Baisse. Il épousa, à l'âge de trente-six ans, demoiselle Thérèse Silvecane de Camaret. De ce mariage naquirent neuf enfants (cinq garçons et quatre filles). Sa fortune était considérable : il possédait des biens à Courthézon, à Sarrians et au Buis-les-Baronnies (Drôme). Ce fut la cause de sa mort.
Nous lisons dans les documents oflSciels que M. de l'Eglise avait une taille de cinq pieds cinq pouces, cheveux et sourcils
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blancs, yeux petits et gris, nez long et bien tiré, bouche moyenne et menton rond. (Laissez-passer de la municipalité de Gourthézon,)
Le 3 août 1793, il quitta Gourthézon et alla avec sa famille habiter un de ses domaines à Sarrians. La municipalité de Gourthézon lui délivra, le 14, un certificat de résidence sous bonne vie et mœurs.
De Sarrians, M. de l'Eglise partit avec ses deux fils, Louis- Sébastien, âgé de vingt ans, et Auguste, âgé de seize ans, pour le Buis-les-Baronnies où il arriva le 7 septembre. Il obtint, le 20 septembre, de cette municipalité un certificat déclarant que, depuis leur arrivée dans la commune, ils se sont comportés en honnêtes citoyens et qu'aucune plainte n'a été portée contre eux.
Mais pendant que les municipalités de Gourthézon et du Buis attestaient son civisme, les comités de surveillance de Gourthézon et de Sarrians-Marat travaillaient à le perdre.
Le 4 août 1793, le comité de Gourthézon avait couché sur son registre la dénonciation suivante, que nous transcrivons avec son orthographe curieuse :
« Du 4 août 1793. Le comité de surveillance a dénoncé ledit Léglise père pour avoir voulu favariger les sections Marsseillaise en dissant en pleine séances des sections qui ne Reconnaisset plus les décrets de la Convantim, et que les sections Etent souveraines qui pouvait juger a mort. Ledit Vaton, procureur de commune, demandant la parole au citoyen Bruno Marie Reboul président des dittes sections en disant que la loi Eté faite — que le peuple avait nommé des represantant, que le peuple avait conséaé ses pouvoirs a des tribunaux et qm fallait suivie la loy de nos represantant, ledit Leglise protesta et se mis a crier alordre alordre. Et a l'instant plusieurs comme lui on eriez. Tous les faits sont unaniment connu par la société populaire. Signés à l'original... »
Six autres dénonciations furent faites contre M. de l'Eglise, au mois de septembre suivant.
« Le 22 septembre, J.-P.-M... déposa que légUse l'avait prévenu en dissant : Mes enfants le tems est arrive, nous avons trois membres constitués dans notre municipalité qui méritent d^Etre changé attendus qui ne méritent plus la confiance du peuple, il a déclaré en outre léglise père, ardent pour le partit marcelais.
t Du même jour, Gaspard L.. a déclaré que léglise père et Gontard aîné se sont servis des mots suivants dans l'Assemblée des sections : Peuple nous vous préuenonts quHls nia plus
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de décrets de la conwmtion nationaUe à mivres, qu*a Tavenir nous devrons suivres que les arrêtés du departemeni. Le procureur de la commune a voulu leurs faire observer qu'ils selojfnent des principes des lois, mais ces débats sont été inuMle. Il ajoute que LégUse Eté membre du comité des douze à l'ass^otàblée des sections ainsi que Gontard aine, et qu'il ont invité le peuple à prêter le serment des sections.
« Du 24 septembre, Jean B... a déclaré que Léglise père était enchanté de Tarrivée des Marseillais, l'a entendu dire: « A présent nous serons bien, les Marseillais montent, il vont établir des lois, et les honnêtes gens seront les maîtres et pourrons dire quelque chose. »
« Joseph I... a déclaré avoir vu léglise père avec ses deux fUs à Villeneuve-les-Avi^on lorsque les Marseillais furent repoussés d'Orange, il a vu le fils dit Quiézac armé d'un fusil.
« Le citoyen B... a déclaré que Léglise père avait dit que tous les patriotes qui avaient pris les armes pour repousser les Marseillais quisen repentironts, que les Marcelais les rangeront,
« Enfin Joseph A... dit que Léglise père et sont fils descendaient après les Marcelais dans la nuit du jour que les Mareellais furent repousset d'Orange, et Léglise per, le pria de ne dire à personne de lavoir Rencontré. »
Aucune de ces dénonciations n'est signée par les déclarants qui se disent illitérés.
C!opie de ces dépositions fut envoyée au comité de surveillance de Paul-les-Fontaines (St-Paul-trois-Châteaux,) qui lança un mandat d'arrêt contre M. de l'Eglise et ses fils ; ils furent arrêtés au Buis, et amenés dans les prisons de Nyons. Avis fut donné de leur arrestation à Boisset, représentant du peuple dans le département de de la Drôme, qui répondit par la lettre suivante :
« Montélimar, le 5 octobre 1793. J'ai reçu les pièces relatives aux citoyens Léglise, ie les ai examinées ; vous leur rendrez à tous la lioerté. L aîné aes fils qu'on m'a dit être d'une taille haute fie rendra tout de suite à Montélimar, où je le ferai entrer dans une compagnie de cavalerie ; le cadet, quoique au-dessous de l'âge de réquisition, pourra accompagner son frère s'il veut servir ; on m'a assuré qu'il en avait le dessein. Je verrai avec plaisir qu'il prenne cette détermination. Signé Boisset. »
Mais sur les instances des comités de surveillance de Courthézon et du Buis, Boisset révoqua le 45 frimaire (5 décembre) son arrêté du 5 octobre. M. de l'EgUse et son fils cadet furent de nouveau incarcérés par ordre du comité de Paul-les-Fontaines. Disons, à la louange de la municipalité du Buis, qu'elle fit des efforts pour les rendre à la liberté. Elle déclara, mais inutilement, par délibération du 27 frimaire (17 décembre), qu'au cune plainte n'avait été formée contre ces prévenus.
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MM. de TEglise père et fils furent conduits dans la citadelle de Hontélimar.
Sur la demande du comité de Courthézon, le comité de surveillance de Montélimar enjoignit le 8 ventôse (26 février 84) au commandant de la gendarmerie nationale de les traduire sans délai à Orange. Ils y arrivèrent le surlendemain escortés par deuxgendarmes, Demur et Depont. Bien que ce fût jour de décade, le président du comité de surveillance d'Orange tint séance pour annoncer à sies collègues cette bonne nouvelle : € rai convoqué aujourd'hui le comité, dit-il en ouvrant la séance, quoique ce soit le jour de la décade. Je dépose sur le bureau les pièces qui m*ont été remises par deux gendannes venant de Montélimar, et je vous annonce la translation des nommés Léglise père et fils dans la maison d'arrêt du district. Bonne et valable décharge est donnée aux gendarmes. Deux membres du comité se transporteront dans la maison d'arrêt (au Cirque) pour reconnaître les nommés Léglise père et fils. »
M. de l'Elise et son fils adressèrent, le 7 avril suivant, une pétition à Maignet, dans laquelle ils rappellent que le représentant de la Drôme leur a accordé la liberté, que ce n'est que sur les instances de leurs ennemis qu'il est revenu sur sa première décision, que leur obéissance aux lois, leurs dons patriotiques doivent les faire rdâcher. « Les pétitionnaires, disent-ils, ont des certificats des communes du Buis, de Sarrians, de Courthézon, celui de Courthézon est postérieur aux calomnies invitées par leurs ennemis qui ont poussé tarage jusqu'à menor cer trais citoyens j les emprisonnery parce qu'ils n'avaient pas vùuibi i^foser contre eux. »
Comme on le pense bien, cette pétition resta sans réponse.
Cependant, Madame de l'Eglise mère et trois de ses filles, pour échapper aux persécutions du comité de Sarrians-Marat, et poiu* se trouver, quoi qu'il pût arriver, plus près de leurs chers prisonniers, vinrent se fixer à Orange. Le comité de Courthézon l'ayant appris, écrivit, le 29 floréal (18 mai), à celui de Sarrians qui l'avait consulté :
« Vos demandes auprès de nous sont de vous donner des renseignements sur la conduite que la femme L^lise et ses enfantô ont tenue dans notre commune auparavant que de se rendre dans la vôtre. En voici un échantillon qui est à notre connaissance. D'abord le père l'Eglise, par ses mauvais propos, ne pouvant être regardé que comme un contre^révolutionnaire.
174 SKPTIÈME SÉANCE.
a été conduit dans la maison d'arrêt d'Orange. — La mère et les enfants» n'ayant jamais donné des maryiues de civisme depuis la Révolution, ne regardent les patriotes qu'avec mépris. Voilà frères et amis, ce que nous pouvons vous instruire au sujet de votre demande, il y en a assez pour leur faire occuper la maison d'arrêt que depuis lon^mps vous devriez leur avoir procurée. Cependant le comité de surveillance nous écrit que la femme Léguse et ses enfants sont en liberté à Orange. Si cela était vrai, vous n'auriez pas rempli vos devoirs, SI vous n'aviez pas mis à exécution un mandat d'arrêt envers elle. Rien qu'en qualité de nobles, eUes étaient dans le cas (Têtre incarcérées. »
Avec cette lettre pleine de reproches, arriva au comité de Sarrians une autre lettre du comité d'Orange, datée du !•' prairial (20 mai), qui le pressait d'envoyer des renseignements sur la femme et les filles Léglise. « Leur mari, père et frères sont ou enfermés ou émigrés, écrit-on. Il importe que les lois du 12 août et du 17 septembre soient mises en exécution, et qu'enfin la République soit délivrée de tous ses ennemis. Votre patriotisme nous répond de votre zèle et de votre impartialité. »
Les renseignements arrivèrent. Le 9 prairial (28 mai) Madame de l'Eglise et ses trois filles furent incarcérées dans la prison de la Cure et plus tard dans celle des Chièze.
Le 30 prairial (18 juin), les deux plus jeunes fils de M. de l'Eglise demandèrent une audience à Maignet, de passage à Orange. Le jeune visiteur va nous dire ce qui se passa dans dans cette entrevue.
« Voici le narré fidèle de ce qui s'est passé entre mon frère Félix et moi, d'une part, et le représentant Maignet, de l'autre, en juin 1794, c'est-à-dire au moment du plus fort de la Terreur.
« La scène, comme vous savez, se passait à Orange. Mon père et mon frère Auguste y étaient depuis plusieurs mois sous les verroux, ce qui avait déterminé ma mère, qui s'était retirée à sa maison de campagne à Sarrians, et que l'on avait voulu arrêter et conduire dans les prisons de Carpentras, à aller s'y fixer avec ce qu'elle avait autour d'elle de sa famille pour se trouver, quoi qu'il pût arriver, dans la même ville que son mari et son fils. Il n'y avait pas encore un mois qu'elle y était, qu'elle
(!) LeUre de M. le chevalier de FEgUse à M. le marquis de Segnina* Vassieax, écrite de Carpentras, le 5 janvier 1859.
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fut elle-même emprisonnée avec mes trois sœurs, et nous fûmes abandonnés, mon frère Félix et moi, aux soins d*une servante.
« Nous avions accès dans la prison de ma mère à tous les instants du jour ; mais nous n*étions guère admis dans celle de mon père qu'aux heures de repas. L'entrée nous en fut même interdite dès l'installation de la Commission populaire, que le représentant Maignet était venu organiser à Orange.
« Nous venions, un matin, d'y pénétrer quand mon père . nous dit :
« Mes enfants, le représentant du peuple vient d'arriver, il faut aller le trouver et lui demander la liberté de vos parents.» U était alors un peu moins de neuf heures, nous partîmes incontinent. Le représentant était descendu à l'ancien hôtel de la Poste, de la porte duquel on aperçoit, à cent cinquante ou deux cents pas, l'arc de triomphe dit de Marins. Nous montons au premier étage, nous traversons par son extrémité une grande salle garnie de banquettes, sur lesquelles tout ce qu'il y avait de plus terroriste à Orange et dans la banlieue attendait, en tablier de maçons, de cordonniers, etc., l'audience du mandataire de la Convention. Celui-ci était occupé à faire sa toilette dans un petit cabinet attenant à la salle en question ; nous arrivons jusqu'à lui. U était assis et achevait de mettre les boucles de ses jarretières. Il se lève et nous demande ce que nous voulons. Quoique plus jeune de trois ans que mon frère (je n'en avais encore que onze), je prends moi-même la parole et je réponds à sa question en lui disant : » Nous venons, citoyen représentant, te demander la liberté de nos parents, qui sont injustement détenus dans les prisons de la ville. » Je n'ai pas besoin de rappeler que le tutoiement était alors de rigueur. Sans rien nous dire d'abord, le proconsul se baisse, embrasse mon frère, qui était tout près de lui, et puis il m'en lait autant. D nous adresse ensuite, sur notre nom et sur notre famille, des questions auxquelles nous répondons avec toute la naïveté de notre &ge, quoique ce ne fût pas là, dans ce moment, le plus beau côté de notre affaire. Enfin, il nous congédie en nous disant : « Mes enfants, j'ai beaucoup de monde à recevoir ; revenez à midi. >
« Ravis, comme bien vous pensez, d'un tel accueil, nous nous empressons de retourner auprès de mon père, que nous pou
176 SIPTltec SiANCE.
vions encore aller voir ce jour4à, et de lui en rapporter tous les détails. Il en tira tout naturellement le plus heureux augure, et nous dit en présence de plusieurs prisonniers : « Voilà un représentant qui s'annonce sous des formes humaines, il faut espérer que notre captivité cessera bientôt. » Ce sont ses propres expressions, que je me suis toujours très exactement rappelées. Mon père ajouta : « N'oubliez pas, mes enfants, de retourner chez le représentant à midi. » Oh ! nous n'eûmes ^ garde de l'oublier! A midi sonnant, nous arriv<ms devant l'hôtel de la Poste. Le représentant, se disposant à partir, y était descmdu, il avait même en ce moment le pied sur le marchepied de sa voiture, et, dans cette position, il parlsdt à un tiers, ce qui retardait son d^[)art. Sans cette circonstance, nous l'aurions trouvé parti, el c'étut même, très probablement, sur quoi il comptait en nom donnant rendez-vous pour midi, n nous aperçut tout de suite et nous dit : « Mes enfants, une affaire pressante m'appelle à Avignon; mais soyez tranquille, et, sous tr<Ms jours, je vous rendrai justice. » C'était le 18 juin qu'il nous parlait am^ ; le lendemain 19, la Gonmiift»on populaire qu'il avait créée mtmt en fonction, et, le 23, mon père, traduit devant elle, était condamné et exécuté. Voilà la justice que nous rendait le représentant Maignet après nous avoir embrassés tous les deux. »
Le jour mâme que les jeunes fils de l'EgUse faisaient des demarches pour arracher leur père à la mort, le comité de surveillance de Goufthézon, de concert avec la municipalité, dressait le taUeau de renseignements, qui devait le conduire à l'échi^ud. Dans ce tableau, on qualifie « M. de l'EgUse d'exnoble, de partisan des sections marseillaises, de membre du ciHnité des douze, exhortant à ne plus reconnaître les décrets de la Ctonvention pour suivre les arrêtés du département des Bouches-du-Rhône ; lorsque les Marseillais furent repoussés, il les suivit et se plaça à leur queue, calomniant les patrio* tes, (Ësant que les Marseillais venaient pour rétablir le bon ordre, ne flréquentant que des gens suspects ; lors du siège d'Avignon par Garteaux, il était à Villafieuve ; il a deux enfants émigrés et un fugitif. »
Six jours après, M. de l'EgUse comparaissait devant la Gom- Hiitsion populaire, et Viot puisaitdans les rensdgnements fournis par le comité les motifs de son accusation.
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c L'église, ci-devant noble, dit-il, depuis le commencement de la Révolution, déploya contre elle toute l'hoppeur qu'elle inspira aux seuls ennemis de la République; dans toutes les circonstances, il a tenu les propos les plus outrageants contre la lib^lé ; dans toutes les occasions, il s*est eff(»*céde susciter à la Fnuice de nouveaux ennemis ; il a méconnu la Convention et tous ses décrets ; il a osé l'accuser dans le sein de la société populaire, au moment où les Marseillais en révolte prétendirent opérer la contre-révolution ; il a donc vcMiIu faire égorger les patriotes ; il a donc enfin ccmspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la R^ublique. »
La (Commission le condamna à l'échafaud le 5 messidor ; le smr, à six heures, sa tête tombait sous le tranchant de la guîllotine.
Sa femme et ses trms fiUes restèrent prisonnières jusqu'au S6 fructidor (12 septembre 1794.) Goupilleau les fit mettre en liberté. Le 24 ventôse an III (14 mars 179B), »!»• de l'Eglise et deux de ses filles, Julie et Adélaïde, dénoncèrent devant le nouveau comité de surveillance d'Orange l'homme qui avait d^>osé ooùr treM. del'Ef^, comme étant un faux témoin, ayant depuis kmgtemps formé l'affreux projet de le perdre, et pour avoir dit que sans sa déposition il n'aurait pas été ccmdamné. Déjà le 6 ventôse précédent (24 février), la fille Marguerite Guibal, d'Orange» avait dénoncé ce même individu pour avoir dit dans la boutique de son père, en se faisant rasar: « J'ai déjà reçu 2B livres pour mes pfemières dépositions, et nous avons trois tètes à faire tomber à Gourtbézon ; après quoi nous serons tranquilles. »
A côté de cet homme à la conscience vénale, nous devons en mentionner trois autres qui ne craignirent pas les menaces du comité et qui subirent la prison pour rendre témoignage à la vérité.
Nous avons vu que M. de l'Eglise, en terminant sa pétition à Maign^, avait dit que ses ennemis avaient poussé la rage jmqu'à menacer et ^aaprteonner trois citoyens, qui ne voulaient pu d^KMier contre lui.
Ces trois bcHumes honnêtes sont Gaspard Imb^, Marq^d» et âlvestre.
U mms suffira de eiter la déposition d'Imbert, que no»s extrayons du registre du comité nommé par Goupilleau.
< Le 18 ventôse an m (8 mars 179S), par devant mai Prta-
I7B SEPTlàm SÉANCK.
çois Sinard, agent national, a comparu Gaspard Imbert, lequel, après avoir prêté serment, a déclaré qu'il y a environ dix-huit mois, trois patriotes furent chez lui pour lui dire de venir au comité. Le déposant leur dit: Qu'est-tout ceci ? Vous venez me prendre pour me mettre en prison. — Us répondirent : Non, ce n'est pas cela, tu es ici avec tes amis. Et l'un d'eux l'embrassa, lui disant qu'il n'avait point d'amis comme eux : Viens au comité nous dire ce que tu sais, ce que tu as vu, ce que tu as entendu, n se détermina à aller au comité avec eux, et dit : « Citoyens, qu'est-ce que vous me demandez ?» Le président du comité lui dit : Dis-nous ici la vérité ; qu'a été faire à ta maison M. l'Eglise ? — U est venu me demander des pommes de terre. — Alors un municipal s'écria : « Ce n'est pas pour cela qu'il a été à ta maison ; tu ne dis pas la vérité ; tu ne vaux pas plus que les autres. Viens ici, ce n'est pas à toi que nous en voulons, ni à Marquis, ni à Silvestre, parce que vous êtes des gens iUitérés ; dis-nous ce qu'ils ont été faire à ta maison M. Gontard et M. Jamet ? » Alors le déposant dit : M. Gontard est venu me dire : Imbert, vous pouvez acheter la terre que vous savez. — Nous te disons encore une fois que nous n'en voulons pas à toi, nous ne voulons plus de Messieurs, ce sont des aristocrates. » Alors le déposant leur dit : « II faut se pardonner et s'embrasser. » Aussitôt six membres de l'assemblée lui crièrent. « J.-f... nous ne pardonnerons pas, il faut que tu nous dises que Gontard est venu à ta maison pour te dire de renoncer aux décrets de la Convention nationale. » Imbert leur répondit qu'il était honnête homme, qu'il ne pouvait pas dire cela. Alors ils le menacèrent, disant : Situ ne veux pas le dire, nous allons te f... en prison. » Ledit Imbert leur répliqua : « Cent miUe sabres, ni cent miUe baïonnettes ne me feront pas dire ce qui n'est pas. » Alors un municipal lui prit la main et lui dit : J.-f... nous te laissons ici encore deux ou trois jours, et après nous te mettrons en prison. Et il fut emprisonné sept ou huit jours après, où il est resté neuf m<HS. »
On voit par cette déposition que le comité de Gourthézon usait d'intimidation et de menaces pour se im)curer des dénonciations contre les personnes dont il voulait se débarrasser. Nous ferons connaître plus parfaitement sa scélératesse, en parlant des victimes de cette conunune immolées le 22 et 83 messidor (lO-ll juillet).
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N' 36. Jérôme de CHIÉZE, Chanoine et Vicaire général d'Orange.
Dossier n* 169.
M. Jérôme de Chièze était né à Orange, le 6 mai 1723, de noble Jean de Chièze et de dame Suzanne de Claissé. Il figure au nombre des chanoines de Téglise cathédrale d'Orange en 1774, lors de la prise de possession de M»' du Tillet, dernier évêque de cette ville. Ce vertueux et charitable prélat le choisit pour son vicaire général et l'associa à l'administration du diocèse.
Fortement attaché aux principes catholiques, M. de Chièze refusa de prêter le serment schismatique prescrit par la loi du 25 septembre 1790, et ne voulut point reconnaître pour son pasteur le curé constitutionnel d'Orange. Son zèle pour la foi et la discipline ecclésiastique lui suscita des persécutions et le conduisit à l'échaiaud. Fuyant devant ses ennemis, il se retira à Caderousse. Le 30 août 1791, il fut dénoncé à la municipalité par un nommé Pierre M..., de Caderousse, déposant que « Jérôme de Chièze s'était opposé à la publication de son mariage avec une fille d'Orange, parce que ce mariage ne vaudrait rien et que ce serait un concubinage, devant être béni par le curé d'Orange qui n'était pas curé. » Le comité de surveillance d'Orange le fit arrêter en octobre 1793, « par mesure de sûreté, comme ci-devant noble et ci-devant prêtre, ayant cherché à propager le fanatisme et la superstition, et fortement suspecté d'avoir dit des messes dans une intention contre-révolutionnaire, ayant un neveu ci-devant conseiller au parlement de Grenoble, qui est en fuite, et n'ayant pas prêté le serment prescrit par la loi. »
On arrêta en même temps son frère, M. Frédéric de Chièze, chanoine de Saint-Ruf. Ils furent tous deux conduits dans les prisons du Cirque^ prisons malsaines et encombrées de détenus. Les infirmités dont ils étaient atteints l'un et l'autre s'étant aggravées, ils adressèrent le 16 pluviôse (4 février) la pétition suivante à la municipalité pour obtenir d'être transférés dans une maison plus commode.
l8o SEPTIÈME SÉANCE.
« Aux citoyens maire et officiers municipaux.
« Jérôme Chièze, âgé d'environ soixante-onze ans, et Joseph- Frédéric Chièze, âgé de soixante-neuf ans, frères, le premier infirme depuis environ trente-sept ans, dont les infinnités sont connues du public ; le second a essuyé une maladie grave dont il n'est pas totalement délivré, et qui lui a laissé des infirmités très fâcheuses et très dangereuses.
« Ces deux frères sont détenus dans la maison d'arrêt depuis plus de trois mois ; dans cet état, ils ne peuvent faire les remèdes qui leur sont nécessaires pour calmer au moins les douleurs habituelles qu'ils endurent ; ils ne doivent pas espérer à leur âge de rétablir leur santé.
«Les citoyens Icard, médecin, et Duplessy, chirurgien, ont traité les deux frères dans leurs maladies ; les infirmifês qui les accablent leur sont connues. Permettez à ces deux citoyens de se transporter dans la maison d'arrêt, et après le plus mûr examen, ils dresseront leur rapport q^ui vous convaincra de la vérité des faits ci-dessus. Ces deux vieillards attendent avec confiance de vous, citoyens, que vous leur accorderez cet acte de justice et d'humanité. »
On les fit attendre huit jours. Icard et Potier-Duplessy attestèrent le 24 pluviôse (12 février) que Jérôme de Chièze était sujet depuis longtemps à des douleurs de tête et d'estomac qui exigeaient par intervalle des remèdes adoucissants, et que son frère, qui venait d'essuyer une grosse maladie, était atteint d'une acrimonie considérable qui se manifestait par des éruptions cutanées, maladie qui exigeait des dépuratifs et des adoucissements.
Malgré ce rapport, aucun ordre ne tut donné. Ils restèrent encore cinq semaines dans cette prison mal aérée. Ils adressèrent encore une seconde supplique, le 29 ventôse (19 mars), aux administrateurs du district qui autorisèrent leur translation dans la prison de la Baronne, maison moins triste où ils purent à leurs frais se procurer quelques soulagements.
Le 3 prairial (22 mai), le comité de surveillance dressa le tableau des renseignements du vénérable chanoine en ces termes : « Jérôme Chièze, à Orange, 77 ans (1), garçon.» — Puis aux motifs qui avaient déterminé sa détention, il ajoutait : « Il a toujours été regardé comme un intrigant avant et depuis la
(1) Le Comité lai doooe 77 ans, et à son frère 74. S'il avait consalté les registres des naissaoces déposés à la Mairie xiepais le 10 Dovembre 1792, il aurait coDStaté que Jérôme avait 71 aus, et sou frère Frédéric 69. Mais pourquoi se doDuer tant de peine ?
5 messidor — aS juin 1794- 181
Révolution, comme un mauvais citoyen, et comme l'espoir et le soutien des fanatiques du pays. »
Son dossier ainsi complété fut envoyé le 23 prairial (H juin) au greffier de la Commission populaire. Viot demanda à la municipalité copie de la dénonciation faite le 30 août 1791, et fit assigner le 4 messidor (22 juin) les témoins qui devaient déposer à charge. Le lendemain, il le présenta à ses juges comme un fanatique et un contre-révolutionnaire. « Jérôme Chièze, dit-il, ex-noble, ci-devant chanoine, fut de tout temps l'ennemi du peuple et de la Révolution, en propageant les manœuvres de l'intolérance, du fanatisme et de la superstition ; il s'est servi pour y parvenir de la religion qu'il a avilie par sa conduite ; il s'est par là rendu coupable d'attentat contre la sûreté de l'Etat et la tranquillité publique. »
M. Jérôme de Chièze fut condamné à mort.
N*» 37. Joseph-Frédérîo de CHIÈZE, chanoine de St-Ruf.
Dossier : même numéro que son frère.
M. Joseph-Frédéric de Chièze, frère du précédent, était né le 23 juillet 1728. Il était chanoine régulier de St-Ruf quand éclata la Révolution. Après la suppression des ordres réguliers, il se retira à Orange auprès de son frère. Ils vivaient dans Tintimité la plus parfaite ; mêmes sentiments, même piété; leur vie était entièrement consacrée à la prière et aux exercises de la religion.
Tous deux refusèrent le serment de la constitution civile du clergé. Ils furent arrêtés le même jour, incarcérés dans les mêmes prisons du Cirque, puis de la Baronne ; tous les deux malades, ils s'exhortèrent mutuellement à la patience et à la pensée de la mort qu'on leur préparait. Les mêmes témoins les accusèrent des mêmes crimes. Le tableau du chanoine de Saint Ruf est conçu dans les mêmes termes que celui du chanoine d'Orange. Son dossier porte le même numéro et la même annotation : « Aucunes pièces. — Faits de notoriété publique.^ Et cette vague et banale phrase : « Prévenu d'attentat contre la tranquillité du peuple, et d'avoir cherché à corrompre C esprit public en propageant le fanatisme. »
L'accusateur pubhc ne rougit pas de jeter de la boue sur ce
l82 SEPTIEME SÉANCE.
respectable vieillard, que ses vertus et ses services avaient fait décorer de la croix de Saint-Lazare.
« Frédéric Chièze, dit-il en le traduisant devant ses juges, ex-noble, ci-devant chanoine, n'a jamais cessé d'être l'ennemi de la Révolution depuis sa naissance ; il a mis tout en œuvre pour opérer la dissolution de la République ; fanatique outré, il a cherché à corrompre l'esprit public, à pervertir ces hommes faits pour la Révolution que le défaut de lumière plutôt que le caractère a fait prononcer contre la République, qu'ils auraient aimée sans les conseils perfides de l'accusé ; il est par là coupable d'attentat contre la tranquillité publique ; il a par là porté atteinte à l'unité et à l'indivisibilité de la République ; il est par là complice des enneinis de l'Etat et de sa prospérité ; il est par là l'implacable ennemi de la liberté ; il n'a enfin jamais cessé d'être un objet de scandale par la conduite libertine et immoraI4. qu'il a toujours tenue dans cette commune. »
Les deux frères furent condamnés à la peine de mort, ils montèrent ensemble sur l'échafaud (1). Le tombereau municipal transporta leurs cadavres décapités dans les fosses de Laplane où leurs ossements confondus attendent la résurrection glorieuse.
Quatre jours après, le greflSer de la Commission écrivait à l'agent national de Paris : « Neuf conspirateurs orangeois ont déjà subi la peine due à leurs crimes : le peuple a applaudi avec transport à leur chute. Tu connais la position d'Orange; la guillotine est placée devant la montagne. On dirait que toutes les têtes en tombant lui rendent l'hommage qu'elle mérite. Les deux Chièze, prêtres, sont au nombre des conspirateurs punis ; cela va et ça ira ! Depuis primidi plus de soixante scélérats ont courbé la tête (2). »
La persécution ne s'arrêta pas aux deux vénérables chanoines, elle atteignit leur famille entière. Madame Marie-Henriette Touscan, veuve de Jean-Pierre de Chièze, leur belle-sœur, lut incarcérée comme mère d'émigré. Mise d'abord en état d'arres-
(1) M. Guilloo (Martyrs de la foi) dit que les deux cbaDoiDes furent exécutés le lendemain de leur condamnation: c'est une erreur qui s'est glissée dans toutes les notices des victimes d'Orange ; toutes furent exétées quelques heures après avoir été condamnées.
(2) Rapport de Courtois, n<» CXIX.
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tation dans sa propre maison, que la municipalité avait convertie en prison, elle en sortit, le 26 juin, pour être transférée à la prison de la Cure, où elle gémit pendant quatre mois.
Le comité révolutionnaire faisait en même temps des efforts inouïs pour découvrir la retraite de son fils Gabriel-Prosper, conseiller au parlement de Grenoble. Informé par le comité de Romans qu'il s'était enrôlé dans un régiment de dragons, il lui répondit le 23 prairial (11 juin) :
« Nous avons reçu votre lettre du 18 prairial : nous ne pouvons qu'applaudir à votre zèle et à votre vigilance ; nous aflons écrire au comité de sûreté Générale de la Convention, pour qu'il fasse arrêter Chièze, et qu il le fasse traduire ici ou la Commission populaire en fera justice. Nous nous ferons un devoir de vous mstruire de l'arrestation de ce scélératy et quand sa tête aura roulé dans les paniers de la guillotine, nous nous féliciterons mutuellement d'avoir délivré la République d*un traître, et nous crierons ensemble: Vive la République et la Montagne ! »
Le lendemain, en effet, le comité d'Orange écrivit au comité de sûreté générale :
« Nous venons d'apprendre que le nommé Gabriel-Prosper Chièze, ci-devant noble, ci-devant conseiller au ci-devant parlement de Grenoble, sert dans le régiment de dragons du cidevant roi, en qualité de simple dragon. Cet homme est un chevalier de poignard et s'est battu contre les républicains à la journée du 10 août. Il est d'ailleurs fortement suspecté d'avoir assisté, en qualité de conseiller, aux assemblées infâmes et clandestines qui eurent lieu soit à Paris, soit à Tournai, sous le nom d^ Assemblées de la pairie, et où il fut prononcé des arrêts de mort contre tous les patriotes. Il est d'ailleurs de notoriété publique que Chièze s est absenté du territoire de la Répubhque depuis longtemps. Il est instant. Représentants du peuple, que cet homme reçoive la peine due à ses crimes. Vous le savez, intrépides montagnards, ce n'est que depuis que l'épuration est a l'ordre du lour dans toute la République que les armées obtiennent de brillants succès. Ce sont les Chièze ou les scélérats qui leur ressemblent qui crient: Sauve qui peut, et qui n'ont arraché que trop souvent la victoire des mains de nos soldats. Nous ignorons et le numéro du régiment du ci-devant roi, et de quelle armée il fait partie. Nous nous adressons donc à vous pour découvrir ce scélérat, le faire arrêter et traduire à Orange où la Commission populaire en fera justice; et ce ne sera pas en vain que la Convention nationale aura mis la justice à l'ordre du jour. »
Nous ne savons quel résultat obtint cette lettre. La cause de tout cet acharnement était la fortune des Chièze. Cette famille possédait, d'après un inventaire dressé le 9 ther-
midor an II, par les oflBciers municipaux, plusieurs maisons en ville, deux dans la rue Condorcet-Caritat, deux dans la rue Plaisance, une grange (1) et une autre petite grange, avec pré, vignes et oliviers, au quartier de Bois-Feuillet, plusieurs terres considérables en vignes, prairies, aux quartiers de la Groze, des Négades, du Peyron, du Haut-Abrian et aux Arènes.
On plaça le scellé sur les maisons et sur les granges les 3-4 et 10 messidor.
N« 38. Gabrielle-Diane de JAVON, veuve de CHAUSSANDE. N* 39. Henriette de CHAUSSANDE, sa fille.
Dossiers 166-167.
Madame Gabrielle-Diane de Baroncely-Javon était née à Avignon, le 23 novembre 1725, d'une des plus illustres et des plus anciennes familles du Gomtat-Venaissin. Son père s'appelait Félicien-Joseph de Baroncely, marquis de Javon, et sa mère Louise-Victoire d'Anselme. A l'âge de 23 ans, elle épousa, le 26 novembre 1748, noble et illustre Thomas- Augustin de Chaussande, seigneur de Saint-Roman, baron de Maligeay, capitaine au régiment de Péquigny, chevalier de Carpentras (2). De ce mariage naquirent cinq garçons et deux filles : Thomas- Alexandre-Jean-Joseph en 1781, Antoine-François en 1754, Joseph-Marie-Eugène en 1756 ; Marie-Henriette-Louise, le 29 mai 1766, et Biby.
Son fils aine fut indignement assassiné à Garpentras, le 11 janvier 1791, à Tàge de quarante ans. (3)
11 avait été reçu chevalier de Malte, ainsi que son frère Joseph-3Iaric-Eugène, le 30 juin 1789. Recommandable par ses vertus, d'un caractère doux et pacifique, M. de Chaussande voyait avec terreur les patriotes avignonais envelopper Garpentras pour en faire le siège. Le 11 janvier 1791, muni d'un
(1) Cette campagne est eocore désignée sous le nom des Chièze.
(2) Registre de la paroisse Saint-Agricol d'Avignon.
(3) Nous avons trouvé deux récits delà mort tragique de M. de Chaussande : Tun par M. Gardiolle, vicaire à Caromb, l'autre par M. Antoiae Denoves, dont les manuscrits sont déposés à la bibliothèque d'inguimbert. C'est ti Taide de ces récits que nous esquissons notre notice, en rectifiant les dates par l'acte de décès dressé par M. Justioiani, curé de Carpentras.
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fusil et d'une gibecière, il sortit de la ville avec l'intention de se retirer au château de Javon, propriété de son grand-père maternel ; mais il fut arrêté par la troupe des patriotes qui l'obligea d'aller au bois de M. de Pelletier, sur le chemin de Monteux, où campait l'armée avignonaise. Dans la journée, un détachement de troupe étrangère fut surpris dans une ronde, et essuya vis-à-vis ce bois une fusillade qui lui tua un homme et en blessa trois autres. La troupe se débanda et se replia autour de Carpentras. A dix heures du soir, M. de Chaussande cherchait à rentrer dans la ville ; les patriotes l'aperçurent, l'entourèrent, l'accusèrent d'être du rassemblement d'où était partie la fusillade , et un menuisier surnommé Bonco-fine le perça par derrière d'un coup de baïonnette, à la porte d'Orange. On le transporta mourant à l'hôtel de ville, où il expira à trois heures du matin, après avoir pardonné à ses bourreaux, et reçu de M. Justiniani les derniers secours de la religion. Son corps fut déposé dans un cercueil en attendant l'heure de la sépulture. Après sa mort, le bruit circule de plus en plus que M. de Chaussande était au bois de Pelletier ; — qu'il s'est formé dans ce bois un rassemblement de nobles qui veulent détruire le tiers-état ; les esprits s'exaltent, les têtes se montent. « Proh dolor ! Voilà que tout à coup, dit M. Gardiolle , des femmes patriotes prennent le cadavre de l'infortuné M. de Chaussande, le jettent avec son cercueil par les degrés de la mairie dans la rue, où des patriotes lui passèrent une corde au cou et le traînèrent dans les rues et les bourbiers de la ville au milieu d'atroces vociférations, et chaque fois qu'ils passaient devant sa maison, située rue du Collège, ils heurtaient la porte en invitant sa mère et ses sœurs à venir voir cet horrible spectacle. Fatigués enfin de traîner ce cadavre, ils allèrent le jeter à la porte du cimetière. » M. Denoves attribue ces actes d'infamie aux détachements des gardes citoyennes des pays voisins, en garnison à Carpentras.
Après la mort de son fils, M"« de Chaussande et sa fille Henriette vinrent se fixer à Orange, rue de Tourre, dans la grande maison Falque (1). Elles vivaient retirées dans leur maison avec une fille de service, Marie Aymard, de Grenoble, qui les servait depuis dix ans avec un entier dévouement.
(1) Aujourd'hui n» 4.
l86 SEPTIÈME SÉANCE.
La persécution s'abattit sur cet asile de la paix.
Le 2 germinal an II (22 mars 1794), le comité de surveillance d'Orange, voulant donner aux lois des 12 août et 17 septembre 1793 leur pleine et entière exécution, lança des mandats d'amener contre les principaux habitants de la ville. Quatorze personnes parurent au comité. Parmi elles se trouvèrent M"* de Chaussande et sa fille. Voici le procès-verbal de leur interrogatoire :
« Interrogatoire de la veuve Soissande (1).
« L'an II de la République et le 2 germinal, le comité de surveillance, conformément aux lois des 12 et 17 septembre (style esclave), a lancé un mandat d'amener contre la veuve Soissande, demeurant à Orange, laquelle étant interrogée quel est son nom, a répondu : Gabrielle Soissande.
Interrogée de quel pays elle est, a répondu: Être d'Avignon.
D. Quel âge elle a ? R. 68 ans.
D. Si elle est noble ? R. Être ex-noble.
D. Quel était son état avant la Révolution ? R. Vivre de ses revenus.
D. Quel était son état depuis la Révolution ? R. Être veuve (2) et tranquille dans sa maison.
D. Sur ce qu'elle a fait pour la Révolution ? R. N'avoir rien fait contre elle, et avoir fait tout ce qui dépendait d'elle.
D. Sur ce qu'elle a lait contre la Révolution ? R. Rien du tout.
D. Sur sa conduite pendant que les infâmes Marseillais étaient dans cette commune ? R. N'en avoir aucun de logé chez elle, et avoir resté enfermée pendant tout le temps que les Marseillais ont été dans cette commune.
D. Si elle n'a pas d'enfants ou de frères émigrés ? R. N'en avoir point.
D. Sur les motifs qui l'ont déterminée à habiter cette commune depuis trois ans ? R. Que c'était par rapport à la perte de son fils qui fut massacré.
D. Pour quel motif son fils a été massacré ? R. Ignorer les raisons de la mort de son fils.
(1) Le registre du comilé etautres documents la nomment Soissande ; Bon nom est de Chaussande,
(2) Son mari était mort le 26 juin 1775.
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D. Si elle a quelque chose à ajouter ou diminuer au présent interrogatoire ? R. N'avoir rien à augmenter ou à diminuer.
Sa fille répondit dans le même sens aux questions qui lui furent faites.
Après cet interrogatoire, le comité, « considérant que les citoyennes Soissande mère et fille ont toujours manifesté leur attachement à la Révolution, et qu'il n'est rien parvenu contre elles à la connaisance du comité depuis qu'elles habitent la commune d'Orange, délibéra à l'unanimité qu'il les regardait comme de bonnes citoyennes et, comme telles, n'être pas dans le cas prévu par les lois des 12 août et 17 septembre 1793. » Suivent les signatures.
Néanmoins le 23 prairial (11 juin), l'accusateur public de la Conunission lança contre elles un mandat d'arrêt qu'il fit parvenir au comité de surveillance. Le comité lui répondit immédiatement : * Nous recevons dans l'instant, citoyen, ta lettre et le mandat d'arrêt contre les Soissande. Nous te prévenons qu'ayant appris par voix indirectes que ces femmes avaient entretenu des correspondances criminelles avec les ennemis de la République, nous avons lancé ce matin un mandat d'arrêt contre elles, qui a été exécuté. Les scellés ont été apposés de suite sur leurs papiers. Nous en avons tiré quelques lettres contre-révolutionnaires que nous ferons passer demain au greffier de la Commission avec d'autres papiers concernant d'autres détenus. *
Viot, de son côté, ordonna à l'agent national de la commune de saisir les papiers de la veuve de Chaussande. Il reçut de l'agent national l'avis suivant le 26 prairial (14 juin). « Je t'instruis, citoyen, qu'au moment où ta lettre du 24 courant me fut remise, je me rendis avec un officier municipal et un des courriers de cette commune à la maison des Chaussande pour l'apposition des scellés sur les effets et la mise en séquestre de leurs papiers. Le comité de surveillance, plus tôt instruit que moi, avait déjà apposé le scellé sur les papiers. Je le fis mettre sur toutes les portes pour la conservation du mobilier pendant la nuit. Hier, à 7 heures du matin, je me proposais de faire procéder à l'inventaire, mais la quantité considérable de meubles, livres, etc., que renferme cette maison, aurait fait durer cette opération pendant plusieurs jours. Les opérations importantes dont la municipalité est chargée dans ces circonstances, exigent
l88 SEPTIÈME SÉANCE.
impérieusement que tous ses membres et surtout l'agent national assistent à toutes ses délibérations. Le scellé a été apposé sur toutes les portes et fenêtres, et un garde-scellé a été établi, de sorte que tout est en sûreté, et dans quelques jours l'inventaire se fera. Le livre de raison des Chaussande a été porté au secrétariat de la commune. La municipalité va y puiser les renseignements nécessaires pour faire arrêter entre les mains des débiteurs dans son ressort ou ailleurs tout ce qu'ils doivent. J'y tiendrai la main. Salut et fraternité. »
Les lettres soi-disant contre-révolutionnaires, dont parle le comité, sont des correspondances de famille, où l'on fait quelques réflexions sur les malheurs des temps que l'on traversait. Elles sont écrites par Madame de Javon, d'Avignon, belle-sœur de Madame de Chaussande.
Dans une de ces lettres, datée du 31 mars, sans indication d'année, Madame de Javon parle de leurs deux frères, l'un ownmandant, l'autre chevalier, tous deux décédés.
Dans une autre du 14 décembre, aussi sans indication d'année, elle s'y réjouit du rétablissement de la santé d'Henriette, et donne des nouvelles du chevaher qui annonce son prochain retour de Rome.
Une troisième, sans date aucune, concerne une affaire de famille :
« Ma sœur a montré, y est-il dit, votre lettre à gens d'affaires, qui l'ont trouvée telle qu'elle est; mais ils lui ont dit qu'il n'était pas temps de remuer; qu'il n'y avait pas de justice établie, et que les honnêtes gens avaient toujours tort, et étaient toujours lésés dans ces temps-ci"; et que ce serait vouloir donner son argent inutilement et à pure perte que de remuer en ces malheureux temps. Ma sœur ne voit pas d'autre parti à prendre que celui de la patience, et de l'espérance d'un meilleur avenir. Nous prenons beaucoup d'intérêt à tout ce qui vous touche, et nous n'oublierons rien pour vous témoigner dans toutes les occasions, notre sincère attachement. »
Telles sont les lettres contre-révolutionnaires qui excitèrent la fureur de l'accusateur public.
Madame de Chaussande et sa fille, enfermées le 23 prairial (11 juin) dans la prison de la Cure, comparaissaient le 8 messidor (24 juin) devant la Commission populaire. Viot, donnant
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libre essor à sa verve révolutionnaire, les dénonça en ces termes : « Henriette Chaussande, née d'une caste privilégiée, a été i'enneraie de sa patrie et de la République ; elle a entretenu des correspondances criminelles avec les ennemis de son pays ; elle a conspiré avec eux la perte de la liberté ; elle a voulu renverser la Révolution qu'elle déteste et qui fait son supplice ; elle a entretenu des intelligences avec des émigrés qui correspondaient avec elle ; elle a engagé des personnes qui lui étaient aflBdées à leur faire passer de l'argent ; elle a par là attenté à l'unité et l'indivisibilité de la République. »
« Gabrielle Javon Chaussande, dont la haine pour la liberté et l'égalité est aussi ancienne que la Révolution, ci-devant noble, elle 6|t mère d'émigrés qui combattent aux frontières avec les ennemis de l'Etat, pour nous redonner des chaînes ; c'est elle qui conspire avec eux, la perte de la chose publique ; c'est elle qui leur procure les moyens d'exister à l'étranger, en leur faisant parvenir des secours pécuniaires ; c'est elle qui entretient avec eux des correspondances et des intelligences criminelles ; c'est elle en un mot qui conspire avec eux contre l'unité et l'indivisibilité de la République et qui est leur complice. »
Elles furent condamnées à l'échafaud, et conduites en attendant l'heure suprême dans la cour du Cirqite. Impossible de dire ce que la jeune fille témoigna d'affection et de tendresse à sa respectable mère pour lui adoucir les horreurs de la mort.
M. d'Alissac raconte que lorsque le bourreau de la Commission se rendit au Cirque pour les lier, épris de la rare beauté d'Henriette, il lui proposa de la sauver (1): — Comment cela ? lu dit-elle ? — En consentant à devenir ma femme, lui répondit le bourreau. » — A cette proposition la noble et vertueuse fille éprouve un sentiment d'horreur facile à comprendre. Bientôt puisant dans son amour filial une inspiration subUme, elle lui dit : Sauverez-vous aussi ma mère ? — Non, répondit celui-ci, je ne puis sauver que vous.— Alors n'en parlons plus, j'aime mieux mourir avec ma mère que de vivre sans elle. » Irrité de ce refus, le bourreau la menaça de la donner en spectacle, en la dépouillant d'une partie de ses vêtemefits. Pour échapper à la
(1) M. le marquis de Seguins-Vassieux attribue cette proposition à un jeune oflScier. Peut-être, comme le remarque M. de Beaumelort* une double proposition a été faite, l'une par l'officier, l'autre par le bourreau.
igO SEPTIÈME SÉANCE.
honteuse brutalité de cet homme, on dit qu'elle eut la force héroïque de se mutiler et de couper sa belle chevelure.
Les têtes de la mère et de la fille roulèrent dans le même panier, le 23 juin, à six heures du soir.
N* 40. Daniel FRÉGIER, négociant.
Dossier H6.
Il naquit à Orange, le 21 juillet 1731, de M. Daniel et de demoiselle Marie-Anne Chanègre, et fut baptisé le même jour. A dix-huit ans, il quitta cette ville pour se fixer à Genève, d'où il revint au mois de mai 1791, avec une fille unique âgée de vingt-cinq ans, et une nièce, G. Mollet, dont il était le tmeur. Il habitait rue du Fond du sac ou Rigourdone , aujourd'hui n** 2.
Son intelligence des affaires le fit nommer, le 4 novembre
1792, par les assemblées primaires, administrateur du département des Bouches-du-Rhône, pour siéger à l'assemblée électorale qui s'ouvrit à Marseille le 11 décembre suivant. Le conseil général de la commune le délégua de nouveau, le 20 février
1793, avec Daniel Pic, officier municipal, pour l'achat du blé dont la ville était dépourvue, et pour retirer la somme de 25,000 livres, montant des avances faites par la commune lors de l'armement, habillement et équipement des 106 volontaires et des 60 grenadiers que le département avait demandés à Orange. Leurs négociations eurent un plein succès, et le 8 mars suivant, MM. Pic et iFrégier déposaient sur le bureau de la mairie 25,760 fr. On leur vota des remercîments sincères. (1)
L'administration des Bouches-du-Rhône somma M. Frégier à la fin d'avril, sous peine de dénonciation à la Convention, de revenir à Marseille pour remplir les fonctions d'administrateur qui lui avaient été confiées. Il se rangea du côté des Girondins, et signa, le 4 juin 1793, l'adresse suivante contre Marat et les Jacobins :
Adresse de r administration du département des Bouches-du- Rhône à Uf Convention nationale.
«r Représentants. Lorsque, dans un corps poUtique. la séparation des pouvoirs n'est pas déterminée, lorsqu'il n'existe
(1) Registre des délibérations du conseil général.
5 messidor — 23 juin 1794- 19'
aucun pacte social qui garantisse les droits imprescriptibles de rhomme, le peuple est debout, et la résistance à l'oppression est le plus saint des devoirs.
« Une conspiration sourdement ourdie par une poignée de scélérats devait éclater dans le sein de la République ; les lumîères de Tétemelle raison devaient s'éteindre dans le chaos de l'anarchie et sur les débris de la fortune publique ; une affreuse tyrannie était prête à s'élever. Les sections de la fière cité de Marseille ont bien mérité de la Patrie ; elles ont désagonisé l'esprit public septembrisé par une faction liberticide ; et s'armant de la pique redoutable, elles ont terrassé les insolents conspirateurs qui étaient dans leur sein. Législateurs, imitez ces vertueux descendants des Phocéens, et la République est sauvée. Frappez du glaive exterminateur le Réprouvé dès Nations j V infâme Marat, oui, Marat, cet enfant perdu de l'assassinat qui sue le crime et le sang pour rompre l'unité et l'indivisibihté de la République, et qui médite dans le silence des tombeaux des projets sinistres qui couvriraient la nature entière d'un crêpe funèbre. Il est temps que ce génie malfaisant qui paralyse la volonté générale, s'enveloppe de ses crimes et s ensevelisse dans une nuit éternelle.
« Et vous qui composez la majorité de la Convention nationale, vous dont le cœur est le code des vertus républicaines, illustres proscrits, donnez-nous une constitution et des lois dignes d'un peuple libre qui abhorre l'anarchie et les tyrans ; que les propriétés et les personnes soient respectées, et que la vertu si longtemps persécutée soit la divinité que l'on honore sur le sol de la République. Rappelez ces Duumvirs plénipotentiaires que les tribunes pittiènes firent sortir de votre sein. La représentation nationale est une et indivisible, et ne se délègue pas. Tels sont les principes invariables sur lesquels repose la fidélité de nos serments. Punissez les monstres destructeurs qui ont déifié le crime dans les départements, et dont la présence est une calamité publique.
« Si au milieu de l'orage qui gronde dans Paris, vos efforts étaient impuissants pour sauver la République ; si la liberté n'était plus qu'une licence effrénée qui dût nous conduire à la dissolution du corps social ; si l'unité et l'indivisibilité de la République n'était qu'un déguisement d'une faction qui voulût marcher à la tyrannie ; si telle était enfin l'affreuse destinée des hommes libres qu'ils dussent périr sous le 1er des assassins, au milieu des convulsions effrayantes de la discorde civile, tremblez, tyrans ! tremblez, perfides désorganisateurs ! Les héros du 10 août ont leur vengeance prête.
« Fait à Marseille, en la séance pubhque de l'administration du département des Bouches-du-Rhône, le 4 juin 1793, l'an II de la République française. Sienés : Jamet, J.-L. Millot, D. Frégier, F. Jourdan l'aîné, H'* Feraud, Martin, Lazare, Laurin, Maurin, procureur-syndic. Descène, secrétaire général. »
De retour à Orange, M. Frégier, voyant l'insuccès du soulèvement marseillais, se repentit d'avoir signé cette pièce ; il
rétracta spontanément, en présence de la municipalité, le 25 juillet, et désavoua tout serment par lui prêté contre la Convention nationale ; il déclara adhérer aux décrets de la Convention nationale, notamment à la déclaration des droits de riîomme, à l'acte constitutionnel, et à Tunité et à l'indivisibilité de la République.
Cette rétractation tardive, inspirée par la peur, ne le sauva pas. Le comité de surveillance d'Orange le mit en arrestation le 28 floréal (17 mai 1794), et demanda les ordres de Maignet : <r Nous nous empressons, lui écrivit-il, de t'annoncer qu'hier, 28 floréal, nous avons fait mettre en état d'arrestation le nommé Frégier, ancien administrateur au département des Bouches-du-Rhône, que l'opinion publique nous avait dénoncé pour avoir, en sa qualité d'administrateur, voté et signé des arrêtés liberticides. Nous attendons tes ordres ultérieurs à ce sujet. »
Environ un mois plus tard (23 prairial -11 juin), on faisait passer au greflSer de la Commission les pièces compromettantes trouvées dans ses papiers. M. Frégier chercha à fléchir ses juges dans une pétition qu'il leur adressa le 3 messidor (21 juin) de la prison du Cirque, dans laquelle il affecte le républicanisme le plus prononcé. « Citoyens juges. Après avoir resté quarante-deux ans à Genève, ville république, et ayant sucé l'esprit républicain, ayant vu que la France s'érigeait en république, je me décidai à quitter Genève et venir habiter ma patrie pour jouir de la douce liberté que la république procure. J'arrivai ici en mai 1791. Dès mon arrivée, j'ai tâché d'être utile à la république, et je me suis prêté à tout ce que mes compatriotes m'ont cru capable, et je m'en suis acquitté de mon mieux ; j'ai toujours donné des preuves de mon civisme et de mon patriotisme.
« En novembre 1792, mes concitoyens me nommèrent à la place d'administrateur au département, je m'y rendis fin décembre, j'y restai trente-cinq jours ; mes affaires m'appelant ici, je demandai un congé qu'on m'accorda, et je revins au commencement de février.
« Fin avril, je reçus une lettre de l'administration qui m'invitait à me rendre à mon poste de suite, sous peine d'être dénoncé à la Convention ; je me rendis, et au commencement de juin il se forma deux partis à Marseille ; je me décidai alors à
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quitter cette ville, et je iBs en sorte de me procurer un congé et un passeport, ne pouvant sortir sans cela. Je le demandai en séance publique ; on me le refusa, disant qu'il manquait beaucoup d'administrateurs. Persistant toujours dans ma demande, je finis par l'obtenir, et j'arrivai ici le 21 juin. Depuis lors je n'ai plus quitté Orange. Je me suis rendu recommandable pour être utile à la République, j'ai toujours été bon patriote et bon républicain, j'ai toujours pratiqué le plus pur civisme. »
En réponse à sa pétition, on le fit comparaître le surlendemain devant la Commission populaire où Viot l'accusa de contre-révolutionnaire. « Frégier, dit-il, au moment où le fédéralisme s'agitait à Marseille, où les contre-révolutionnaires appelaient de toute part les ennemis de la République pour les enrôler sous les bannières de la rébellion et du crime, où l'on incarcérait les patriotes pour les massacrer ensuite ; au moment où la chose publique courait les plus grands périls , Frégier se distinguait parmi tous les brigands par une conduite atroc« autant que criminelle ; ami des sections comme des monstres qui conjuraient la perte de l'Etat, il applaudissait à toutes leurs manœuvres ; il a foulé aux pieds les devoirs les plus saints ; il méconnut la Convention ; il a calomnié l'ami du peuple, Marat ; il a voulu dissoudre la Convention nationale ; il a signé des arrêtés liberticides ; il a enfin attenté à l'unité et à l'indivisibilité de la République. :»
Frégier passait pour être protestant ; son long séjour à Genève avait pu accréditer cette opinion ; nous avons trouvé son acte de baptême dans les registres de catholicité de la paroisse d'Orange.
N** 41. François-Antoine-Sixte HOREL, vicaire à Monieux.
Dossier non numéroté.
Il était né à Venasque le 15 octobre 1760 de M. Joseph-Antoine- Sixte Morel et de demoiselle Marie- Anne Courbet. Ses études ecclésiastiques achevées, il remplit les fonctions de professeur au collège de Carpentras jusqu'en 1791, et fut ensuite vicaire à Monieux (1) où il demeura environ huit mois.
(1) Les Jogements imprimés le diseot par erreur vicaire à Monteux. Gâte faute orimpression a été reproduite dans plusieurs listes.
194 SEPTièME SÉANCE.
Lors de la suppression du culte, il se retira à Venasque dans la maison paternelle.
Quand sa commune, embrassant le parti des Marseillais, établit les sections fédéralistes, M. l'abbé Morel refusa toute place soit dans la municipalité, soit dans le comité de Salut public, soit dans le sections; mais le 1*' juillet 1793, à la suite de la proclamation faite par la municipalité en faveur de l'armée marseillaise, espérant concourir au rétablissement de Tordre, de la paix et de la religion, il se mit au nombre des 26 Venasquais qui prirent les armes contre la Convention. Quelques jours après, l'armée de Garteaux ayant dispersé les fédéralistes, il rentrait dans ses foyers.
Fuyant devant la persécution que les patriotes triomphants déclarèrent aux fédéralistes, il se retira au Baucet le 6 ou 7 septembre chez un de ses parents qui exerçait les fonctions de notaire. A peine était-il arrivé qu'il apprit que l'administration du district de Carpentras, par arrêté du 9 septembre, avait enjoint à la municipalité de Venasque de mettre en arrestation tous ceux qui avaient pris les armes en faveur des Marseillais, et qu'un mandat d'arrêt était lancé contre lui. Son père, que cette mesure atteignait aussi comme président des sections, vint le rejoindre, et tous deux prirent la fuite.
Pendant neut mois consécutifs, ils errèrent dans la campagne, se cachant tantôt dans les granges, tantôt dans les creux de rocher, couchant dans les bois ou dans des cabanes abandonnées. Le soir, à la faveur des ténèbres, ils approchaient des villages ou des fermes pour acheter de quoi se nourrir. Le fils était ordinairement chargé de ces achats ; alors, selon les circonstances, il se déguisait en paysan, ou en femme avec des vêtements qu'il avait emportés de sa maison au moment de sa fuite. Quand il le pouvait, il célébrait la sainte messe soit à Venasque, soit à Saint-Didier où son frère était curé.
Un dimanche, à huit heures du soir, le 27 prairial (15 juin 1794), ils vinrent à Carpentras. M. l'abbé Morel se rendit à la maison de son frère l'avocat, espérant pouvoir s'y cacher avec son père ; mais sa belle-sœur lui apprit que son frère avait été arrêté dix jours auparavant, et lui conseilla de sortir au plus tôt de la ville, s'il ne voulait éprouver le même sort. Une demiheure après, à huit heures et demie, M. Morel père, cherchant à sortir par la nouvelle porte près de l'église de Notre-Dame de
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l'Observance, fut arrêté par la garde. Le fils erra toute la nuit dans les rues de la ville, et fut saisi le lundi matin par une patrouille, près les remparts de la ville, revêtu de son costume de femme.
Instruit de cette double capture, l'accusateur public donna ordre, le 2 messidor (20 juin), au comité de surveillance de Carpentras de faire traduire immédiatement à Orange ces deux contre-révolutionnaires.
Avant leur départ, le comité de surveillance, section de VUnitéy leur fit subir l'interrogatoire suivant :
Interrogatoire de Morel fils.
« D'après une délibération du 3 messidor, prise par le comité de surveillance de Carpentras, arrondissement de YUnitéy est comparu François Morel, fils, prêtre, lequel, interrogé par le Président de ses nom, prénoms, âge, profession et demeure, a répondu s'appeler François-Antoine-Sixte Morel, de Venasque, âgé de trente-quatre ans, né et domicilié à Venasque, prêtre.
Interrogé sur ses moyens d'existence, a déclaré vivre du bien de son père.
D. Depuis quand il a quitté Venasque ? R. Depuis le 6 ou 7 septembre dernier.
D. Où a-t-il résidé depuis ? R. Rester tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, comme le Baucet, la Roque, sous des rochers, dans des cabanes.
D. Pourquoi des mandats d'amener avaient été lancés contre lui ? R. Pour avoir porté les armes en faveur des Marseillais ; ~ que son intention était de terminer l'anarchie qui régnait dans ces contrées, qu'il n'a jamais prétendu porter les armes contre les armées de la République, et qu'il s'est retiré dès qu'il en avait été instruit.
D. S'il n'a point de certificat de résidence ? R. N'en avoir point fourni, mais avoir des attestations de plusieurs citoyens qui se présentèrent à la Roque pour déclarer l'avoir vu plusieurs fois avec son père sur leur territoire.
D. S'il a été aux sections ? R. N'y avoir paru qu'une fois, et n'avoir jamais eu de place ni dans la municipalité, ni dans le comité de Salut public, ni dans les sections.
D. S'il a prêté le serment exigé par la loi ? R. L'avoir prêté
au mois de septembre 1792 à Carpentras, où pour lors il se trouvait.
D. Quand est-il arrivé à Carpentras ? R. Être arrivé dimanche, 27 prairial, environ huit heures du soir.
D. Quelle maison il avait choisi pour habiter ? R. N'avoir aucune intention d'en choisir ; — s'être présenté à la maison de son frère (1) pour demander de ses nouvelles, et que sa bellesœur lui répondit qu'il était en état d'arrestation, qu'elle lui conseilla de sortir au plus tôt de la ville pour n'être pas dans le même cas ; — qu'il s'était disposé à sortir, mais qu'il avait trouvé les portes gardées ; — qu'il avait passé la nuit dans différentes rues de la ville, et qu'il avait été pris, habillé en femme, au soleil levé, près les remparts.
D. Qui lui avait donné ces habits de femme ? R. Il les portait ordinairement avec lui pour se déguiser dans l'occasion ; et les avoir pris en partant de chez lui, prévoyant en avoir besoin. -— Et a signé avec le président et le secrétaire. »
On interrogea ensuite M. Morel père, et on les dirigea sur Orange.
En expédiant les prisonniers, le Président du comité de surveillance écrivit à l'accusateur public : c D'après ta lettre du 2 messidor, nous nous sommes concertés avec l'agent national pour faire traduire dans la maison de justice d'Orange les nommés Morel père et fils. Ce dernier sera habillé en femme sous le costume quHl a été saisi. >»
L'agent national, de son côté, écrivit à Viot : « Le comité révolutionnaire de Carpentras m'a conmiuniqué ta lettre d'hier. Lorsque j'ai remarqué tes intentions contre les contre-révolutionnaires Morel, et particulièrement l'ex-prêtre, je t'avoue franchement que fat éprouvé dans mon âme toute la sensation joyeuse dont un ami de la liberté est susceptibley en voyant traîner devant un tribunal républicain un monstre aristocratique^ métamorphosé en femme. H serait à souhaiter que son supplice ]ît pâUr tous ceux qui, comme luiy sont les ennemis de la Révolution, ou qui voudraient esquiver les coups vengeurs de la loi en déguisant leur état naturel. »
Arrivés à Orange, on les écroua d'abord à la prison des Dames; mais le lendemain (22 juin) ils furent condixila au Cirque par
(1) C'est la maisoD occapée actuellement par M. Isidore Morel.
5 messidor — 23 juin i7g4» 197
ordre de Viot, et Roman-Fonrosa fit subir à Tabbé un nouvel interrogatoire.
Le 23 juin, il comparut devant l'affreuse Commission ; on lui avait conservé son costume de femme. Fauvety, qui profitait de toutes les circonstances pour égayer son auditoire, lui tint les propos les plus obscènes ; Viot lui fit un crime de son déguisement. « Morel, dit-il, aussi aristocrate que fanatique ardent, s'est rendu coupable de plus d'un crime ; il a perverti les bons citoyens ; il a corrompu l'esprit public ; il a détesté la liberté et la révolution ; il a conspiré contre elle ; il a été fédéraliste ; il s'est déguisé en femme, au mépris des décrets, pour se soustraire à la vengeance des lois ; il a voulu détruire la République ; il a marché avec les Marseillais, en armes, pour dissoudre la Convention nationale, dont il a méconnu l'autorité ; il est devenu par là un contre-révolutionnaire ; il a attenté contre l'unité et l'indivisibilité de la République ; il est criminel de lèze-nation, puisqu'il a voulu allumer le feu de la guerre civile en portant les armes contre sa patrie. ^
Les obscènes plaisanteries de Fauvety, les mensonges de Viot, ce vêtement de femme que par dérision on lui avait conservé, durent cruellefhent torturer le cœur du malheureux prêtre ; mais Dieu, qui proportionne ses secours aux épreuves, lui ménagea une grande consolation. Un ami dévoué, dont nous regrettons de ne pas connaître le nom, lui écrivit la lettre suivante, admirable de foi chrétienne.
« Votre triste catastrophe m'a singulièrement ému le cœur de douleur. Non, il n'y a que la religion qui puisse adoucir une plaie si profonde. Jetons-nous donc entre les bras de cette religi(m toute divine qui, au milieu de nos plus grands maux, nous fournit des motifs si puissants de consolation. Heureux, nous dit-elle, ceux qm souffrent persécutionpour la justice. Je suis persuadé que vous n'avez eu, dans la démarche qui vous rend coupable aux yeux des hommes, d'autre motif que le rétablissement de la paix, de l'ordre et surtout de la religion. Si donc vous souffrez persécution, c'est pour la justice ; par conséquent , TOUS avez droit de vous appliquer ces paroles consolantes : Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. Et en quoi consiste ce bonheur d'être persécuté pour la justice ? En ce qu'ils sont assurés du bonheur éternel. Vous n'avez qu'à sanctifier vos soufihmces. Mais comment peut-on sanctifier ses
igB SBPTièMB SÉANCE.
souffrances ? Par la patience et la soumission à la volonté du Seigneur. Vous devez commencer par vous humilier sous la main toute-puissante de Dieu. Dieu ne vous frappe que pour vous rappeler à lui. Dites-lui donc avec le roi prophète i^ Il est bon que vous m*ayez humilié. » Profitez surtout des moments que Dieu vous laisse dans sa miséricorde pour rentrer sérieusement en vous-même et pour repasser dans Tamertume de votre cœur toutes vos infidélités passées. Celles d'un prêtre surtout sont si grandes à cause de la sainteté de son état et des obligations immenses qu'il a contractées ! Remettez-vous ensuite entièrement entre les mains de la divine Providence. Renouvelez chaque jour le sacrifice de votre propre vie. Oh ! que ce sacrifice tait à Dieu dans la vue de satisfaire à sa justice et pour n'avoir plus le malheur deToffenser, doit avoir de mérites auprès de Dieu, et obtenir à celui qui le fait des grâces abondantes ! Méditez sans cesse la passion du Sauveur ; unissez vos peines et vos souffrances aux siennes. Vous n'avez rien à souflrir qu'il ne l'ait lui-même souffert avant vous. Si, au milieu de votre captivité, vous éprouvez de l'ennui, du découragement, souvenez-vous de l'état d'ennui, d'accablement et de désolation où il se trouva réduit au Jardin des Oliviers. Comme il s'adressa à son Père pour lui demander d'être délivré du calice de sa passion, vous pouvez vous adresser à Dieu pour lui demander d'être délivré de vos peines, mais ajoutez toujours, à son exemple, à votre prière : Que sa volonté se fasse et non la vôtre, prière courte mais sublime, qui doit être sans cesse sur vos lèvres et surtout dans votre cœur. Ne perdez jamais de vue ce divin modèle ; voyez-le saisi, garotté comme un criminel, traîné de tribunal en tribunal ; écoutez les injures, les outrages qu'on vomit partout contre lui, les fausses accusations dont on le charge, enfin la sentence injuste qu'on prononce contre lui. Suivez-le jusque sur le Calvaire, portant lui-même l'instrument de son suppUce, voyez-le attaché à la croix où il expire au milieu des plus cruels tourments, et dites-vous à vous-mêmes : Si on a ainsi traité le bois vert, que fera-t-on au bois sec f Recueillez surtout ses dernières paroles ; il pardonne à ses ennemis, à ses bourreaux. Il recommande son âme à son Père. Voilà le modèle que vou devez avoir sans cesse devant les yeux pour vous consoler au milieu de vos souffrances, et pour vous apprendre à les sanctifier.
5 messidor — 23 juin i7g4 199
« Rappelez-vous ce qu'ont souffert les saints. « Les saints, c'est S. Paul qui parle, les saints par la foi ont conquis des royaumes,... ont été remplis de force et de courage dans les combats... Les uns ont été cruellement tourmentés,... les autres ont souffert les moqueries, les fouets, les chaînes et les prisons, ils ont été lapidés, ils sont morts par le tranchant de répée,... ils ont erré dans les déserts et dans les montagnes, dans les antres et dans les cavernes de la terre. » Les saints n'ont pas passé par d'autres voies que par la voie des tribulations et des souffrances ; et il n'y en a pas de plus sûre pour arriver au ciel. Heureux ceux qui souffrent avec générosité et constance, surtout dans un esprit de pénitence. « Heureux l'homme qui souflire patiemment la tentation, parce que lorsque sa yertu aura été éprouvée, il recevra la couronne de vie... Les souffrances de cette vie n'ont point de proportion avec la gloire qui nous attend... Il est court le moment des tribulations, et il nous procure une éternelle félicité. »
« Si jamais la sentence injuste est prononcée contre vous, n'oubhez pas de faire une rétractation publique de votre serment, en en demandant pardon à Dieu et à tous ceux que vous pouvez avoir scandalisés, déclarant, protestant que vous voulez mourir dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Si vous avez quelque prêtre, quel qu'il soit, profitez de son secours. Je vous embrasse bien tendrement. »
M. l'abbé Morel profita de ces avis charitables. Il avait prêté serment en septembre 1792, en présence de la municipalité de Carpentras, il le rétracta en pleine séance, et eut recours au ministère du chanoine d'Orange, M. de Chièze, pendant les quelques heures qu'ils passèrent ensemble dans la cour du Cirque, en attendant l'heure de l'exécution. On avait trouvé sur lui, au moment de son arrestation, un bréviaire et une image représentant les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, entourés d'une couronne d'épines avec cette légende :
kh ! puisseot de concert nos cœurs Pour ces divins objets sentir mêmes ardeurs I
Dans la cour du Cirque, il avait commencé à déposer sur une petite feuille de papier les sentiments dont son cœur était pénébpé ; nous sommes heureux de les transcrire :
« Me voici sur le point de paraître devant le souverain Juge,
300 SEPTIEME siANCE.
l'Etre suprême, l'Etre éternel qui va bientôt me juger, et qui nous jugera tous, qui, dans ses décrets éternels, m'a condamné à la mort, avant que de permettre que les hommes m'y condamnassent.
« Avant de paraître devant lui, je veux être pur à ses yeux ; en conséquence, je pardonne à tous ceux qui peuvent avoir occasionné ma mort, je demande, concitoyens, pardon à ceux que j'... »
L'arrivée du bourreau ne lui permit pas de terminer sa phrase. Il fallait partir pour l'échafaud ; c'était six heures du soir, heure réglementaire qui ne souffrait point de retard.
Son père fut condamné dix jours après. (Voir n** 120.)
Dans cette séance du 5 messidor, la Commission, outre les sept sentences de mort, condamna Joseph Chalamel, âgé de trente ans, né à Bourg-Saint-Andéol, négociant de grains à Orange, à 2000 livres d'amende au profit de la République, et à six mois de détention, et acquitta François Morin, de Heaumes, cultivateur à Orange, âgé de soixante-seize an».
6 messidor — 34 juin I7g4 201
8»« Séance.
6 Messidor — Romaiun.
(Mardi 24 juin. — Nativité de Saint Jean-Baptiste.)
Onze prévenus furent amenés par les gendarmes dans la salle d'audience. Pierre Riondet, vingt-huit ans, né à Vaulx (Isère), receveur des droits d'enregistrement à Orange, fut condamné à la détention jusqu'à la paix, à la confiscation de ses biens, et au bannissement à perpétuité des terres de la République. Jean-Baptiste Reymond, dit Modène, cultivateur à Cordes, âgé de cinquante ans, fut acquitté et mis en liberté. Les neuf autres furent condamnés à mort. Ce sont :
N* 42. Pierre CROZE, cordonnier.
Pierre Croze naquit à Joncquières, le 29 décembre 1760, de Pierre et de Rose Chrétien. Il exerçait la profession de cordonnier, quand éclata la révolution.
D'après un certificat daté du 28 avril 1793, signé Martin, chef de bataillon du canton de Joncquières, on voit que Croze servit avec zèle dans la garde nationale, où il fut successivement promu au grade de lieutenant, puis de capitaine.
Croze, dit Ducros (1), ami de Tordre, embrassa la cause des fédéralistes marseillais qui proclamaient le respect pour les personnes et les propriétés, et qui voulaient établir un gouvernement sur des lois justes.
Pour échapper aux poursuites exercées contre les fédéralistes, il quitta Joncquières et se retira à Beaucaire, où il fut arrêté et incarcéré vers le milieu du mois d'avril 1794.
Sur l'avis qui lui en fut donné, le comité de surveillance d'Orange écrivit ai/x administrateurs du district de Beaucaire le !•' floréal (20 avril 1794) : « Nous venons d'apprendre que le
(1) Dans la plupart des documeots. il est désigné sous le nom de Docros dit Croie ; Groze est son nom de famille.
nommé Ducros, natif de Joncquières, est détenu à Beaucaire. Il importe que ce scélérat, un des plus acharnés partisans du fédéralisme, soit puni ; nous vous invitons donc de le faire traduire, conformément à la loi, et ce dans le plus court délai, à la maison du district d'Orange. Salut et fraternité. »
Par le même courrier, il écrivait au comité de surveillance de cette commune : « Nous espérons que vous appuierez fortement notre invitation auprès des administrateurs de votre . district, puisque vous savez comme nous que la justice est à Tordre du jour. Salut et fraternité. Vive la République ! »
En même temps on expédia un mandat d'arrêt contre Croze, avec ordre de le faire traduire à Orange sous le plus bref délai.
Deux gendarmes, Louis Dionnet et Laurent Faugier, l'amenèrent le 5 floréal (24 avril) et l'écrouèrent à la prison du Cirque.
Le lendemain, le comité de surveillance recevait deux dénonciations contre lui. Pierre-Joseph B..., serrurier, déposa or qu'étant sur le chemin d'Avignon, il a entendu Croze, ayant le sabre nu à la main, étant à la tête des rebelles marseillais, dire : « Ah ! nous les tenons ces jean f... et nous les ferons danser. »
Claude H... déclara « que le jour de la fuite des Marseillais, vers cinq heures du soir, Croze se trouvait à la queue d'une vingtaine d'hommes qu'il faisait marcher, le sabre nu, et que lui déclarant était du nombre ; qu'en passant devant la maison du citoyen Dumas où il habite , il voulut s'esquiver, et que Croze lui asséna un coup de sabre qu'il évita, mais que le sabre faillit lui couper le pied, et fit feu sur les cailloux ; voyant cela, plusieurs de ses voisines lui crièrent : « Laissez cet homme-là, il n'est pas de votre garde. »
Le 9 floréal (28 avril), une troisième déposition fut faite par Jean-Baptiste B... qui vint déclarer au comité que <r se trouvant dans le cabaret de Raby, l'étapier, il vit venir Ducros de Joncquières, qui dit d'un air fort empressé : « La générale bat, donnez-moi vite mon étape, les Nîmois ont sauté le pont Saint- Esprit, ils vont prendre l'armée de Carteaux par derrière , et nous y allons au devant. »
Les comités de Joncquières et de Courthézon furent invités à fournir des renseignements sur sa conduite par lettre du 16 floréal (5 mai) : « Ducros, écrivait-on, vient d'être arrêté k
6 messidor — 24 juin i y94, 2o3
Beaucaire et traduit à Orange ; nous espérons de votre énergie révolutionnaire que vous voudrez bien, dans le plus bref délai possible, faire parvenir à l'administration du district tous les renseignements que vous pourrez avoir sur cet homme qui paraît un grand coupable. *
Le !•' messidor (19 juin), le comité de Joncquières répondit « que Croze a toujours montré des opinions patriotiques dans toutes les occasions, et qu'on ignore s'il a signé des arrêtés ou des pétitions liberticides. » Le comité de Courlhézon, au contraire, dit : que « Croze était détenu pour avoir pris les armes contre la République, qu'il s'était enrôlé dans l'armée des rebelles marseillais, qui, voyant son zèle, l'avaient élevé au grade de lieutenant, et qu'il n'avait jamais donné aucune marque de civisme. »
Pour concilier ces divers témoignages, Viot présenta Croze à ses juges « comme un hypocrite qui ayait caché longtemps sous le masque du patriotisme la noirceur dont son cœur était capable ; il a égaré l'opinion publique ; il a trompé ses concitoyens, et a conspiré contre la République ; il a voulu allumer la guerre civile, détruire la liberté et la Révolution ; il a méconnu la Convention qu'il a tenté de dissoudre ; il a pris les armes avec les Marseillais révoltés, et obtenu un grade d'olficier dans leur armée rebelle ; il est devenu par là leur complice ; il a par là participé à tous leurs crimes. »
Puis il demanda et obtint une sentence de mort. Croze laissa orphelins deux enfants en bas âge, l'un âgé de quatre ans, l'autre de six mois.
N« 43. Louis-François-Marie TOULOUSE, dit CASTAN-SAINT-PRIVAT.
Dossier 141.
Né à Orange le 3 mars 1748 de M. Michel Toulouse, maître èsarts et chirurgien juré, et de demoiselle Marie- Anne Castan, il fut tenu le lendemain sur les fonts baptismaux par noble Louis Darras d'Haudrécy, brigadier des armées du roi et lieutenantcolonel du régiment de Condé, et par dame Madeleine-Catheriùe Gaudry, douairière de M. de Condorcet. Après ses études, il
fut reçu docteur ès-droit. A l'âge de vingt-sept ans, il épousa, le 21 mars 1775, demoiselle Marie-Thérèse Bayle, fille de M. Pierre- Philippe Bayle, avocat au parlement et doyen des professeurs de Ja faculté de droit en l'universitd d'Orange, et de dame Marie Romanet. Dans cet acte, il est qualifié d'écuyer et de gendarme de la garde du Roi. De ce mariage naquirent six enfants (1).
M. Toulouse figure le premier sur la liste dressée par la municipalité, le 14 mai 1793, des personnes qui, aux termes de la loi, doivent être désarmées.
Le 2 germinal an II (22 mars 1794), le comité de surveillance lança contre lui un mandat d'amener, et l'interrogea sur sa conduite avant et depuis la Révolution.
Il répondit s'appeler Castan-Saint-Privat ; — n'être pas privilégié ; — avoir été reçu dans la garde des gendarmes du feu tyran, et n'avoir jamais joint son corps ; -— avant la Révolution, être docteur en drojt et avocat sans causes, et depuis la Révolution, il exploitait ses biens ; — depuis 1789, il a fait des dons patriotiques (2), a montré sa soumission aux lois ; — il n'a pu fréquenter les assemblées et la société populaire à cause de maladie ; — il n'a rien fait contre la Révolution, et a été colonel de la garde nationale ; pendant le fédéralisme, il a logé douze Marseillais sur présentation de billets, a été entraîné à la section, et forcé de prendre les armes par un adjudant marseillais qui passait devant sa maison ; — il a été avec eux jusqu'au faubourg, entraîné plutôt par l'exemple que par le désir de se battre ; — lorsqu'on est venu, au nom de la loi, abattre les armoiries qui se trouvaient sur la porte de son jardin d'Alençon, il n'a pas dit, comme on le soutient, quHl se faurtait de la nation et ne la reconnaissait paSy mais il a dit que la nation était une bonne mère et qu'elle n'ordonnait point qu'on inquiétât les citoyens qui sont dans la loi, »
L'interrogatoire terminé, le comité prit la délibération suivante : « Le comité, considérant que depuis le commencement de la Révolution, Toulouse n'a jamais manifesté son amour pour la Hberté, les dons pécuniaires n'étant pas regardés comme des preuves de civisme, et prouvant seulement quelque-
(1) Registre de la paroisse d'Orange.
(2) Gastan Saint-Privat figure dans la liste des déclarations des contributions patriotiques sous le n« 18 pour la somme de 780 livres — le 17 décembre 1789.
Ô messidor — 24 juin I7g4. 20 5
fois l'aisance personnelle ; — que dans le temps du fédéralisme et de la rébellion des Marseillais, il ne s'est pas prononcé en faveur de la Convention nationale ; que quoiqu'il n'ait jamais joint le corps des gendarmes de la garde du feu tyran, il en faisait partie, y étant admis comme surnuméraire, et qu'ainsi il se trouve être de la caste des privilégiés ; — a délibéré à l'unanimité que, conformément à l'art. 2 de la loi du 17 septembre, il regarde Toulouse, dit Saint-Privat, comme suspect, et que comme tel il sera traduit sur-le-champ dans la maison d'arrêt du district (i). »
Quatre jours après, il adressa au comité qui l'avait interrogé la lettre suivante :
€ Orange, le 6 germinal, 2"* année de l'ère républicaine (26 mars).
« Expose François-Marie Toulouse Castan dit St-Privat, détenu dans la maison d'arrêt, que lors de la signification de son mandat d'amener, il fut si troublé qu'il ne savait où il allait, qu'il parlait au gendarme sans savoir ce qu'il lui disait; son trouble augmenta si fort lorsqu'il parut en présence du comité qu'il a raison de croire que ses réponses aux interrogats qu'on lui a faits, sont dénuées de vraisemblance ; cet oubli paraîtra moins surprenant chez l'exposant lorsqu'on saura qu un rhumatisme goutteux et une fièvre maligne lui ont laissé la mémoire si faible qu'il perd aisément le souvenir de ses actions et des choses qu'il a vues ou entendues. Dans ces circonstances, l'exposant vous prie de considérer la plupart de ses réponses comme contraires à la vérité, et de n y avoir aucun égard, ofl^nt, aujourd'hui qu'il est moins agité, de répondre plus
Sertinemment à un interrogatoire, si le comité juge à propos e lui en faire subir un nouveau. »
On ne daigna pas répondre à sa demande ; le comité dressa le 3 prairial (22 mai) son tableau de renseignements, dans lequel, après avoir rappelé les faits relatés dans son interrogatoire, on ajoute que Toulouse avait environ 7 à 8,000 livres de rente ; — que ses relations habituelles étaient avec ses parents et des fanatiques, et que vivant très retiré, on ne connaît rien concernant son caractère et ses opinions politiques. »
Cela signifie qu'on n'avait rien à lui reprocher, mais qu'il était riche, et qu'on ne voulait pas de Messieurs, comme le déclarait ingénument le comité de Courthézon. La part insignifiante qu'il prit malgré lui au mouvement fédéraliste ne fut qu'un prétexte à sa condamnation.
(1) Registre des délibérations du comité de surveillance d'Orange.
Viot, dont les lèvres étaient toujours ouvertes au mensonge, le présenta comme incivique et fédéraliste : « Toulouse dit St-Privat, ci-devant gendarme surnuméraire de la garde du tyran, s'est montré depuis le commencement de la Révolution, son ennemi juré, et l'ennemi du peuple et de ses droits ; il a prouvé publiquement son horreur pour le régime de la liberté en disant qu'il se toutait de la nation, et qu'en dépit des décrets de l'Assemblée nationale, il conservait ses armoiries, signe infâme de la tyrannie et de la féodalité; il a pris une part active à la rébellion des Marseillais contre la Convention ; il a porté avec eux les armes contre la République ; il a propagé des principes anti-civiques et tenté tous les efforts pour dissoudre la représentation nationale ; il a par là méconnu l'autorité légitime; il a par là voulu attiser le feu de la guerre civile pour embraser la République, la déchirer par ses horreurs, et faire renaître la royauté avec la tyrannie. »
Quatre témoins avaient été assignés contre lui. Sur leurs dépositions, la Commission prononça la sentence de mort.
Quand le règne de la Terreur fut passé, Marie-Thérèse Bayle, sa veuve, dénonça par-devant la municipahté d'Orange ceux qui par leurs témoignages avaient fait périr son mari.
La municipalité d'Orange avait fait apposer le scellé sur ses papiers, aussitôt après son incarcération; le lendemain de sa mort, elle fit faire l'inventaire de son mobilier. L'opération dura trois jours. Sa maison, large et spacieuse, fut choisie pour loger l'administration du district. Elle est située rue de Langes, n" 1-3-5.
N' 44. Jean-Louis-Florent FALQUE, Receveur d'enregistrement.
Dossier nM31.
M. Jean-Louis-Florent Falque-Lamouroux (1) naquit à Joncquières, le 2 septembre 1737, de M. Jean-Baptiste Falque-La-
(l) Les pièces officielles l'appellent simplemeDt FloreotFalque ; le registre des oaissances de Joncquières porte Falque-Lamouroux.
6 messidor — 24 juin I7g4- 207
mouroux, ancien lieutenant de justice de Joncquières, et de demoiselle Louise Consolin. Nous le trouvons inscrit avec le titre d'avocat au registre des contributions patriotiques sous le n* 34, pour la somme de 100 livres. Il fut nommé receveur des droits d'enregistrement et des domaines nationaux. Jusqu'au 42 septembre 1792, il vécut en famille, avec un de ses frères nommé Antoine, dans la maison de la citoyenne Laugier veuve Tardieu, au quartier Saint-Martin.
Le 23 août 1793, deux gardes nationaux le dénoncèrent au comité de surv^eillance « pour être venu au poste, sans être commandé, la veille dujouroù les Marseillais entrèrent dans Orange; — qu'à tout moment il sortait du corps de garde, allant et venant, et s'éloignant d'une centaine de pas, et qu'alors on attendait les Marseillais. y>
A la suite de cette dénonciation, il fut arrêté et jeté en prison où il demeura neuf mois.
Le 6 prairial (28 mai 1794), le comité dressa son tableau de renseignements, dans lequel nous lisons : « qu'il était garçon, n'ayant des liaisons qu'avec des gens suspects; ne s'étant pas mal comporté jusqu'à la révolte des fédéralistes, mais qu'alors il embrassa leur parti. »
Le 6 messidor (24 juin), il comparaissait devant la Commission populaire, et Viot toujours acharné contre les fédéralistes, le dénonçait en ces termes; « Falque ci-devant homme de loi, est l'ennemi de son pays et de la République, il a servi les projets liberticides des ennemis de la chose publique; il s'est armé pour soutenir et défendre la cause de la contre-révolution; il a maltraité les meilleurs citoyens ; il a tenu contre les patriotes les propos les plus injurieux ; il a voulu par là détruire l'unité et l'indivisibilité de la République ; il a voulu par là dissoudre la représentation nationale, renverser le régime de la liberté pour établir sur ses ruines le despotisme et la tyrannie ; il a voulu enfin allumer la guerre civile. »
Le même jour, à six heures du soir, il allait à l'échafaud. Les neuf mois de prison qu'il avait subis avaient absorbé tous ses revenus. Quand, le 29 fructidor (18 septembre), sur la réquisition de la veuve Tardieu, on brisa les scellés apposés sur les deux chambres qu'il avait occupées, on ne trouva que quelques hardes sans valeur.
N« 45. Louise-Marthe-Adélaïde de MOLIERE de FLORAHS.
Dossier n** 154.
Elle naquit à Chambly (Oise), le 24 août 1753, de M. André- Joseph de Molière de Florans, chevalier de Tordre royal et militaire de St-Louis, capitaine de royal-artillerie, gouverneur de Condé et de Bouchain, et de demoiselle Marthe de Tissandier. A rage de vingt ans. M"* de Florans épousa, le 13 septembre 1773, son cousin M. Joseph-Jean-Pierre-Félix de Florans, officier au régiment de Gonty-Cavalerie, fils de Jacques-Ignace, et de Marie-Rose de Séguin.
Elle ne trouva pas dans cette union le bonheur qu'elle attendait. Son imagination vive et ardente l'entraînait parfois à des excentricités motivées peut-être par le caractère violent de son mari. La vie en commun devint bientôt intolérable; une rupture s'en suivit en 1782, après neuf ans de mariage, et Madame de Florans se retira à Carpentras, auprès de ses parents (1).
Voici le portrait qu'en fait son mari dans une lettre datée d'Hancourt près Longwy, le 20 décembre 1792, adressée à son frère, M. Louis-André de Florans de Molière, ancien lieutenantcolonel du régiment royal d'Auvergne, retiré à Bedoin : c Quoique j'ai passé peu de temps avec elle, j'en connais mieux le caractère que qui que ce soit ; présentement, elle est masquée par cette dissiiMlation qui se développe chez les femmes lorsqu'elles entrent dans le monde et qui les rend plus ou moins impénétrables en raison de leur esprit ; et c'est parce que mon épouse n'en manque pas, qu'il ne faut rien lui cacher. Il est important qu'elle n'ignore pas le malheur qui résulterait si, je ne dis pas, par une mauvaise conduite, mais par des
(i) Bile avait une sœur mariée à M. Gavet, et quatre frères dont trois èmigrèrent. Le quatrième, M. Louis-André de Florans-de- Molière, dont il va être guestioD, périt sur Téobafaud. Le tribuoai révolutionnaire, séant a Bedoin par ordre de Maienet, le condamna le 9 prairial an 11(28 mai 1794) comme conyaincu < devoir provoqué le rétablissement de la royauté en France, d'avoir cherché à pervertir l'esprit public et entravé la marche du gouvernement révolutionnnaire, d'avoir participé aax mouvements fédéralistes qui tendaient à renverser le gouvernement de la République en rompant son unité. » Il est le 3"* sur la liste des condamnés à mort. Sa femme/ Madame Cécile Glaptia, âgée de trente ans, originaire de Calais, fut exécutée après lui. Us laissèrent orphelin un enfant de trois ans.
6 messidor — 24 juin 17^4 209
inconséquences ou des coups de tête, elle venait à faire parler sur son compte. Ma fenune m'accuse de jalousie, oui, mon cher, j'aime ma femme, mais pour jaloux, je ne le suis pas ; je m'explique, j'ai la jalousie sans laquelle un mari est méprisable aux yeux des honnêtes gens. Sous quelque prétexte que ce soit, elle ne doit point se séparer de ma sœur, à moins que tu ne veuilles être son tuteur et son guide, et que tu me donneras ta parole de ne point te séparer d'elle qu'après que tu auras obtenu de moi mon consentement par écrit. »
Madame de Florans, de son côté, se plaignait de son mari ; elle l'accusait de dissiper sa fortune dans les villes d'eaux. < Il n'a semé sur mes pas que des épines, écrivait-elle le 6 avril 1794, il m'a à peine donné de quoi vivre quand je l'ai quitté. »
Les malheurs, la maladie la ramenèrent à la vie sérieuse. Elle aimait tendrement le lieutenant-colonel , son frère ; elle lui faisait part de toutes ses pensées, de tous ses chagrins, le tenait au courant de toutes ses affaires. C'est à lui que sont adressées les treize lettres que Viot appelle criminelles. Elles dénotent une grande déhcatesse de sentiments, une grande confiance en Dieu et une tendre dévotion à la Sainte Vierge. Quelques extraits le prouveront.
« J'ai vu Cavet, écrit-elle le 14 septembre 1791, qui m'a donné de tes nouvelles ; malgré qu'elles soient bonnes, mon cœur se serait bien épanoui si tu l'eusses suivi.... Ta dernière lettre n'est pas de nature à accélérer ma guérison ; mais ce n'est plus en reproches que je dois m'exhaler atec toi, (ils ne sont pas entendus de ton cœur ;) ce n'est qu'une sœur malade qui les fait, et une sœur qui ne se platet que le moins qu'elle peut. »
Dans une lettre du 21 janvier 1791, lui rendant compte des événements de Carpentras, elle s'exprime ainsi : « Toutes nos alarmes, cher frère, finissent mieux que nous n'osions le prévoir. Ainsi il faut croire que Dieu préside encore au milieu de nous. Il existe de belles âmes, et une dévotion excessive à Noire-Dame de Santé que tu connais ; on a fait une neuvaine et exposé le Saint-Sacrement pour remercier Dieu de ce qu'il nous préserve des gens malintentionnés qui ne parviennent pas à émeuter le peuple. Puisse-t-élle nous protéger toujours ! »
M"* de Florans était d'une rare beauté, mais d'une santé délicate ; les lettres à son frère nous la montrent cherchant «ic-
210 HUITIEME S^NCB.
cessivement l'air pur de Grillon et de Sault, la fraîcheur de Saint-Hiriesce, près d'Apt.
Au mois de mars 1794, nous la trouvons à Avignon. Ayant appris que la municipalité de Carpentras avait fait une descente à sa maison, elle écrit, pleine d'inquiétude, au confident de ses pensées. « 30 ventôse (20 mars 1794). On me dit, cher frère, que Ton avait été chez moi. Je te prie de savoir de suite, mon cher, si c'était une visite domiciliaire et si ça me regarde. Tu sais toutes les raisons que j'ai à donner. Séparée depuis douze ans de mon mari, victime depuis vingt ans sous le joug du mariage, il serait affreux que l'on me rendît responsable d'une démarche que je n'ai sue que quand la loi me l'a annoncée, n'ayant aucun émigré dans ma famille ; je n'ai que faire de t'inviter à faire toutes les démarches que tu pourras. Je crois et suis sûre que ton cœur te les dictera. Je n'en doute pas. C'est à Carpentras que l'on a fait la visite chez moi ; fais-moi le plaisir de t'informer si le comité de Salut public ou la municipalité ont projet contre moi. »
Son mari venait d'être porté sur la liste des émigrés (1). Quelques personnes lui conseillèrent, pour échapper aux rigueurs de la loi qui pesait sur les parents des émigrés, de recourir au divorce ; elle repoussa ce moyen que sa conscience réprouvait « Aucune loi, écrit-elle alors à son frère, n'ordonne le divorce ; il serait maladroit à moi de faire cette démarche dans un moment où on a lieu de la suspecter. Mon âge, ma santé, tout me met dans l'impossibilité de me remarier ; ainsi je ne peux profiter du divorce. Je me flatte que tu feras valoir toutes les bonnes raisons que j'ai pour avoir le droit de jouir de ma tranquillité, après t'être inforâé si l'on m'a mis sur quelque liste, car j'ai tout lieu de le croire d'après ce que l'on dit. Il est essentiel que tu ailles à Carpentras, aussitôt ma lettre reçue ; que tu saches bien si l'on m'a compris sur la liste, que tu présentes ma pétition où tu mettras au jour toutes mes raisons. On a dû te dire l'état de ma santé qui exige un traitement suivi ; il n'est pas douteux que si je perdais ma tranquillité, je ne résisterais pas. Je n'ai que faire, cher frère, de
(t) Dans la liste des émigrés imprimée le 4 prairial (23 mai 1794) , Doas trouvons les noms de son mari et de son frère : Florans Joseph* Pierre-Félix, ci-devant noble, de fiedoin, et Florans Jean-Pierre-Ignace> Romuald, ci-devant prêtre, de Carpentras.
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l'inviter à mettre du zèle et de l'activité à tes démarches ; je compte sur ton zèle dont je ne doute pas. »
Tout le dévouement du lieutenant-colonel fut impuissant à écarter le danger. Madame de Florans fut arrêtée à Avignon le 14 prairial (2 juin), cinq jours après que son frère eut péri sur réchafaud à Bedoin. Le comité de surveillance d'Avignon dressa son tableau de renseignements en ces termes :
« Marie-Marthe-Adélaïde Florant, épouse de Félix Florant, émigré, domiciliée depuis trois mois à Avignon, point d'enfants.
« Détenue depuis le 14 prairial, par mandat d'arrêt du comité, pour n'avoir donné aucune preuve de civisme, ftemme d'émigré.
« Ex-noble avant et depuis la Révolution ; n'ayant d'autres relations, liaisons et opinions que ceux des ci-devant nobles. »
Viot donna ordre de l'amener dans les prisons d'Orange. Le brigadier Dyonnet la conduisit le 5 messidor (23 juin) avec Madame Devillario veuve Rosty et la vénérable Comtesse de Vidaudde-la-Tour, et les écroua toutes trois dans la prison de la Cure. Le lendemain. Madame de Florans était traînée devant la Commission populaire, condamnée à mort, et à six heures du soir elle terminait sur l'échafaud sa malheureuse existence. Viot l'avait accusée d'incivisme : « Adélaïde Florens, née Molière, ex-noble, fut de tout temps l'ennemie de la France, comme de la République ; accoutumée à une domination insultante pour l'humanité, elle n'a pu voir qu'avec horreur un régime qui rend tous les individus égaux ; elle a prouvé par sa conduite qu'elle détestait la liberté ; elle a entretenu des correspondances criminelles avec les ennemis de l'Etat qui partagent avec elle sa haine pour les amis et les fondateurs de la République ; elle ne s'est pas contentée de gémir en secret sur la réunion du Comtat à la France, elle a déployé tous les sentiments de son âme dans sa correspondance ; elle ne peut en un mot être considérée que comme l'ennemie de la Révolution française. *
Dix-sept jours après sa mort, le comité de Carpentras, seclion de la Fraternité, dressait son tableau de renseignements. Nous y lisons qu'elle avait été déclarée soumise à la réclusion par une délibération du comité du 9 frimaire (29 novembre
1793), mais qu'elle avait échappé à la torce armée ; que son revenu consiste dans le produit d'un bien évalué approximativement 24000 livres ; et qu'elle est d'un caractère doux. »
N"* 46. Balthazar-François BERNARD, capucin.
Dossier 164.
Ce religieux était né à Valréas le 26 septembre 1740 de M. Esprit-François Bernard et de demoiselle Catherine Gourjon. Il entra chez les capucms de sa ville natale ; quand la loi du 13 février 1790 eut supprimé les ordres monastiques, il se fixa à Saillans (Drôme) en qualité de vicaire. Son zèle s'étendait à tous les catholiques du canton.
Le Père Bernard avait un oncle curé à Taulignan, qui, affaibli par son grand âge, s'était retiré à Valréas, sa patrie. Le B prairial an II (24 mai 1794), notre religieux étant venu à Taulignan pour transporter les effets de son oncle, fut arrêté par la municipalité qui, ayant visité ses caisses, y trouva des livres de religion et divers objets de piété. Avis en fut immédiatement donné au comité de Valréas, avec invitation de faire incarcérer le ci-devant curé, comme contre-révolutionnaire. A la réception de cette lettre, le comité de Valréas délibéra que deux sentinelles seraient chargées de surveiller le citoyen Bernard curé, et le citoyen Bernard capucin. Le lendemain, un mandat d'arrêt fut lancé contre le religieux, et deux gardes municipaux l'arrêtèrent le 8 prairial (27 mai) ; en même temps on délégua un membre du comité pour apporter à la Commission populaire les fameux objets contre-révolutiomaaires : c'étaient des hosties, des médailles, des croix, une dimpline et le catéchisme abominable (1).
Le Père Bernard fut écroué le lendemain dans la prison des Dam£s par ordre de l'administration du district ; mais sur la réclamation de l'accusateur pubUc du tribunal criminel de Vaucluse, on fe transféra le 2 juin à Avignon, d'où quelques jours après il fut ramené à Orange. Il comparut devant la Commission le 24 juin.
« Le président de la Commission, raconte d'Alissac, qui adouci) Registre des délibérations du comité de surTeiUaiice de Valréas.
FRANÇOIS BERNARD Pf KL HaioMni
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cissait parfois sa granité pour égayer les femmes qui assistaient à l'audience, se permit, à l'occasion de la discipline trouvée sur le pieux capucin, mille plaisanteries cyniques, dignes de figurer dans l'ouvrage le plus licencieux, et dont ces femmes admirèrent la finesse. »
L'accusateur public, toujours impitoyable contre les moines et les prêtres, le traita de fanatique et de conspirateur: < François Bernard, ex-capucin, le plus dangereux des ennemis de la République, n'a jamais cessé de conspirer contre elle ; tous les moyens ont été par lui mis en usage pour la détruire ; il est le complice des brigands de la Vendée et de la Lozère qui ont assassiné des milliers de patriotes pour servir la cause de la royauté, du fanatisme, de la superstition, et de l'ambition la plus eflfrénée. C'est au nom d'un Dieu de bonté et de paix qu'il a corrompu l'esprit public ; c'est en son nom encore qu'il a excité le fanatisme le plus dangereux ; c'est encore en son nom qu'il a cherché à allumer la guerre civile et à armer les citoyens les uns contre les autres ; au nom d'un Dieu infini, il a attenté à l'unité et à l'indivisibilité de la République ; il est par tous ces faits le complice des conspirateurs de l'intérieur, des tyrans et des rois étrangers. *
n fut condamné à mort à l'âge de 54 ans, et exécuté le même jour, à six heures du soir (1).
N* 47. Laurent DADVERGNE, orfèvre.
Dossier 79.
Le Comité des sections fédéralistes le nomma vice-président de la section de Saint-Pierre d^ Avignon, pendant que les Marseillais occupaient la ville. Il signa, en cette qualité, l'élargissement de Jean-Pierre Perrier, le certificat d'Antoine Palun, membre des sections, et la présence au poste de l'OuUe de dix hommes de garde dans la nuit du 23 juillet 1793. La section le désigna également pour faire partie de l'administration provisoire avec MM. Chapuy, Fabre et Clauseau-Pitoy.
n fut arrêté comme fédéraliste. Viot l'accusa, disant : « Dauvergne s'est rendu coupable d'un crime atroce ; il a servi la
(1) dette notice rectifie deux erreurs qui se sont glissées dans les Marrs de la foi, où Fabbé GaiUon dit que Bernard fut emprisonné à la fin ) 1793, et exécuté le lendemain de sa condamnation.
214 HUmÈMB SÉANCE.
cause de la contre-révolution en occupant la place de viceprésident des sections qui, de concert avec les Marseillais, tramaient la perte de la République et de son unité; it a usurpé des pouvoirs qui ne pouvaient appartenir qu'aux autorités légales ; il a égaré l'esprit public ; il a méconnu la Convention nationale ; il a avili les autorités ; il a voulu allumer la guerre civile, armer les citoyens les uns contre les autres ; en un mot, il a voulu opérer par l'anarchie la dissolution de la République et de la liberté. »
Après les débats, il fut condamné à mort le 6 messidor et exécuté le même jour, à 6 heures du soir. Il était âgé de 68 ans.
Laurent Dauvergne était né à Avignon (paroisse Saint-Pierre) le 30 juillet 1726, de Simon et de Marie Avon. Le registre des décès ne lui donne que 66 ans.
N"" 48. Jacques-Laurent BOULOGNE , taffetassier.
Dossier 57.
M. Boulogne, fils de Jacques-Laurent et de Marie Portai, naquit à Avignon en 1763, et exerça la profession de taffetassier. Il fut membre de l'administration provisoire nommée par les sections fédéralistes en juillet 1793, et signa, le 23 juillet, en qualité de commissaire de la section des Amis des loiSy des billets de sortie. Dénoncé pour ce fait au comité de surveillance, il fut incarcéré d'abord à Avignon, le 21 floréal (10 mai 1794), puis transféré dans la prison des Dames, à Orange, où il arriva le 6 messidor. Le lendemain, il était traduit devant la Commission populaire, qui le condamnait à mourir sur l'échafaud, à l'âge de quarante-un ans.
Il essaya de fléchir ses juges, en leur adressant une longue pétition où il explique les circonstances de sa nomination à la fonction d'administrateur provisoire; la teinte républicaine dont il la colore ne le sauva pas de la mort. Voici les passages les plus saillants de sa requête :
« Jacques-Laurent Boulogne vous expose avec la bonne foi et la franchise d'un vrai républicain qu'il a été une des dupes ou plutôt une des victimes que l'aristocratie voulait sacrifier pour parvenir sans risque à ses projets liberticides. Les assemblées des sections ayant été proclamées par les autorités constituées,
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on s'y rendit en foule. Fidèle observateur des lois républicaines, je m'arrachai à mon travail. Mais ayant reconnu ensuite que les Marseillais influençaient les délibérations, je cessai d'y aller, comme beaucoup d'autres. On délibéra alors de regarder comme suspects et de frapper d'une amende de 15 livres ceux qui ne se rendraient pas aux séances. Pour me soustraire à cette rigueur, je fus contraint d'y retourner, mais je n'ai jamais approuvé les mesures de rigueur qu'on prit contre les patriotes ; je protestai au contraire, et je fis même mettre en liberté le patriote Oddes, gendarme national, que les Marseillais avaient incarcéré. A la seconde entrée des Marseillais dans Avignon, un jour que la section n'était composée que de gens sans lettres, et que le président venait de recevoir un ordre des administrateurs de la commune de nommer deux ou quatre adjoints pour les aider dans leurs fonctions, je fus désigné avec Devaux, perruquier. J'eus beau protester que j'avais besoin de travailler, que j'avais à ma charge ma mère septuagénaire, ma femme qui sortait de couches, un enfant malade; toutes mes instances furent inutiles ; il fallut accepter. J'ai signé deux délibérations, mais sur l'affirmation du secrétaire qu'elles ne contenaient rien de compromettant, et parce qu'ayant la vue très faible, il m'a été impossible de les lire. — Plein de confiance dans votre équité, j'attends avec calme l'arrêt que vous prononcerez; quel qu'il soit, j'y souscrirai avec respect. » Signé : Boulogne.
Il habitait rue Petite-Fusterie ; sa mort laissa orpheline une jeune enfant d'un an.
En même temps que M. Laurent Boulogne montait sur Téchafaud d'Orange, son frère aîné, M. l'abbé Etienne-Antoine Boulogne, vicaire général et prédicateur du Roi, était incarcéré à Paris pour avoir combattu avec énergie les décrets de l'Assemblée constituante contre le clergé. Il recouvra la liberté à la chute de Robespierre. M. l'abbé de Boulogne, né en 1747, dut à ses succès précoces et à son talent pour la chaire la protection de l'abbé de Poulie, qui l'engagea à se rendre à Paris en 1779. L'éloge du Dauphin, père de Louis XVI, consacra sa réputation d'orateur ; jusqu'à la Révolution, sa carrière fut une série de succès oratoires; il prêcha le carême à la Cour en 1787. En 1801 il fut nommé chapelain de Napoléon, et en 1808 évêque de Troyes. Secrétaire du concile que l'Empereur avait réuni en 1811 dans l'espoir d'y faire proclamer sa compétence pour Fins-
HUITIÈME SÉANCK.
titution des évêques sans rintervention du Pape, Tévêque de Troyes fut au nombre des évêques qui repoussèrent les prétentions de l'Empereur. Bonaparte, irritéf rendit un arrêt pour dissoudre le concile, et dès la nuit suivante M. de Boulogne et les évêques de Gand et de Tournay furent enfermés au donjon de Vincennes. Ils n'en sortirent qu'après avoir signé leurs démissions, et M. de Boulogne fut interné à Falaise. On le ramena plus tard à Vincennes, d'où il fut transféré à la Force en février 1814. L'entrée des alliés lui rendit la liberté. II retourna triomphant dans sa ville épiscopale, et reprit ses fonctions de prédicateur. Il prononça en 1821 l'oraison funèbre du duc de Berry. Il avait préparé le discours du sacre de Charles X, quand il mourut subitement, le 13 mai 1828, à l'âge 78 ans. U était depuis 1820 membre de la Chambre des pairs.
N* 49. Joseph JOUVAL, négociant.
Dossier 157.
M. Joseph Jouval, de Saint-Saturnin-les-Apt, où il était né le 11 février 1736, fut négociant et procureur fiscal du seigneur du lieu. Il vit avec joie le retour à l'ordre que proclamaient les Marseillais, et fut désigné pour vice-président de la section qui s'établit dans sa commune. L'accusateur public du tribunal criminel de Vaucluse donna ordre de l'arrêter; ce qui fut exécuté le 13 frimaire an II (3 décembre 1793). M. Jouval fut traîné dans les prisons d'Avignon où il gémit pendant sept mois.
La société populaire de Saint-Saturnin fit des démarches pour le rendre à la liberté. Elle envoya à l'accusateur public du tribunal criminel, le 16 nivôse (5 janvier 1794), une lettre visée par la municipalité et le comité de surveillance, dans laquelle elle fait ressortir les sentiments républicains du prisonnier. Nous la transcrivons avec son orthographe :
« Salut aux Montagnars, mort aux tirans.
« Cosiété populaire et républicaine de St-Saturnin, distric d'Apt, dép* de Vocluse, du lo* nivôse de l'an II de la répubhque une et indivisible.
<r Au citoyen aeusateur public. Salut et fraternité. « Citoyen. Nous avons été étoné de voir ségir Joseph Jouval, membre de notre cosiété et conduire tout de suite à Avignon ;
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nous en nignaront la cause, mais ce que nous pouvons atester en faveur de la vérité, c'est que depuis 1789 dans toutes les grandes ocasions c'est montré révoluûonaire. 1° lorsque il parut le décret sur le dont patriotique il fut le second â souscrire pour 300 livres, et nul dans le pays la surpasé quoiqu'il en aiet Beaucoup de plus riche que lui, et somme très odesus de ce que la loi l'obligé. 2^ il à souscrit pour donner aux parens pauvre des volontaires quHl ont volé à la deffance de la patrie la somme de 30 livres par moi. 3^* il a été pendant 7 à 8 mois secrétaire dans le temps que laristocratie était la plus insolente dans les arondisement et pendant tout ce temps il à toujours marcé dans le sens de la révolution, il a été nomé membre du conseil général de la commune, et ansuite oflQcier public, il a toujour fenu ferme à son poste murgréqne les fanatiques le califie ministre des protestant à cause des mariages qu'il faisaient à la commune selon la loi, il a encore donné des marques de civisme lorsqu'il vola à la deffance de la patrie dans le mois de septembre 1792 en m^trchan contre les tirans quoiqu'âgé près de èo ans comme il conste par la liste des volontaires et par le congé de réforme qu'il Cobtaient après, il est vrai que la société ne peut pas nier qu'il n'aient été vice président des cessions mais il n'a été apelé a cette place que par les sufrages des mêmes personnes qu'i/ Vavaient déjà nomé si souvent secrétaire de la cosiété populaire, notable et officier public, et si dans cette place de vice présidant il a fait quelque acte contraire à la révolution, ce n'a été que à Vinsticatwn de gens plus abilles que lui qui ton séduit et trompé ; il en a tém^oigner son repantir lui-même dans un conseil général assemblé en sanportant contre les oteurs quil avaient yew légarer un instant. Voiala, citoyen, la conduite aetali^ du citoyen Jonws\, pesé la avec ses chef dacusation affin qu'il cnassent bientôt le sor quil attent.
« Nous sommes très cordialement les membres composant la société populaire et républicaine, »
Cette pétition resta sans effet.
Le comité de Saint-Saturnin dressa son tableau de renseignements le 1" messidor (19 juin) en ces termes :
€ Joseph Jouval, marié, sans enfants, environ 50 ans (il en avait cinquante-huit), négociant et procureur fiscal du ci-devant seigneur jusqu'à l'époque de la destruction de la féodalité, arrêté depuis le 1^ frimaire, détenu à Avignon. Il occupa la place de vice-présiaent des infernales sections ; il fut nommé pour aller à Apt changer l'administration du district. »
Conduit à Orange, il fut écroué au Cirque. Le 6 messidor, la Commission populaire prononça contre lui la peine de mort, après que Viot l'eut accusé de fédéralisme, disant: « Jouval, ci-devant procureur, fut aussi celui qui a conspiré avec le plus d'acharnement contre le bonheur de la patrie ; il a trompé le peuple dont il a usurpé les pouvoirs ; il a été partisan de la
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contre-révolution ; digne émule des Marseillais révoltés contre la souveraineté nationale, il s'est efforcé sans cesse de les surpasser en audace comme en crimes ; il a accepté de la confiance des contre-révolutionnaires dont il était si digne, la place de vice-président de Tune des sections ; il est par là l'auteur ou le complice des maux que le fédéralisme a produits ; il a voulu ainsi attiser le feu de la guerre civile ; il a enfin porté atteinte à l'unité et à l'indivisibilité de la République. »
N* 50. Jacques SOLIVE, pâtissier.
Solive naquit à Altorf, canton d'Uri (Suisse), en 1749. Il était venu se fixer à Orange où il exerçait l'état de pâtissier, dans la maison de Laurent Jacquety, place de la Mairie.
Le tableau de renseignements dressé le 3 prairial (22 mai 1794) nous apprend qu'il fut mis en état d'arrestation au mois d'octobre 1793 pour n'avoir jamais manifesté de l'amour envers la révolution. Il fallait qu'on n'eût aucun reproche grave à lui faire pour n'employer à son égard qu'une phrase aussi banale.
Après huit mois de détention, il parut devant la Commission populaire où Viot le dénonça comme fédéraliste : « Soliv^ dit-il, s'est rendu coupable d'attentat contre sa patrie d'adoption, qu'il a voulu déchirer impitoyablement, lorsqu'elle lui offrait ses secours, un asile, et une protection assurée. Il a tramé sa perte avec ses ennemis les plus acharnés, les Marseillais ; il a à cette époque poursuivi les amis de la République: il est par là devenu le complice de la contre-révolution qui s'organisa en juin et juillet derniers ; il a voulu dissoudre la représentation nationale et allumer la guerre civile. »
Trois témoins déposèrent contre l'infortuné pâtissier, et le firent condamnera mort, ainsi qu'il résulte âe la déposition faite le 20 germinal an III (9 avril 1795) par MaHe Peytier, qui déclara en présence de la municipalité « avoir appris du citoyen Dessales, garde-magasin des fourrages dans la commune d'Orange, que la dénonciation et la déposition faites par C... et par G... père et fils avaient été la cause et le sujet pour lesquels ledit Solive avait été condamné et supplicié. »