VICTIMES D'AVIGNON
Le président de la Commission, Fauvety, avait désigné neuf affaires pour le 8 messidor. Les neuf prévenus, amenés par la force armée, s'appelaient René Vincent, Claude Vachet, Félix Montaud, Joseph Maria, Joseph Praticous, Charles Gros, tous d'Avignon ; Michel Roure, fabricant de vermicelles, d'Orange, Siméon Geoffroy, d'Eyguières, maçon à Orange, et Michel Fiachaire, de Mornas, charcutier à Avignon. Ces trois derniers furent acquîtes par le tribunal, et les six autres envoyés à l'échafaud comme fédéralistes.
N» 61. René VINCENT, aîné, sellier,
Dossier 173.
M. René Vincent était âgé de 41 ans. Né à Avignon (paroisse de Saint-Symphorien), lell avriH753, de M. François-Esprit-Alexandre Vincent dit Ouliac, et de D"° Marthe Roux, il avait eu pour parrain René Dérat, qui devint plus tard administrateur du district.
Quand, à l'époque de la fédération marseillaise, Avignon fut divisée en sections, Vincent aîné fut nommé secrétaire de la section des Amis de la paix. En cette qualité, il signa quatre réquisitions au comité général, qui lui auraient mérité des éloges en d'autres temps, et qui alors le conduisirent à la mort. Il demandait l'organisation de la garde nationale, — l'envoi à Marseille de deux commissaires. Picard et Rastoul, qui veilleront It faire respecter les intérêts de la commune dans les conseils du département; — la conduite des eaux au canal de la Sorgue, afin que les moulins puissent en tout temps moudre le blé ; * — et l'établissement d'un bureau de police chargé de visiter les boulangeries, examiner le pain, le taxer et veiller à la vente des
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denrées. Ne sont-ce pas là autant d'actes d'un bon administrateur ?
Malgnet, qui avait proclamé la loi du maximum aurait dû lui laire grâce. Cependant, pour ces motifs, il fut incarcéré à Avignon, puis amené à Orange le 5 messidor (23 juin). Trois jours après, Viot l'accusait « de s'être rendu coupable d'attentat contre la liberté et la représentation nationale, d'avoir pris une part active à la rébellion des Marseillais fédéralistes : il est devenu leur complice, en acceptant de leur confiance dont il était si digne la place de secrétaire de l'une des sections contrerévolutionnaires d'Avignon ; il a méconnu par là les autorités légales de l'autorité desquelles il s'était emparé ; il a trompé la confiance de ses concitoyens ; il a voulu avilir la Convention nationale, allumer la guerre civile, perpétuer l'anarchie ; en un mot, il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République française. »
Et pour tous ces délits qu'il n'avait pas commis, il fut envoyé à réchafaud.
N^ 62. Claude VACHET, quincaillier.
Dossier 176.
Il était né à Remusat (Drôme) en 1740, et exerçait à Avignon la profession de marchand quincaillier. Nommé membre du comité général, il avait, le 21 juillet 1793, signé avec Vinay, président, et Fouquet une réquisition au concierge des prisons pour faire élargir la femme du citoyen Coignac. Pour cet acte de justice ou de bienveillance, il fut décrété d'arrestation.
Conduit d'abord dans les prisons du Fort, il fut transféré à Orange le 5 messidor avec M. René Vincent, et avec lui il comparut devant la Commission populaire le 8 messidor. Viot l'accusa « d'être autant l'ennemi du peuple que de sa liberté ; d'avoir voulu l'égarer pour le faire assassiner, et faire triompher la cause de la tyrannie ; d'être un des principaux chefs de la rébellion du Midi, à l'époque du fédéralisme ; il a usurpé la confiance, en s'emparant de l'autorité que le peuple souverain avait confiée à des magistrats choisis légalement pour administrer ses intérêts ; il a occupé la place de membre du comité général des sections ; il a, en cette qualité, consenti aux déli-
bérations scélérates prises dans ce comité ; il est le complice des crimes des Marseillais et des vexations qu'ils ont fait souffrir aux patriotes ; il a voulu armer les citoyens les uns contre les autres ; il a voulu attiser le teu de la guerre civile ; il a voulu dissoudre la représentation nationale, créer à Bourges une nouvelle Convention ; il a enfin conspiré contre Tunité et l'indivisibilité de la République, le bonheur, la tranquillité et la sûreté publique. »
Après ce mensonger réquisitoire, tissu de mots à effet, Vachet fut condamné à mort.
N* 63. Pîerre-Félîx-Thomas MOHTAOD, salpétrier.
Dossier 28.
Le numéro de son dossier indique qu'il avait été désigné des premiers à l'attention de l'accusateur public.
Félix Montaud était né à Avignon (paroisse Saint-Symphorien) le 29 décembre 1753 de François et d'Agnès Vinal. Il exerça comme son père la profession de salpétrier. La section de la Liberté ou des grands Carmes le nomma, le 13 juillet 1793, administrateur provisoire de la commune.
Il fut arrêté une première fois au mois d'août ; mais le comité de surveillance le fit élargir, sur l'invitation du comité de Salut public.
Montaud avait de nombreux amis. Onze d'entre eux lui délivrèrent des certificats, attestant qu'il leur avait rendu de grands services, les cachant dans sa maison, leur offrant sa bourse, les prévenant des poursuites qu'on allait exercer contre eux, etc. Le comité de Salut public prit en sa faveur la délibération suivante : « Nous soussignés, reconnaissant- que, étant membres du comité de Salut public établi par la société populaire et montagnarde d'Avignon, il fut délivré au citoyen Félix Montaud, salpétrier, après dûs examens, un certificat en forme d'arrêté de la teneur suivante : « Le comité de Salut public, après dues vérifications des pièces qui lui ont été présentées. Estime que le citoyen Félix Montaud, nommé administrateur provisoire de la commune d'Avignon, ayant employé tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour s'abstenir de vaquer
8 messidor — j 6 juin lyg^- -49
aux fonctions de la charge qui lui avait été confiée, est exempt (le reproches jusqu'à présent, sauf les dépositions qu'on pourra faire à sa charge, invite et requiert les autorités constituées de le laisser vivre librement dans le sein de sa famille, sous la sauvegarde de la loi. Fait à Avignon, séance tenante, ce 23 août 1793. »
Quatre mois après, le 10 nivôse (30 décembre), il fut arrêté de nouveau et conduit dans les prisons du Fort, où il demeura environ six mois.
Transféré à Orange, il adressa, la veille de son jugement, la requête suivante à l'accusateur public.
Requête de Montaud.
« Au citoyen accusateur public près la Commission à Orange.
« C'est un patriote constant dans ses principes depuis 1789, qui réclame ta justice, en vertu de la loi du 8 ventôse, en faveur des patriotes détenus, et qui, d'après les dispositions de celte loi, vient te soumettre sa conduite.
« Je suis né à Avignon ; ma position est celle de salpétrier et de poudrier, que j'ai constamment consacrée à l'utilité de la République ; si je n'ai point servi dans les armées, j'ai cru le faire plus utilement dans cet état par la connaissance plus particulièi^ que j'en avais, et le zèle qui s'en est suivi, dans une famille où cette profession est exercée de père en fils depuis plus de cent ans.
« Les patriotes de cette commune affirmeront que je leur ai été utile dans plusieurs circonstances dangereuses, et que j'ai fait des fournitures considérables à la République soit en salpêtre soit en poudre. » Montaud expose ensuite tous les actes qu'il a faits en faveur des patriotes, et comment il fut forcé d'accepter malgré lui la place d'administrateur. « Je refusai de me rendre à la commune, quoique mandé plusieurs fois. Père de cinq enfants, les pleurs de ma temme et de mon père octogénaire,les sollicitations de mes parents qui n'apercevaient qu'une mort certaine dans ma trop grande résistance, après avoir reçu trois sommations, dont chacune portait les menaces des plus grandes peines, je pris le parti de déclarer au courrier porteur de la troisième sommation, que je ne voulais point accepter
2 5o DIXIÈME SÉANCE.
cette charge, et j'en donnai ma démission à l'instant. Alors celui-ci me dit : « Venez avec moi à la commune, et je vous promets qu'on acceptera votre démission. » Je m'y rendis, on ne voulut point m'entendre, on m'y traita de mauvais citoyen ; j'y essuyai des menaces très sérieuses. Je compris alors que la sûreté de ma personne et de ma famille exigeait que j'acceptasse une charge qui me répugnait. Je n'ai été que trois ou quatre fois à la commune, pour faire élargir des patriotes ; je n'ai rien signé qui puisse me compromettre. Le comité de surveillance de ma commune a si bien connu ma triste position qu'il me fit réintégrer dans ma maison pour y exercer ma profession en paix et en sûreté ; et je passai chez moi près de quatre mois, fort tranquille jusqu'au 10 nivôse, époque de mon arrestation. I^ sens littéral de la loi du 8 ventôse promet aux patriotes le doux espoir de la liberté, après avoir rendu compte de leur conduite. C'est d'après cela que je demande ma liberté.»
Cette requête ne toucha pas le cœur de l'accusateur public qui, le lendemain, le dénonça « pour avoir usurpé les pouvoirs des magistrats, avoir signé des arrêtés liberticides, avoir voulu détruire la liberté, exciter l'anarchie, servir les projets des ennemis de la patrie, et avoir conspiré contre l'unité et l'indivisibiUté de la République. *
N* 64. Antoine-Joseph MARIA, taffetassier.
M. Antoine-Joseph Maria, d'Avignon, ouvrier taffetassier, âgé de 40 ans, fut élu administrateur provisoire par la section (les Amis de riiumanité, et installé le 13 juillet 1793.
C'est le seul crime qu'on lui reproche, ou du moins c'est le seul qui est annoté à son dossier.
Il fut arrêté à Avignon, emprisonné au palais des Papes, puis transféré à Orange où il fut écroué au Cirque.
Comme Montaud, il essaya de se défendre par une pétition adressée le S messidor aux juges de la Commission populaire ; comme lui, il affecta des sentiments républicains; comme lui, il demanda qu'on assignât des témoins à décharge, qui justifieraient ses actes ;mais on n'écouta pas ses réclamations, et on le condamna à mort avec Montaud.
H messidor — 26 juin lyijd-
Voici cette pétition bien faite pour toucher ses juges, s'ils avaient été accessibles à la pitié :
* Citoyens : Antoine-Joseph Maria, tafFetassier de la ville d'Avignon, vous expose l'état de sa conduite et de sa vie qui est irréprochable jusqu'à l'époque des Marseillais ; et depuis cette époque, il doit, pour sa justification, mettre sous les yeux de votre justice les pièces les plus autBfentiques dont il est nanti, et des témoins dignes de foi qui prouveront son innocence. Soit qu'il ait été à la section, soit qu'il ait occupé la place d'administrateur, ce n'a été que par force et par obéissance à la loi, ayant été trompé. (Il expose ensuite que) la crainte d'être regardé comme suspect, et de subir une amende, le contraignit à accepter la place d'administrateur ; mais il n'a été d'aucune patrouille ; il n'a assisté à aucun désarmement ; il n'a même eu pendant ce temps aucune arme. Il n'a été en fonctions que deux jours, et pendant ce temps il a fait tout ce qu'il a pu pour empêcher la vexation des patriotes ; il a blâmé les patrouilles ; il a délivré la citoyenne Geneviève Garline et Marchand, membre du district ; il a détourné le général marseillais d'emmener les prisonniers ; il a fait ouvrir les portes des prisons. Voilà, citoyens juges, des témoignages qui prouvent que ma conduite n'a pas été criminelle, et que j'ai été trompé. Veuillez entendre les témoins qui sont très dignes de foi, et vous ne me trouverez pas indigne d'un pardon que la loi accorde à tout patriote qui a été trompé et égaré. Je suis de ce nombre. Fait à Orange, le 5 messidor. Signé : Maria. »
Ces aveux sincères auraient pu lui faire trouver grâce aux yeux des juges, mais Viot l'accusa d'avoir agi volontairement, et avec des intentions coupables. « Maria, dit-il, s'est rendu coupable des mêmes délits et des mêmes crimes que Montaud; il a par là participé à la rébellion marseillaise ; il a accepté de confiance et occupé la place d'administrateur provisoire de la commune d'Avignon révoltée contre l'autorité légitime et la Convention ; il a usurpé les pouvoirs du peuple qu'il a voulu perdre ; il a voulu armer les citoyens les uns contre les autres ; il a voulu organiser la guerre civile, dissoudre la représentation nationale, lui substituer une autorité monstrueuse, chargée de ramener l'ancien régime et toutes ses horreurs ; il a provoqué l'anarchie ; il a voulu attenter à la sûreté des personnes et au
salut du peuple ; il a enfin conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République française. »
N** 65. Joseph PRATICOUS, ouvrier en soie.
Dossier 31. •
M. Joseph Praticous, d'Avignon, âgé de 54 ans, ouvrier en soie, fut accusé de fédéralisme. Son dossier nous fournit la pièce qui le fit condamner à mort. C'est un billet de sortie qu'il avait signé comme adjoint de la section des Amis de la paix. Le voici : « Les citoyens commissaires de la porte Saint-Michel laisseront sortir le citoyen Martin pour vaquer à ses affaires. Fait au bureau de la section des amis de la paix. Signés : D. Mottard, Charvet, adj. Praticous, adj. »
C'est le seul acte dont il s'est rendu coupable, le seul que Viot eut à lui reprocher, mais que dans son langage révolutionnaire il transforma en crime.
« Praticous, dit-il, a servi sous les Marseillais la cause du fédéralisme et de la contre-révolution ; il a accepté de leur confiance une place au moyen de laquelle il a pu favoriser les ennemis de la patrie ; il a signé des billets de sortie pour les aristocrates ; il a par là conspiré ave(î les fédéralistes le renversement de la liberté et le retour de la tyrannie ; il a par là voulu perdre la République ; il a par là méconnu les autorités constituées, avili la Convention, excité la guerre civile, appelé l'anarchie, attenté à l'unité et l'indivisibilité de la RépuWique.»
Que de mots retentissants pour un simple billet de sortie délivré à un ouvrier qui se rend à son travail ! Mais ce qui est plus atroce, c'est que le tribunal prononça pour cet acte une sentence de mort! On comprend après cela que Roman-Fonrosa et Melleret, qui avaient conservé un reste de conscience, ne fussent pas toujours de l'avis de Fauvety, de Fernex et do Ragot, et qu'ils voulussent quelquefois sauver des contre-révolutionnaires.
s messidor ~ 26 juin I7g4. 2^3
N** 66. Charles GROS, propriétaire -cultivateur.
Dossier 183.
M. Charles Gros, né à Robions, le 28 janvier 1744, de Joseph et de Françoise Reymond, était procureur de la commune en 1793. Il fut traduit devant la Commission populaire pour avoir été député à l'assemblée électorale de Marseille qui devait créer une nouvelle Convention à Bourges.Cette accusation était fausse. M. Gros avait été envoyé à Marseille par le conseil général de sa commune pour réclamer le remboursement des sommes que la commune de Robions avait avancées lors de l'équipement des volontaires. Voici le texte de la délibération prise à ce sujet : « En 1793 et le dimanche 7 juillet, le conseil municipal de la commune, assemblé comme de coutume sous la présidence de Jean-Antoine Romanille, maire, auquel ont été présents les citoyens Joseph-André-Marie-Cal vière, Mathieu Rey, Jean-Louis Hugues, Charles Gros, André Ricaud, officiers municipaux, et Charles Gros, procureur de la commune. Le conseil députe Charles Gros, procureur, pour aller à Marseille demande;' au nom de la commune le remboursement des sommes fournies parla commune de Robions pour l'équipement des volontaires, avec pouvoir de se faire délivrer mandat des dites sommes par l'administration supérieure sur le payeur général du département, et de quittancer au nom de ladite commue tous ceux que besoin sera, et généralement de faire en tout ce dessus et qu'en dépend, tout ce que le cas requerra, bien qu'il fut besoin d'un mandat plus ample et plus spécial, approuvant d'avance tout ce que par ledit Gros député sera fait relativement et pour l'objet ci-dessus, et ont signé. »
Arrivé à Marseille au plus fort du soulèvement fédéraliste, il prêta le serment de ne plus reconnaître la Convention ni ses décrets ; mais de retour dans la commune, il rétracta son serment en présence de la municipalité qui dressa de sa rétractation le procès-verbal suivant : « L'an 1793 et le dimanche, 27 septembre, par devant les membres du corps municipal est comparu Charles Gros, ci-devant juge de paix du canton de Robions, lequel nous a dit et déclaré, qu'il aurait été induit h prêter un serment tendant à méconnaître la Convention nationale et les décrets émanés d'elle, ordonné par l'illégale assem-
blée électorale tenue à Marseille et convoquée par les sections ; — que reconnaissant que ce serment est contraire à la loi et aux principes révolutionnaires, il déclare rétracter ce serment, et qu'en conséquence il reconnaît la Convention nationale et ses lois, et a prêté en notre présence le serment de maintenir de tout son pouvoir la liberté, l'égalité et la République française une et indivisible. Dont de tout il a requis acte que nous lui avons concédé. Signé : Charles Gros. »
Cette rétractation, faite en temps opportun, devait le faire bénéficier de Taranistie accordée par la loi du 26 juin 1793. Il fut néanmoins arrêté, par ordre de la municipalité, le 4 prairial an II (23 mai 1794), et conduit dans les prisons du Fort à Avignon.
Cinq jours après, la municipalité dressait son tableau de renseignements, que nous transcrivons en entier, malgré la grossièreté de certaines expressions qui prouvent la passion haineuse dont ses ennemis étaient animés.
« Charles Gros à feu Joseph, domicilié à Robions, âgé de 52 ans environ, marié, père de sept enfants, quatre maies et trois femelles, l'aîné Joseph Gros, âgé de 18 ans, parti avec les citoyens delà première réquisition, le second Antoine Hilarion Gros, âgé de 16 ans, le troisième Raptiste, âgé de 14 ans, le quatrième François, 9 ans, le cinquième Françoise, 7 ans, le sixième Thérèse, 4 ans, le septième Marguerite, 3 ans, les six derniers dans la maison paternelle.
« Détenu dans la prison du Fort d'Avignon, depuis le 4 prairial de l'an II, par ordre de la municipalité de Robions,l'» pour avoir prêté le serment de ne point reconnaître les décrets de la Convention nationale depuis le 31 mai, (quoiqu'il ait rétracté son serment dans le temps prescrit,) lorsqu'il fut député à Marseille par l'infâme section ; 2° pour n'avoir pas donné une épreuve certaine et non équivoque de civisme ;
« Agriculteur, possédant environ 1000 livres de revenus.
« Comme cet individu n'est que simple agriculteur, nous ne pouvons donner aucun renseignement positif sur ses liaisons et ses relations.
« Nous ne l'avons pas reconnu pour contre-révolutionnaire aux mois de mai, juillet et octobre 1790 ; mais, pendant les sections, il s'était déclaré en laveur des Marseillais fédéralisés.
s messidor — 26 juin i7g4' ^55
et étant député à Marseille par la section, il prêta le serment de ne plus reconnaître les décrets ; nous ne savons pas, à part ce, qu'il ait signé des pétitions et arrêtés liberticides. *
Charles grt)s, après un mois de détention à Avignon, lut conduit à Orange ; et le 8 messidor (26 juin), Viot l'accusa « de s'être rendu coupable du plus affreux de tous les crimes ; il a juré de ne plus reconnaître la Convention nationale, de ne plus obéir à ses décrets ; il a été, en qualité de commissaire, à Marseille pour y siéger dans la prétendue assemblée électorale qui voulait installer à Bourges une nouvelle Convention ; il a reçu une indemnité de la commune de 114 livres ; il a voulu par là allumer la guerre civile, étendre les ravages de l'anarchie ; il a par là enfin été le complice des fédéralistes du Midi et des rois étrangers ; il a conspiré contre la sûreté et la tranquillité du peuple, et contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »
Et après les débats, au mépris de l'amnistie accordée par la loi, la Commission populaire condamna Gros a être décapité.
Il subit sa peine le même jour, à six heures du soir, avec les autres victimes condamnées dans la même séance.
ll^« Séance
9 Messidor. — Absinthe.
(Vendredi 27 juin. — Fête du Sacré-Cœur).
Neuf prévenus furent jugés dans cette séance ; quatre furent envoyés à Téchafaud ; ce sont Bouchet, avoué, et Devaux, coiffeur, d'Avignon, Alizier Chancel, curé de Visan, etTabbé Vincenty, de Piolenc; quatre Orangeois furent condamnés à la détention jusqu'à la paix : Denis Guibal, perruquier, 32 ans, Jean-François Boyer, apothicaire, 43 ans, Joseph Coste, cultivateur, né à Saint-Geniest (Gard), 33 ans, et Claude Berlier, tailleur, né à Fitilieu (Isère), 39 ans ; Antoine Maillard, perruquier, né au Pont-Saint-Esprit, domicilié à Orange, 41 ans, fut seul acquitté et mis sur-le-champ en liberté.
N** 67. ÉUenne BOUCHET, avoué.
M. Bouchet avait 78 ans, d'après le rapport de Raphel <i), quand il parut devant les juges d'Orange. Son crime fut d'avoir signé, en qualité de secrétaire de la section des Amis des biSy l'adhésion faite par sa section à la proclamation suivante, délibérée par les Amis de la paix. « Sur la motion d'un membre, il a été délibéré de faire rendre au comité général une proclamation, tendante à faire rendre les armes cachées, et peut-être entre les mains (de gens) que nous avons à redouter, sous des peines grièves contre les contrevenants. Elle a de plus délibéré de prier les autres sections ses sœurs à adhérer à la présente délibération* En séance permanente, le 25 juillet 1793. Signé Joubert, vice-président, Alexandre Tournel, pro-secrétaire. *
Toutes les sections avignonaises adhérèrent à cette proclamation. Dénoncé conmie signataire, Bouchet fut arrêté et emprisonné à Avignon le 18 floréal (4 mai 1794). Le 30 prairial sui-
(1) Le Ref^stre des décès ne lui donne que 67 ans.
g messidor — 27 juin 1794* ^^7
vant (48 juin), on le transféra à Orange dans la prison du Cirque, avec Borty, Allier, et autres qui devaient être jugés immédiatement. Viot l'accusa devant ses juges « d'avoir servi la cause des Marseillais fédéralistes à l'époque où les sections furent établies à Avignon, il accepta de la confiance des contre-révolutionnaires la place qu'il a exercée, à leur satisfaction, de secrétaire de la section dite des Amis des bis ; par là Bouchet a prouvé qu'il était l'ennemi de la révolution et de la liberté ; par là il a donné la preuve qu'il voulait renverser le régime républicain ; par là il a voulu enchaîner le peuple ; par là il est le complice des crimes que le fédéralisme a produits ; par là il a voulu allumer dans toute la République la guerre civile et perpétuer l'anarchie ; par là enfin il est constant qu'il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République et qu'il a voulu dissoudre la représentation nationale. »
« Aucune loi, dit Raphel dans son rapport, n'avait prononcé la peine de mort contre les secrétaires des sections qui eurent lieu après cette époque, et les juges ne pouvaient pas suppléer au silence de la loi. Cependant ils ont condamné à mort plusieurs individus accusés d'avoir rempli les fonctions de secrétaires ; de ce nombre sont Vincent, sellier, Bouchet, vieillard de 78 ans, et Rivoire, chapelier. »
N"* 68. Jacques-Joseph DEVAUX, perruquier.
Dossier 72.
C'était un honnête perruquier, né à Landrecies (Nord), qui était venu se fixer à Avignon. La section des Amis des lois l'avait nommé, le 16 juillet 1793, ainsi que Boulogne aîné, administrateur provisoire. Son dossier ne lui impute aucun autre fait ; Viot n'a rien autre à lui reprocher. Mais son imagination féconde en exagérations lui fait présenter Devaux comme un ennemi, comme un traître. « Devaux, dit-il, a servi de tout son pouvoir la cause du libéralisme et de la contre-révolution ; il s'est déclaré le protecteur et l'ami des Marseillais fédéralistes ; il a reçu de leurs mains et exercé les fonctions d'administrateur provisoire de la commune d'Avignon, au moment où la contrerévolution s'y organisait avec acharnement ; il a mérité, par sa conduite dans cette place, la reconnaissance des ennemis de la
République ; il a été traître à sa patrie ; il a usurpé les pouvoirs du peuple ; il a voulu le perdre ; il a provoqué Tanarchie, excité la guerre civile, méconnu la Convention nationale ; il a enfin conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. * En conséquence, il demanda que Devaux fût puni de mort ; ce qui lui fut accordé par le sanguinaire tribunal.
Devaux avait 64 ans quand le couperet de la guillotine lui trancha la tête.
N*» 69. Esprit VINCENTY, ahhé, instituteur.
M. Esprit Vincenty (1) était né à Piolenc le 12 juin 1725 de Paul et de Jeanne Constance. L'accusateur public le dénonça comme prêtre ; l'abbé Guillon, dans les Martyrs de la foiy dit qu'il était prêtre du diocèse d'Orange, et que, pour se soustraire à la persécution que son attachement à la religion pouvait lui attirer, il se retira à Piolenc où il s'adonna à l'instruction de la jeunesse. Les documents authentiques que nous avons sous les yeux nous font douter qu'il eût reçu l'ordre de la^ prêtrise. Son dossier le nomme simplement Vabbé Vincenty ; le tableau de renseignements dressé par le comité de surveillance de sa commune le désigne deux fois par le titre A'ecclémstique; le registre des décès le qualifie de ci-devant abbé. Dans le langage du peuple, ces expressions signifient qu'il avait revêtu la soutane, et qu'il était tout au plus engagé dans les ordres mineurs.
Quoi qu'il en soit de sa qualité de prêtre ou de simple ecclésiastique, une lettre signée de Crispy, négociant, datée de Viterbe, le 17 mars 1793, arriva à son adresse : « Au citoyen Vincenty l'oncle, près la petite fontaine, à Piolenc. » Grande rumeur parmi les autorités constituées de la commune ! Une lettre venant de l'étranger ne pouvait être, dans ce temps de suspicion, qu'une correspondance liberticide avec des ennemis de la République. La lettre est saisie, lecture en est faite publiquement. C'était simplement une lettre d'affaire ; pas un mot de politique, pas
(1) M. Tabbé André l'appelle Esprit Rive, abbé ; M. Guillon lui codsacre une notice sous le nom de Esprit Vincent.
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une allusion au gouvernement. Néanmoins le soupçon exista.
La municipalité de Piolene n'osa pas faire arrêter M . l'abbé Vincenty pour avoir correspondu avec des émigrés ; mais elle lança contre lui, en novembre 1793, un mandat d'arrêt pour n'avoir pas prêté le serment prescrit par la loi. Il fut arrêté el conduit dans les prisons d'Avignon, où il demeura près de sept mois.
Le 29 prairial (17 juin), le comité de surveillance dressa son tableau, comme suit :
« Esprit Vincenty, ecclésiastique et garçon, âgé de 70 ans, détenu à Avignon depuis sept mois, par ordre de la municipalité, pour n'avoir pas prêté le serment ; — 500 livres de revenus. — ses liaisons avec les ennemis de la liberté et de l'égalité, ayant continuellement souffert dans sa maison d'ossemblées de fanatiques, ayant refusé le serment requis par la loi, — correspondant avec les émigrés. »
Quand la Commission populaire eut commencé ses sanglantes opérations, M. l'abbé Vincenty fut amené dans la prison du Cirque à Orange, et le 9 messidor, Viot, donnant un libre essor à sa fougueuse imagination et à sa haine contre le clergé, l'accusa en ces termes :
« Vincenty, cirdevantprêtrey a tenté tous les moyens que la scélératesse peut inventer pour perdre la chose publique ; il est l'ennemi de la révolution et de la liberté ; il n'a jamais cessé de conspirer contre le peuple et sa tranquillité ; il a compromis le salut public, en excitant avec fureur et succès le plus dangereux fanatisme ; il a entretenu des correspondances liberticides, ou tout au moins criminelles, avec les ennemis extérieurs de la République ; il a pu leur faire connaître notre situation politique, leur dévoiler les secrets les plus importants de l'Etat, les instruire de nos dangers et de nos pertes ; par là, il est constant qu'il a servi les projets de contre-révolution de nos ennemis, qu'il a trompé le peuple, qu'il a provoqué l'anarchie et la guerre civile, qu'il a enfin conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »
Et après cette furieuse et mensongère accusation, Viot conclut à la peine de mort. Elle fut prononcée; le 27 juin, à six beures du soir, M. Vincenty était décapité, à l'âge de 69 ans.
Dix témoins avaient été assignés contre lui.
N* 70. Pierre CHAHCEL, curé de Vism.
Dossier 168.
Né à Châtillon en Diois (Drôme) le 22 décembre 1766, fils de Pierre, meunier, et de Marie Ferriol, M. Pierre Chancel (1) fut d'abord nommé curé de Reillanette près Nyons, et ensuite de Visan. Jeune, imagination ardente, cœur sensible, il se dévouait tout entier à ses amis. Il se lia d'une étroite amitié avec M. le baron Jean-Baptiste de Pélissier, seigneur de Saint-Christol, qui, paractedul7 décembre 1792, lui donna procuration générale pour gérer et administrer toutes et chacune de ses affaires dans la commune de Visan, où il possédait des propriétés. Cette gestion l'obligea à une correspondance suivie qui ne fit que resserrer les liens de leur amitié. Le 19 mars 1793, il lui écrivit à Armes, commune de St-Christol près Alais : « Ami, j'ai pris tous les renseignements dont je vous ai parlé. La loi n'est point en votre faveur, ou pour mieux dire l'arrêté du département de la Drôme. En voici à peu près la teneur : « Tout père, mère d'émigrés, nobles, agents et hommes d'affaires seront désarmés et regardés comme suspects ; ils seront soumis à paraître à l'appel qui se fera chaque jour à la municipalité, et cela à une heure qui sera indiquée par cette dernière. » Voilà, cher ami, l'arrêté de notre département. Vous êtes tranquille, il faut provisoirement y rester ; personne ne sera assurément plus puni que moi qui me faisais une fête d'avoir auprès de moi le meilleur de mes amis. Mais comme je ne suis point égoïste, et que mon bonheur dépend du vôtre, je sais faire des sacrifices.
« J'ai fait toutes sortes de perquisitions, je me suis informé et je n'ai rien appris de bon. On vient de me dire que le département de l'Hérault vient d'envoyer une adresse afiOceuse dont l'envoi aux départements a été décrété. En voici le sens : Ces citoyens veulent qu'on exporte tout ce qui est suspect ; on m'a dit plus, on soutient qu'à Marseille, on en a déjà embarqué plusieurs. Ami, soyez tranquille; écrivez-moi tous les courrier?; je ne souffrirai jamais, supposé qu'on exporte, que vous le soyez seul ; non, je ne vous quitterai jamais, je suis heureux de partager vos peines.
(1) Dans plusieurs documents il est appdé Pierre Alizier^ChanceL
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« Ayez le certificat de civisme dont je vous ai parlé, et alors vous me l'enverrez, afin que je puisse par ce moyen et celui de mes amis obtenir du département un arrêté en votre faveur. Soyez, en attendant, tranquille ; je vous réponds sur ma tête des événements. Dites-moi que vous m'aimez toujours, et je serai content, »
Cette amitié franche, sincère, dévouée, lui fut imputée comme un crime, le jour de sa condamnation.
Le zèle, le dévouement qu'il déployait pour se rendre utile lui firent beaucoup d'ennemis. Il fallait, à cette époque, sous peine d'être déclaré suspect, être membre des sociétés populaires, et obtenir d'elles un certificat de civisme. Personne n'était exempté, les prêtres eux-mêmes devaient être munis de ce certificat. Pour pouvoir continuer le bien dans sa paroisse, il dut se soumettre à cette exigence, et il usa de son influence pour faire admettre dans la société le curé de Saint-Maurice, son ami. Les patriotes le lui reprochèrent.
fl força un patriote à restituer des pièces d'argenterie volées au château de Bésignan ; le patriote lui en garda rancune.
La commune le désigna pour porter à Paris l'acte d'acceptation de la constitution ; il fut si indigné des excès des Jacobins qu'à son retour, en passant à Valence, il raconta les excès auxquels se livraient les Montagnards; on l'applaudit; mais, quand fut arrivé le règne de la Terreur, ceux qui l'avaient applaudi le dénoncèrent.
Nous n'avons trouvé dans aucun dossier autant de dépositions hostiles que dans celui du curé de Visan. Sainte-Cécile, Saint-Maurice, Visan, Baume-de-Transit , Valence fournirent des dénonciateurs. Laissons parler les documents officiels.
4* L'an II de la République et le jeudi 20 juin 1793, M..., de Sainte-Cécile, dénonce à l'assemblée populaire de Visan, tenue dans la chapelle des Pénitents blancs, le curé Chancel « pour être agent ou procureur du baron Pélissier, noble dans l'ancien régime et suspecté émigré, et de plus comme un perturbateur du repos public. Sur la fin fle septembre dernier, lors de l'assemblée convoquée à Sainte-Cécile pour la démolition des armes de la féodalité et la suppression des places offensives à la liberté du peuple, le curé Chancel exigea, contre le gré des patriotes et de la municipalité de Sainte-Cécile, un billet de logement çbez le sieur Dupré, négociant suspecjt à la révolution ;
202 ONZIÈME SÉANCB.
le 7 novembre suivant, s'étant coalisé avec les aristocrates, il tenta de faire élire président de la société populaire le citoyen Bruno Goujon, et fit menacer du sabre par des grenadiers ledit dénonçant qui s'opposait à cette élection. »
Il est probable que ce patriote aspirait à la présidence.
2* Deux commissaires de la société populaire de Saint-Maurice dénoncent ledit Chancel « pour avoir tenté d'allumer la guerre civile dans Saint-Maurice, en voulant forcer les braves sans-culottes de cette commune à recevoir notre curé, membre de la société populaire. Ces deux curés avaient tellement prévenu les fanatisés ou faibles d'esprit que la majeure partie de l'assemblée s'écria : « Nous voulons notre Curé, nous le voulons. » Les patriotes s'étant opposés énergiquement à cette ré-r ception (parce que leur curé n'était pas digne d'être reçu dans une société d'hommes libres), coururent risque de se voir égorger au sein de leur société par ceux qui s'étaient laissés séduire, et par un oflScier volontaire que Chancel avait amené pour effrayer les sans-culottes. Le tumulte fut si grand que le président fut obligé de lever la séance, mais Chancel la fit réouvrir pour mieux arriver à saccager les vrais républicains. La victoire cependant resta aux sans-culottes, le curé ne fut pas reçu. Après la séance, Chancel fit de vifs reproches au président, lui disant qu'il n'était pas un homme, mais un rien, pour n'avoir pas inscrit le curé sur les registres de la société populaûre. (1) »
3* Louis S..., de Visan, le dénonça « pour avoir dit qu'il n'avait été au siège de Bésignan que pour sauver l'abbé Autran, de Rémusat, reconnu pour avoir fait feu sur les patriotes assiégeants, fait pour lequel il fut décollé à Nyons. »
4* Trois autres patriotes, Jean-André A..., Joseph R... et Joseph M... le dénoncent encore pour avoir signé, comme procureur du baron de Pélissier, une affiche qui fut placardée à la Maison commune.
5* Jean-Pierre V... et Jean-Joseph G... le dénoncent aussi pour avoir quitté sa paroisse de Eeillanette, être venu à Visan, et avoir cherché à toucher double traitement.
6« Il fut accusé encore d'avoir, dans la séance du 8 mai 1793,
(1) Gela prouve le respect que les patriotes d'alors, comme ceux d'aniourd'hui, portaient au suffrage uoiversel, quand il leur était défavora- Dle ; puisque la majorité voulait le curé, la minorité aurait dû s'incliner.
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fait délibérer à la société populaire de Visan que tous les membres prêteront serment de se pardonner.
?• Enfin, on lui reprocha qu'étant porté sur la liste des suspects par arrêté du département de la Drôme du H avril 1793, il avait répondu « qu'il ne reconnaissait pas cet arrêté, et qu'il avait invoqué une loi de la Convention nationale relative à cet objet.
Toutes ces dénonciations furent transmises à l'administration du département de Vaucluse, le 15 septembre 1793. Le lendemain, sur la réquisition du comité de Salut public, un lieutenant, accompagné de deux gendarmes, fut mandé pour se saisir de M. Ghancel ; mais, malgré toutes les diligences, perquisitions et recherches, ils ne purent le découvrir. Ordre fut donné par la municipalité de faire apposer incessamment le scellé sur les meubles et effets lui appartenant.
M. le curé de Visan fut arrêté à Die le 28 septembre suivant. La nouvelle de son arrestation fut apportée à Visan par un patriote de Valréas. Il fit assembler la société populaire, le 8 octobre, lui annonça l'arrestation du curé, et fit délibérer que tous ceux qui ont des dénonciations à faire se porteront le lendemain auprès du juge de paix qui dressera sa procédure; et que le comité députera un de ses membres pour se porter au comité central de Suze, l'invitant à faire passer copjp de la présente délibération au citoyen Boissel, représentant du peuple à Valence, aux administrateurs de la Drôme, à la société populaire et aux administrateurs de Die, ainsi qu'à la société de Châtillon, sa patrie.
Les dénonciations recommencèrent contre l'infortuné prêtre. Le juge de paix en reçut sept le dimanche 6 octobre. En voici le procès-verbal :
« Du dimanche, 6 octobre 1793, à 7 heures du matin, devant nous Joseph François Fauvin, juge de paix du canton de Visan, sont comparus Pierre Martin D... et Joseph M... lesquels, après serment par eux prêté de dire la vérité sur les faits qui leur seront proposés sur la conduite de Chancel, ex-curé de cette paroisse ,
1** Us nous ont déposé tous les deux que ledit Chancel a, pendant son séiour dans cette citéj été un agitateur, a égaré le peuple, et a été la cause des principaux troubles qui sont survenus dans cette ville ;
*» Qu'il a été l'agent pendant plusieurs mois de Pélissier, cidevant baron ;
3* Que ledit Chancel avait trempé dans la rébellion des Marseillais, qu'il voulait, par ses grands raisonnements, induire le peuple de Visan à se joindre à eux, et qu'un des premiers jours de juillet dernier, venant de Valence, il dit à la tribune de la société populaire de Visan que le département de la Drôme était coalisé avec les Marseillais, qu'ils étaient dans les bons principes, qu'il fallait se joindre à eux, qu'ils voulaient rétablir l'ordre.
4* Joseph Marie M... et Jean- André A... déposent que le citoyen M... s'étant porté au siège de Bésignan pour exterminer les traîtres qui s'étaient renfermés dans le cnâteau, son zèle, son courage pour la patrie lui procura quelques fausses pièces de bijouterie dont le traître Chancel lui nt enlever à son arrivée avec des grandes menaces. (1)
»• Pierre M... dénonce que le curé Chancel a dit à la tribune que la Convention nationale n'était pas libre, attendu qu'elle est entourée de cent mille bayonnettes.
6* Joseph R..., gendarme national, ajoute que ledit Chancel, à son retour de Valence, lui dit qu'il ne fallait pas médire des Marseillais, car dans peu ils passeraient dans nos foyers, et malheur à ceux qui auraient mal parlé d'eux, et que lui-même (Chancel) avait été député par le département de la Drôme pour aller au devant d'eux.
7* Enfin, Jean- André M... déclare en outre que Chancel lui a dit avec une grande joie que l'armée des Marseillais avait battu celle de Carteaux sur les bords de la Durance.
Ces dénonciations furent immédiatement expédiées aux di-
(1) Cette dénoDciation fût renouvelée le 22 frimaire (12 décembre) par M... lui-même, eo pleine assemblée populaire. Nous nsonB dans le registre de la société :
< Le citoyen M., ayant demandé la parole, a dit que, depuis longtemps, il avait été destitué de la cbar^e de tambour-major de la garde nationale, a demandé à rassemblée si les motifs qui avaient oblige à la destituer, étaient assez arief pour le priver de cet emploi ; on a répondu non ; et rassemblée a unanimement délibéré qu'il serait réintégré dans la charge de tambour-major; et continuant toujours d'avoir la parole, il a exposé que lui ayant été fait injustice dans ce même temps, au sujet des bijouta qui, en s'exposant à la prise du chftteau de Bésignan, lui était tombé en son pouvoir, et qu'un célérat de curé nomé Cbansel que nous avions, luy avait fait éter, il a demandé que lesdits Bijoats luy fussent rendus comme de Droit ; il a été arrête que le dépositaire rendrait compte desdits Bijonts. Signé : F... président S... secrétaire. >
Cette délibération prouve qu'au commencement de la Révolution, ou avait encore quelque pudeur, puisqu'on destitua le tambour-major pour avoir vole des bijoux, qui furent déposés à la demande de M. le curé. Quand plus tard la révolution eut affolé les têtes, le sentiment de la justice et au droit disparut; le voleur demanda et obtint sa réhabilitation, tandis que le curé fut traité de scélérat. — Ce patriote voleur oe craignit pas de dénoncer au comité de surveillance de Sainle-Gédle sa propre tante pour avoir dit : « qu'il serait à souhaiter qu'on retint en prison ceux qui devaient aller témoigner contre le curé uhancel. >
(Extrait du Registre du comité de surveillance.)
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verses administrations avec demande que M. Chancel, détenu à Die, fût traduit à Avignon devant le tribunal criminel.
Docile aux ordres du comité de Visan, le département de la Drôme prit, le 12 octobre, un arrêté disant que Chàncei, à son retour de Paris, a calomnié la Convention et le peuple de Paris dans les discours qu'il a tenus à Valence, et qu'ordre est donné de le conduire de brigade en brigade par^levant le directoire de Vaucluse, qui l'écrouera ainsi qu'il avisera.
Il fut conduit à Avignon comme un criminel, escorté par la gendarmerie, le 18 octobre 1793.
La haine de ses ennemis n'était pas satisfaite encore.
Le 30 frimaire (20 décembre), la société de correspondance de Valence oflrit au tribunal criminel d'Avignon de fournir cinq témoins qui témoigneront contre Chancel, si on a besoin de lumières sur cet homme plus qu'incivique.
Pendant sa longue détention qui dura huit mois, M. Chancel n'eut d'autre consolation que les visites d'une tante nommée Girard, logée près l'église Saint-Agricol, chez un vitrier nommé Vallon, laquelle chaque jour lui portait sa nourriture.
L'ennui de la prison, le désir de la liberté, la crainte de la mort, lui inspirèrent la pensée d'écrire le!*' germinal (21 mars) à la société populaire de Visan, la priant de le faire élargir.
Sa lettre ne produisit pas l'effet qu'il attendait. Nous lisons en effet dans le registre des séances de l'assemblée populaire : c Séance du 6 germinal (26 mars). « Il a été fait lecture d'une lettre du ci-devant curé Chancel détenu à Avignon, qixHl a donné de l'indignation à l'assemblée ; à l'unanimité on arrête d'envoyer la lettre qu'il aétélu kldi société populaire d'Avignon, et dirigé (rédigée) par les quatre député à cet effet.
c A la société populaire d'Avignon.
« Visan, le 6 germinal 2* année républicaine (26 mars).
« Citoyens frères, amis et nos alliés. La société populaire de cette commune de Visan, légalement convoquée le 3* germinal, a nommé les quatre commissaires soussignés pour vous donner connaissance des faits les plus graves que nous avons pris et recueiUis de la conduite qu a tenu Chancel, ledit curé de la commune, détenu à présent dans les prisons d'Avignon depuis le mois de septembre (vieux style),
« Soyez bien assurés, citoyens, de l'intécrité de nos cœurs et de nos sentiments, et que nous ne nous laisserons pas ffuidés dans ce récit par l'esprit de haine et de vengeance si contraire à celui des républicains dont nous faisons profession.
26(i ONZIÈME SÉANCE.
« Avant la fédération des Marseillais, Ghancel avait le dehors d'un patriote, faisant les fonctions d'agent du ci-devant baron de Saint-Ferréol, et se montrant partout son zélé défenseur. Il y eut à Valence le 24 juin dernier un club central, auquel il s'y fit député. A son retour, il demanda à la municipalité une convocation extraordinaire de la société populaire. Le président de ladite société fit de suite convoquer ladite assemblée à la réquisition de ladite municipalité. La séance ouverte, Ghancel demande la parole, monte a la tribune avec son air scélératesque, et commence sa harangue par faire le rapport de ce qui s'est passé à Valence en disant qu'il avait voté que la Convention nationale n'était pas libre lors du 31 mai, 1 et 2 juin derniers, et qu'il fallait par conséquent ne plus la reconnaître; que les Marseillais étaient dans les bons principes, qu'ils ne marchaient que pour faire respecter les propriétés et les personnes, et détruire l'anarchie ; que le département de la Drome était coalisé avec eux. Le peuple entendant ce discours, semblait donner dans le piège de ce scélérat, en applaudissant à ce qu'il disait.
« Le président avec trois ou quatre montagnards se levèrent et dirent qu'on devait toujours reconnaître la Convention nationale et que les Marseillais ne marchaient pas légalement, et qu'il ne fallait pas les reconnaître tant qu'ils ne reconnaîtraient pas eux-mêmes la Convention. Le président alors avec quelques autres prêtèrent le serment de mourir à leur poste plutôt que de reconnaître lesdits Marseillais.
« Le scélérat Chancel sortit alors de l'assemblée, et les montagnards firent comprendre au peuple que tout ce qu'il avait dit était faux, et le peuple reconnut dans l'instant son imposture. Avant la fin de la séance, l'imposteur revint en disant que trois ou quatre membres s'opposaient à la volonté des citoyens.
« Citoyens frères, depuis que le fédéralisme a levé sa tête infernale, ledit Chancel n'a pas discontinuer de louer le parti de la plaine, et de mépriser celui de la Montagne; il faisait toutes sortes de menaces à tous les vrais montagnards et sansculottes pour les faire changer de sentiments, et dit dans une occasion à un de ces bons répubUcains: t Quitte ta clique, car la tête de tes collègues ne tiendra pas longtemps. »
« Voilà à peu près tout ce que nous pouvons dire pour remplir la commission que la société populaire vient de nous donner. La procédure qu'on 2l dressé contre lui, et qui se trouve chez l'accusateur public, vous instruira encore mieux, citoyens frères, des crimes de ce scélérat. »
Au lieu de la liberté qu'il réclamait, M. Chancel fut amené à Orange dans la prison du Cirque, et le 9 messidor (27 juin) il comparaissait devant la Commission populaire. Viot, pour l'accuser, fit appel à toutes les ressources de son verbiage révolutionnaire, et entassa sur lui crimes sur crimes :
« Je vous dénonce, citoyens juges, dit-il, Chancel, ex-curé
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de Visan, aussi fourbe qu'aristocrate sans pudeur ; il est, sans contredit, l'un des plus dangereux ennemis de la République et de sa prospérité ; tous les crimes lui sont familiers ; aucun n'est étranger à la perversité de son cœur ; il a cherché à force de fourberie et de bassesse à se former un parti dont il se réservait d'être le chef ; député plusieurs fois à des réunions de sociétés populaires dans les crises violentes qui ont ébranlé le vaisseau politique de l'Etat, il a constamment été celui qui a cherché à le renverser pour lui faire faire naufrage, et étabUr sur ses débris le triomphe de la tyrannie. C'est lui qu'on a vu entretenir des correspondances criminelles avec les plus dangereux contre-révolutionnaires ; c'est lui qu'on a vu leur promettre une protection ouverte ; c'est lui qui jurait entre leurs mains, dans le cas où la justice nationale pût les découvrir et les poursuivre, de ne pas les abandonner et de s'attacher à leur fortune ; c'est lui qui s'est efforcé de tromper le peuple, et d'égarer l'opinion publique ; c'est lui encore qui, s'étant à force de cabales, fait députer à Paris pour porter à la Convention les vœux des habitants de sa commune pour l'acceptation de la constitution républicaine, publia partout les récits les plus alarmants sur notre situation politique ; c'est lui qui calomnia le peuple de Paris et la représentation nationale de la manière la plus indécente ; c'est lui qui, après s'être arrêté à Lyon, dont les soldats de la République faisaient le siège, répandit avec affectation les éloges les plus outrés sur le patriotisme, disait-il, de ses habitants ; c'est lui enfin qui prêcha dans tous les lieux, et particulièrement dans sa commune, le fédéralisme le plus afEreux ; il ne peut et ne doit donc être considéré que comme le chef de la faction scélérate qui a voulu détruire la liberté et la France répubUcaine puisqu'il a tenté d'allumer la guerre civile qu'il a avûi la représentation nationale, et surtout la Montagne» et la Convention, et qu'il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. » Et en vertu de l'article 4 de la loi du 6 octobre 1791, Viot demanda aux juges de prononcer la peine de mort.
La sentence fut prononcée ; et le même jour, k six heures du soir, M. Chancel marchait à la guillotine avec Etienne Bouchet, Jacques Devaux et l'abbé Vincenty.
Neuf témoins avaient déposé contre lui.
268 ON£fÈME SÉANCE.
Après la chute de Robespierre, une immense réaction s'opéra dans les esprits ; les partisans de Robespierre et de son régime terroriste furent dénoncés et poursuivis ; les familles des victimes, jusqu'alors muettes, demandèrent vengeance. A Visan en particulier, on vit quatre-vingts personnes déposer, le 7 août 1794, devant le juge de paix du canton, contre Michel-E..., l'accusant de despote, de contre-révolutionnaire, de libertin, de voleur et de faux témoin. Parmi les dénonciations dont cet homme fut l'objet, nous ne relèverons que celles qui concernent M. le curé de Visan.
« Nous dénonçons Michel E..., dît la municipalité, pour avoir obligé, pour ne pas dire forcé, le citoyen Joseph-François Fauvin, ex-juge de paix, sous des menaces violentes, de prendre une information, il y a environ seize mois, contre Pierre Chancel, ancien curé de cette commune supplicié depuis lors à Orange, sur un fait de prétendu fédéralisme de la part de ce dernier ; d'avoir à ce sujet fait entendre plusieurs témoins qui dér)sèrent en faveur dudit Chancel ; cela n'étant point confonnae ses désirs, il fit suspendre la continuation de l'mformation, en disant audit Fauvin que ces hommes étaient aristocrates, et d'avoir défendu audit Fauvin d'envoyer la procédure, en le menaçant de le dénoncer s'il l'envoyait. Fauvin a déposé la même chose, déclarant de plus qu'il est à sa connaissance que le dit Michel E... alla déposer contre Chancel, lors de son jugement au tribunal soi-disant populaire, et qu'avant de partir, il dit : t Nous allons faire guillotiner le curé Chancel », ayant appris par le bruit pubhc qu'il l'avait extraordinairement chargé dans sa déposition. »
Là se terminèrent les opérations de la Commission populaire pour la première décade. Elle avait tenu onze séances, rendu quatre-vingt-quatre jugements, condamné soixante-dix personnes à l'échafaud, neuf à la détention, et prononcé cinq acquittements.
Le lendemain, jour de décade, le tribunal et la guillotine chômèrent pour reprendre avec plus d'ardeur pendant la décade suivante qui vit immoler quatre-vingt-six victimes.
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1S«« Séance
11 Messidor. — Coriandre {Dimanche i9 juin,— Samt Pierre et Saint Paulj apôtres)