‹ Les 332 victimes de la Commission populaire d'Orange en 1794, d'après les documents officielsChapitre 55 sur 72 · VICTIMES D'ORANGE · texte numérisé non relu

VICTIMES D'ORANGE

N* 83. Sébastien DELONGES, avocat.

Dossier 134.

M. Sébastien Delonges naquit à Orange le W août 1751 de M. Louis-Alexandre-Sébastien Delonges, avocat à la cour, et de W Marie Pamet. Il fut reçu docteur en droit par TUniversité de cette ville. Nous trouvons son signalement dans un sauf-

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conduit que lui délivra la municipalité : « Laissez passer Sébastien Delonges, français, citoyen domicilié de cette ville, âgé de 41 ans, taille de 5 pieds, cheveux et sourcils châtain-clair, les yeux bleus et tendres, le nez un peu retroussé, bouche moyenne, menton rond, front relevé et un peu sillonné, visage ovale, et prêtez-lui aide et assistance en cas de besoin. Délivré dans la maison commune, le 23 juin 1793, l'an II de la République française. »

Arrêté comme suspect par mesure de sûreté générale, la municipalité d'Orange lui fit subir, le 3 août 1793, un interrogatoire dont suit le procès-verbal :

« L'an 2<i de la République 1793, et le 3 août à 5 h. 3/4 de relevée, nous avons mande devant nous, dans une salle de la Maison commune, un citoyen détenu provisoirement et à la clameur publique dans les prisons de cette ville, lequel a prêté serment de dire la vérité. (1).

« Il a répondu se nommer Sébastien Delonges, cadet, être âcé de 42 ans, vivant de ses revenus, être originaire et habitant de cette ville d'Orange ;

« Savoir qu'il a été arrêté comme prévenu de fédéralisme ;

« Qu'à la vérité, il est sorti d'Orange vers 8 heures et demie du soir le jour que les Marseillais ont pris la fuite, qu'il s'est dirigé sur Avignon, où il est entré le lendemain sur les 3 heures du matin;

f II sortit d'Orange, parce que dix jours avant l'arrivée des Marseillais dans cette ville, il avait déposé une plainte, qui est écrite dans les registres de la municipalité, contre Peytavin, à raison des menaces violentes que ce dernier lui avait faites à Sorgues, lors de la sortie des troupes orangeoises, et, craignant les suites de ces menaces, il avait cru prudent de quitter Orange.

« A Avignon, il est descendu à l'hôtel delà Poste, n'y est resté qu'une heure et quart, le temps de se reposer ; n'avoir vu aucun Marseillais ; vers quatre heures et quart, il a demandé à qui il fallait s'adresser pour avoir un billet de sortie ; on lui répondit d'aller au directoire, où il s'est rendu avec Fatras, orfèvre ; là on le renvoya au commissaire civil de Marseille qui lui accorda de suite le billet de sortie qu'il sollicitait ;

« Ses motifs, en sortant a'Avignon, étaient d'ôter aux Orangeois tout soupçon qu'il eût suivi les Marseillais ;

« D'Avignon, il se rendit à Villeneuve vers cinq heures et un quart du matin ; il partit le lendemain lundi à trois heures du matin pour Beaucaire sur une barque. De là, il se rendit à Tarascon chez son ami Fatras, receveur de l'Enregistrement, qui lui indiqua une chambre garnie et une pension ; il est resté douze jours dans cette ville ;

(1) Nous supprimone, pour abréger, les questions adressées par Toffi* cier maDicipaf.

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« Il alla ensuite à Bagnols chez son oncle, et rentra à Orange sur les instances de plusieurs compatriotes qui rassurèrent

Su'il n'avait rien à craindre, que Ton savait très bien que son iflërend avec Peytavin était Tunique cause de son départ. »

Ce procès-verbal fut transmis au comité de surveillance qui fit mettre M. Delonges en état d'arrestation « pour avoir, étant armé d'un fusil, suivi les Marseillais rebelles lors de leur fuite d'Orange, comme il conste par plusieurs dénonciations. »

Il fut enfermé à la Baronne le 27 août 1793, où il resta pendant dix mois.

Nous avons cherché les dénonciations dont parle le comité ; nous n'en avons trouvé qu'une seule sous la date du 30 août. « Une femme déposa que le 13 juillet, quand les Marseillais s'en allaient du côté d'Avignon, elle rencontra une troupe, dont un lui heurta le coude, qxxHl a reconnu Delonges Monclus, et que Delonges et Coste étaient armés, et qui étaient mêlés avec les Marseillais. »

Cette dénonciation servit de prétexte à ses ennemis pour le perdre.

Le 3 prairial (22 mai), le comité de surveillance dressa son tableau de renseignements, dans lequel on énonce le motif de son arrestation, que nous avons donné : « Sébastien Delonges, garçon, avocat sans cause aucune, jouissant de 12 à 1500 livres de revenus ; lié indifféremment avec les patriotes et les aristocrates ; il n'a jamais eu le caractère et les opinions d'un bon citoyen, et même il s'est couvert du manteau du patriotisme pour tromper le peuple dont il a abandonné la cause lors du fédéralisme. »

M. Delonges se défendit. Dans une pétition adressée à la Commission populaire quelques jours avant sa mise en jugement, il prouva son civisme.

« Sébastien Delonges, citoyen d'Orange, aux citoyens composant la Commission populaire et révolutionnaire à Orange.

« Citoyens. Si quelqu'un croyait avoir mérité les applaudissements publics, c'est sans doute celui qui, par sa conduite constante et uniforme depuis l'époque de la révolution, s'est montré zélé sectateur de la liberté et de l'égalité ; mais le zèle infatigable du comité d'Orange, toujours actif pour le bien de la chose publique, l'a porté à me mettre en état d'arrestation le 27 août (vieux style) par mesurç de sûreté. Veuillez, citoyens,

jeter un coup d'œil sur le tableau suivant, et vous serez, je pense, convaincus de cette vérité.

« Depuis la révolution, mon civisme a été connu de tous mes concitoyens, et ma conduite s'est toujours soutenue dans ses principes. Voici les faits :

« Depuis rétablissement de la garde nationale, j'ai fait mon service avec exactitude dans les places d'oflBcier, sous-officier et soldat; j'ai été partout où le bien de la chose publique l'a exigé.

« Je fus volontairement et à mes frais à Jalès pour exterminer les contre-révolutionnaires qui s'y étaient rassemblés ; et je partageai même avec ceux de mes camarades qui se trouvaient dans le besoin, le peu d'argent que j'avais. J'ai fait don d'habillements aux défenseurs de la patrie, sans en répéter le montant. Dans toutes les circonstances où il a fallu faire des dons patriotiques, soit pour les volontaires, soit pour des souliers et autres articles, j'ai toujours donné au delà de mes facultés.

« La société me nomma commissaire avec trois citoyens clubistes pour nous transporter chez tous les citoyens d'Orange, à l'effet de les inviter à faire quelques dons pour les défenseurs de la République ; après cette opération, mes confrères me chargèrent de faire à la tribune le rapport de notre mission, pour donner connaissance du montant des offrandes ; la société très satisfaite de mon zèle me nomma par acclamation et par délibération, trésorier des sommes de cette collecte, et le moment du départ de nos frères d'armes étant arrivé, je me portai au comité pour lui offrir d'une part 1517 livres 17 sols, tant en assignats qu'en numéraire, et d'autre part 169 livres 2 sols dont j'étais dépositaire.

« Je fus reçu membre de la société le 13 mars 1791.

« J'ai payé 450 livres pour mon don patriotique, le double établi par décret de l'Assemblée constituante, et avec exactitude mes impositions.

« La garde nationale manquait de fusils, et l'on fut chez tous les citoyens patriotes les inviter à faire une masse pour en acheter et armer ceux qui ne l'étaient pas, je donnai suivant mes moyens.

« La société m'a chargé de plusieurs commissions, et par ma conduite et mon exactitude à remplir ses vues, elle a toujours eu lieu d'être satisfaite.

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« La municipalité nommait à la place d'adjoint aux procédures criminelles, elle me fit avertir qu'elle venait de me nommer, je fus prêter le serment entre ses mains, comme porte le décret. J'y ai fait mon service avec la plus grande exactitude et à la satisfaction du tribunal ; l'accusateur public lui-même comptait toujours sur moi.

« Il y eut un changement dans le tribunal de paix ; l'assemblée primaire fut convoquée, et mes concitoyens desquels j'étais parfaitement connu, m'y placèrent en qualité d'assesseur, et j'y ai fait mon service journalier à la satisfaction non seulement du tribunal mais de tous mes concitoyens.

« Dans toutes les occasions, j'ai prêté le serment de fidélité à la Convention nationale, et la soumission la plus scrupuleuse à ses décrets conmie fonctionnaire et comme particulier.

« Lorsque les infâmes Marseillais menacèrent Avignon, la municipalité fit une députation à celle d'Orange pour lui demander du secours ; le conseil général s'assembla pour délibérer et prendre les mesures nécessaires en pareil cas, et il décida d'envoyer une force armée. Avis en fut donné à la société ; après la lecture, je volai avec mon zèle ordinaire à la tribune, je fis sentir d'une manière touchante la triste situation de nos frères d'Avignon menacés par les infâmes Marseillais, je dis donc qu'il fallait marcher en masse contre cette horde de scélérats pour les exterminer et leur faire mordre la poussière. Toute la société applaudit à ma motion, et la chose s'effectua ; je fus du nombre et à mes trais. Je suis l'ennemi déclaré du fédéralisme ; je l'ai en horreur, et je l'ai manifesté dans toutes les occasions. Signé : Delonges cadet. »

Cette longue apologie de sa conduite civique, ce cri de réprobation poussé contre le fédéralisme n'empêchèrent pas Viot de le présenter à ses juges comme un contre-révolutionnaire et un fédéraliste : « Sébastien Delonges, dit-il, s'est rendu coupable d'attentat contre Tunité et l'indivisibilité de la République ; il a tenu sur la révolution des propos outrageants ; il a pris les armes pour soutenir et défendre la cause des Marseillais révoltés contre l'autorité légitime ; il est devenu leur complice en partageant leurs crimes. *

M. Delonges fut condamné à mort, et ses biens confisqués au profit de la République.

304 TRIIZIBME siANCI.

Le comité de surveillance assista en corps à cette séance, ce qu'il faisait chaque fois qu'un Orangeois était mis en jugement.

N"" 84. Esprit-Joseph de LIMOGE, négociant.

Dossier 135.

Il naquit à Orange, le 20 février 1759, de M. Pierre-Noël de Limoge et de D"* Rose-Marguerite Ducord. A l'âge de 27 ans, le 24 avril 1786, il épousa M"* Rosalie de Digoine du Par lais, de Montdragon, descendante de la famille de Luynes. De cette union naquirent trois enfants, un garçon et deux filles.

M. de Limoge avait été reçu licencié en droit dans l'université d'Orange, mais il laissa la toge pour se livrer au commerce et établit deux magasins de draperie, l'un dans sa ville natale, l'autre à Lyon.

Le 10 mai 1793, M. de Limoge obtint de la municipalité un laissez-passer qui nous fournit son signalement : « Laissez passer Joseph Limoge, français, négociant de cette ville, âgé de 33 ans; taille 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils châtains, front grand et carré, yeux gris, nez moyen et bien fait, bouche grande, menton rond et relevé, barbe noire, visage ovale, marqué de petite vérole ; et prêtez-lui aide et assistance. »

Poursuivi par ses ennemis après la défaite des Marseillais, dont il avait embrassé la cause, il se fit délivrer un passeport par sa municipalité le 23 juillet, et se fit admettre comme conducteur dans les charrois de vivres pour l'armée de Nice. Arrêté à Nîmes, le 25 octobre suivant, comme déserteur, il fut écroué par Marc Fabre, gardien des prisons. Avis en fut donné à la municipalité d'Orange, qui répondit par la lettre suivante datée du 27 octobre 1793:

€ Aux citoyens maire et officiers municipaux de Nîmes.

« Nous avons reçu hier au soir votre lettre et votre arrêté concernant l'arrestation de Limoge. Nous l'avons communiquée aussitôt au comité de surveillance aveclequel nous nous réunissons toujours quand il s'agit des mesures de salut pubUc, et c'est avec des commissaires pris dans son sein que nous vous adressons cette réponse.

« Nous commençons, citoyens, par vous faire les plus sinoères remerciements sur cette arrestation, ainsi qu'aux dénonciateurs. Depuis le commencement de la révolution. Limoge a donné des preuves multiples d'incivisme. Au mois de septem-

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bre de l'année dernière, il se rendit publiquement l'apologiste de l'insolent manifeste de Brunswick, et il assura avec beaucoup de hardiesse, en plein café, que le seul parti qui convient à la France était d'adopter les mesures perfides proposées par ce principal satellite des despotes coalises contre notre liberté. Nos citoyens témoi^èrent une vive indignation, et Limoge jugea à propos de quitter cette ville ; il y revint au bout de deux mois, mais sa conduite ne fut pas propre à faire oublier sa faute.

« Vous savez, citoyens, que notre ville a été opprimée par la horde des Marseillais rebelles. Pendant que nos bons citoyens gémissaient ou étaient en fuite, Limoge approuvait hautement leur système anti-républicain. Il fit plus ; il se joignit à leur armée et s'en alla avec elle lorsqu'elle fut repoussée par celle aux ordres du général Carteaux. Depuis cette époque, nous n'avons reçu d autres nouvelles de lui que celles que vous nous avez envoyées. Nous avons été surpris en apprenant qu'il était conducteur de charrettes, parce que cet emploi convient peu à sa fortune qui est assez considérable, et c'est un nouveau et juste sujet de suspicion contre lui.

t Voilà le témoignage que nous devions à la vérité ; vous en ferez l'usage que votre sagesse et votre patriotisme vous suggéreront.

« Nous sommes fraternellement, etc.

P. S. Limoge, ayant un emploi public de conducteur, devrait être muni d'un certificat de civisme. Notre municipalité se serait bien gardée de lui en accorder un. Examinez bien, citoyens, s'il en a siu*pris un à quelque municipalité qu'il aurait certainement trompée. »

M. de Limoge fut amené à Orange par la gendarmerie ; on l'écroua dans la prison de la Baronne où il demeura huit mois.

Sur la demande du comité de surveillance qui voulait connaître l'état de sa fortune, il lui adressa, le 27 ventôse (17 mars 4794), la lettre suivante :

c Joseph Limoge, d'Orange, aux citoyens composant le comité de surveillance de la môme cité.

» Citoyens. Pour me conformer à l'arrêté pris par iC comité au bas de ma pétition du 35 courant, je joins à la présente la note des personnes intéressées aux marchandises que j'ai à Ville-Aflfranchie (Lyon) ainsi que l'état des fonds que j'ai employés dans mon commerce dont je suis débiteur. Malgré la délicatesse qu'exige mon état, je ne saurais balancer à satisfaire le comité, pleinement convaincu de la prudence des meiïibres qui le composent dont la discrétion m'est assez connue pour mériter la plus parfaite confiance. »

3o6 TREIZIÈME SéANCB.

D'après le décompte, son passif s'élevait à 29.578 francs dûs à divers fournisseurs ; nous ne connaissons pas l'actif engagé dans son commerce. La lettre delà municipalité que nous avons citée ci-devant dit que sa fortune était assez considérable.

Ce motif ne fut pas étranger à sa condamnation.

Le 3 prairial (22 mai 1794), le comité de surveillance dressa son tableau de renseignements en même temps que celui de M. Delonges. Nous y lisons :

* Joseph Limoge, environ 34 ans, trois enfants. Détenu à Orange depuis le mois de novembre 1793, par ordre de la municipalité et de l'ancien comité de surveillance, qui furent informés par la municipalité de Nîmes que deux soldats citoyens de cette commune avaient fait devant elle une dénonciation contre lui, pour s'être montré partisan ardent du fédéralisme, et avoir, dans un lieu public, tenu des propos insultants sur les patriotes, et pour avoir été, au mois de septembre, l'apologiste du manifeste de Brunswick, et pour avoir été reconnu conduisant des charrois de l'armée, bien que sa fortune et son état ne comportassent pas une telle profession, qu'il n'avait prise que pour éviter la juste indignation des bons patriotes, ses concitoyens, et avoir joint l'armée des infâmes Marseillais, lorsqu'elle fut repoussée par celle de la Républiq^ue.

« Négociant; ses revenus sont inconnus au comité; ses relations sont avec plusieurs mauvais citoyens de cette commune. Il a montré à toutes les époques glorieuses de la révolution le caractère et les opinions d'un mauvais citoyen ; il n'est pas à la connaissance du comité qu'il ait rien signé de liberticide. »

Cinq témoins déposèrent contre lui le jour de son jugement.

Viot le dénonça en ces termes : « Joseph Limoge s'est déclaré, au moment de la rébellion marseillaise, l'ennemi de la révolution et de son pays ; il a conspiré avec eux la perte de la République et de la liberté ; il s'est armé pour soutenir la cause du fédéralisme ; il a partagé ainsi la rébellion ; il est par là le complice de la révolte. »

M. de Limoge monta sur Téchafaud en criant : Vive le Roi ! et mourut à 35 ans, laissant trois orphelins en bas Age : Marguerite-Louise-Adélaïde, née le 18 avril 1787, qui épousa M. Olivier, notaire au Teil ; Marie-Thérèse-Arsène, née le 14 octobre 1789, mariée à M. Barjavel, et Jean-Pierre-Louis-Joseph, né le 3 octobre 1788. Ce dernier a fourni une longue et honorable carrière. Entré à 16 ans à l'école militaire de Fontainebleau, il était capitaine à 26 ans ; il fit les campagnes de Napoléon, fut successivement chevalier de Saint-Louis et de la liégion d'honneur, reçut la décoration de l'ordre du Lys et la médaille de

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Sainte-Hélètie. Il épousa M"* Anne-Dareste de Saconay, et s'est éteint à Lyon le 9 mars 1886, dans sa 98"' année, entouré de ses quatre enfants, héritiers de ses vertus et de sa bravoure.

N' 85. Antoine-Joseph-Marie ROUSTAN» maire de Montdragon.

Dossier 221.

M. Antoine-Joseph-Marie Roustan (1), né à Montdragon le 2 février 1732, était un riche négociant dont la 'fortune et les bienfaits excitèrent la jalousie de quelques misérables. Elu maire de sa commune en 1790, il remplit les fonctions de sa charge jusqu'en juillet 1793, malgré les difficultés du temps et la rivalité des partis. Ouvrir sa bourse et ses greniers pour approvisionner de blé la commune, soulager les mères, les femmes et les enfants des soldats qui se battaient à la frontière, contribuer aux travaux d'amélioration, se montrer l'ami de tous, telle fut la conduite de M. Roustan pendant sa mairie. Aussi, pensant travailler au bien public et au maintien de l'ordre, il accueillit favorablement les commissaires des fédéralistes marseillais, prêta et engagea le conseil municipal à prêter avec lui, le 27 juin 1793, le serment de ne plus reconnaître la Convention ni ses décrets élaborés par les Jacobins. Ce fut le motif dont se servirent ses ennemis pour le faire périr, quoiqu'il eut, le 20 juiUet suivant, rétracté ce serment et expliqué sa conduite, comme nous allons le dire.

Pour éviter les châtiments auxquels ce serment les exposait, M. Roustan et quelques autres officiers municipaux se retirèrent d'abord au Pont-Saint-Esprit, et de là à Montélimar. Dans cette dernière ville, MM. Roustan et Jean-Joseph Raymond firent dresser acte authentique de leur rétractation. En voici la teneur :

« L'an II de la République française 1793 et le 20 juillet, avant midi, par devant nous, notaire de la ville de Montélimar (Drôme), et en présence des témoins soussignés, furent pré-

(1) Son nom est écrit RouBtaDg au registre des naissances, mais il se signe Ronstan. Il était fils de Pierre et de Richarde Soulier. Il épousa Marie-Uarguerite Desserre dont il eut huit enfants : deux garçons et six filles.

3o8 TREIZIEME SÉANCE.

sents les citoyens Antoine-Joseph-Marie Roustan, et Jean-Joseph Raymond, maire et procureur de la commune de Montdragon, y habitant, lesquels nous ont exposé que, voulant se conformer au décret de la Convention nationale qui invite tout administrateur, magistrat du peuple ou fonctionnaire public qui ont pris des arrêtés ou prêté serment dans le dessein d'empêcher la correspondance de divers points de la République avec la Convention nationale, à les rétracter dans le délai de trois jours, les comparaissants se sont empressés, en mettant pied à terre en cette ville, où la liberté règne, de manifester leurs désirs def se conformer à cette loi, même avant d'en avoir reçu la notification oflQcielle ; à Teffet de quoi ils témoignèrent leur projet de rétractation au citoyen Bro, oflBcier municipal de cette ville, le 17 du courant, jour de leur arrivée ; leur rétractation est d'autant plus spontanée et légitime que le serment qu'ils prêtèrent à Montdragon, le 27 du mois dernier, leur fut arraché par la crainte motivée sur l'approche des phalanges marseillaises qui avançaient vers eux, et ne permettaient pas de résister aux volontés exprimées par les commissaires qui les précédaient. A ces causes, ils nous ont déclaré rétracter formellement tous serments et déclarations par eux faits en contravention de la loi, voulant qu'ils soient regardés comme l'effet de la violence, et par conséquent comme nuls et non advenus, renouvelant en tant que de besoin le serment qu'ils ont prêté à la Liberté, à l'Égalité, à la République une et indivisible, au respect des lois et des propriétés, dont ils nous ont requis acte, que nous leur avons concédé. Fait audit Montélimar, en l'étude, en présence des citoyens Jean-Jacques Bro, oflScier municipal, et Humbert Long, procureur de la commune, témoins requis et signés avec lesdits comparaissants. Signés à l'original: Roustan, Raymond, Bro, Long, Candy notaire. Registre à Montélimar le 20 juillet 1793. »

Munis de cette pièce, MM. Roustan et Raymond se disposaient à rentrer à Montdragon, quand, sur une dénonce, ils furent incarcérés. Aussitôt que la nouvelle en fut parvenue à Montdragon, le pays tout entier s'émut et il fut délibéré en assemblée publique de réclamer la liberté des prisonniers auprès des représentants du peuple Nioche et Albite. Nous sommes heureux de faire connaître cette magnifique protestation

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qui honore ceux qui Font faite, et qui prouve l'estime dont jouissûent nos deux victimes.

« Procès-verbal de l'assemblée primaire du canton de Montdragon.

« Ce jourd'hui, 28* jour du mois de juillet 1793, les citoyens du canton de Montdragon, assemblés en exécution de la loi du 27 juin dernier, relative à la nomination d'un député pour porter à la Convention nationale le vœu de leur acceptation de l'acte constitutionnel ; ayant terminé leur opération, un membre a danandé et obtenu la parole et a dit :

« Les citoyens Roustan et Raymond, ci-devant maire et procureur de la commune, languissent dans les fers ; ils sont accusés d'être des contre-révolutionnaires et chfefs de parti, — d'avoir fourni une force armée pour se joindre aux Marseillais, — d'avoir commis des actes arbitraires et attentatoires envers la personne d'un citoyen d'Orange, qui a été conduit à la citadelle du Saint-Esprit, quoique muni d'un passeport et réclamé par la municipalité de cette ville. Une seule de ces accusations suflb*ait pour enlever ces deux citoyens à leurs familles et à leurs concitoyens. Sans doute nous ne pouvons que louer le zèle ardent du citoyen qui a fait cette dénonciation, elle prouve son républicanisme ; mais nous devons aussi rendre hommage à la vérité et mettre sous les yeux des Représentants du peuple les motifs qui peuvent atténuer la gravité de cette dénonciation ; nous devons rendre un témoignage éclatant au patriotisme soutenu dont ces deux citoyens ont constamment donné des preuves très multipliées depuis le premier mstant de notre heureuse révolution ; et si, dans ces derniers temps , les citoyens Roustan et RayïÈond, ainsi que plusieurs autt*es de nos concitoyens, ont prêté le serment liberticide que les sections de Marseille exigeaient, ils n'ont cédé qu'à des insinuations perfides, et à la certitude qif on avait qu'une force armée sortie de Marseille et d'Aix, le Î3 juin dernier, menaçait les communes qui né prêteraient pas ledit serment. Nous savons tous que les commissaires des sections de Marseille n'ont été reçus dans le sein de cette commune que d'après l'invitation du district d'Orange ; ils étaient porteurs d'une invitation du départemeirt des Rotïchès-du-Rhône d'acquiescer à leur dettiandè, et les invitatioi» appuyées de la forcé armée pouvaient être regar-

dres comme des ordres positifs. Ces commissaires prêchaient l'unité et l'indivisibilité de la République, le respect des personnes et des propriétés ; ils annonçaient que Marseille et Aix ne s'armaient que pour faire respecter la Convention nationale, et la liberté des représentants du peuple qu'ils disaient menacée. Les projets des Marseillais présentés sous ce point de vue égarèrent des citoyens vraiment patriotes, et leur égarement ne vint que d'un excès de patriotisme.

< Réunissons-nous, frères et amis, pour demander aux Représentants du peuple l'élargissement le plus prompt des citoyens Roustan et Raymond ; portons-nous tous garants de leur patriotisme, dont nous devons être d'autant plus assurés pour l'avenir qu'ils ont eu le malheur de se laisser égarer un instant. Demandons grâce et protection pour ceux de nos frères qui ont eu le malheur et la faiblesse d'aller joindre les Marseillais, mais qui les ont quittés à la première connaissance qu'ils ont eue de la marche de l'armée de la RépubUque, et des décrets de la Convention nationale.

« Les représentants du peuple ne visitent les départements que pour porter la joie et la consolation dans le cœur de tous les citoyens. Leur mission est d'éclairer nos frères égarés et de pardonner à l'égarement de ceux qui reconnaissent leurs fautes et s'en repentent. Je suis convaincu qu'ils céderont aux sollicitations de toute une conraïune qui demande l'élargissement de deux citoyens qu'elle réclame et dont elle répondra. Nos représentants ne cherchent qu'à rétablir la paix dans l'intérieur, réunir tous les esprits vers le centre commun et préparer par cette réunion le triomphe de la République sur tous ses ennemis.

« Un autre membre ayant obtenu la parole a dit : « qu'il était nécessaire d'ajouter qu'à l'arrivée de l'armée de la République à Montdragon, les citoyens Roustan et Raymond se sont trouvés à leur poste à la maison commune, — qu'ils se sont empressés de faire fournir à l'armée tous les objets relatifs au service, et que s'ils ont fui, ce n'a été qu'après des menaces fortes et réitérées, et cédant aux sollicitations de leurs familles éplorées qui les ont suppliés de se mettre à couvert d'un premier moment d'effervescence.

m Lesquels motion et amendement ayant été vivement applaudis, l'assemblée, convaincue de la vérité des faits qu'ils

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contiennent, a unanimement délibéré qu'elle les adopte en leur entier, et qu'en conséquence elle charge le citoyen Valibouse, juge de paix du canton, son président, assisté du nombre de commissaires qu'il jugera convenable, d'en porter l'extrait aux représentants du peuple près les départements méridionaux, et de les supplier, au nom de toute la commune, par les plus vives instances et sollicitations, d'accorder l'élargissement le plus prompt des citoyens Roustan et Raymond, et demander en même temps pardon et amnistie pour les citoyens de cette commune qui ont un instant pris les armes pour les Marseillais, mais qui se sont empressés de les quitter, aussitôt qu'ils ont eu connaissance de la marche de l'armée de la RépubUque.

« Signé : Valibouse, président, Olivier, secrétaire. »

Cette demande fut favorablement accueillie ; le 4 août Nioche et Albitte rendirent l'arrêté suivant : « Les représentants du peuple près l'armée des Alpes, Vu le procès- verbal de l'assemblée primaire de Montdragon du 28 juillet, attestant le civisme des citoyens Roustan et Raymond ; Vu le procès-verbal de levée des scellés qui constate qu'il ne s'est rien trouvé dans leurs papiers de suspect, mais au contraire des preuves de leur civisme ;

« Vu l'attestation de la municipalité de Montdragon, du 30 du même mois ;

« Autorisent la municipalité de Montélimar à faire mettre en liberté les citoyens Roustan et Raymond.

« Fait au quartier général de Saint-Rémy, le 4 août 1793.

« Signé : Nioche, Albitte, Barrasse, secrétaire. »

Valibouse, heureux du succès de sa mission, apporta cet arrêté à MontéUmar et ramena, le 6 août, les deux prisonniers qui furent reçus en triomphe par la population entière. Le lendemain, ils renouvelèrent la rétractation de leur serment en présence de la municipalité.

Hélas ! M. Roustan ne jouit pas longtemps de la liberté.

Le dimanche, 6 octobre, la société populaire nomma un comité de surveillance composé de douze membres et de six suppléants.

Ce comité dressa, le 6 frimaire an II (26 novembre), la liste des suspects, et décerna contre eux des mandats d'arrêt. Trente-

quatre personnes furent inscrites sur cette liste pour avoir pris part à l'insurrection Marseillaise.

Nous ne citons que les noms de ceux qui périrent plus tard sur réchafaud;

Jean-Joseph Raymond, aubergiste, procureur de la commune;

Rive Jean-François, assesseur du juge de paix, chirurgien.

Roustan Joseph- Antoine, ancien maire;

Chabus Jean -Jacques, père, juge au tribunal du district d'Orange;

Blazy Joseph, officier municipal;

Fède Etienne, notable;

Mouret Joseph, notable et assesseur du juge de paix;

Argellier Laurent-Hilarion, fils aîné, greflBer du juge de paix.

M. Roustan, de nouveau en butte à la persécution, quitta la commune et vint habiter Orange où sa fille cadette était mariée. Un certificat de résidence, que lui délivra la municipalité d'Orange le 21 janvier 1794, nous indique qu'il s'était retiré à la campagne, au quartier de Roard, et nous fournit son signalement : « âgé de 61 ans, taille d'environ 5 pieds 3 pouces, portant perruque, yeux gris, sourcils et barbe grise, nez bien fait, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, demeurant actuellement à sa campagne, quartier de Roard. »

Ses envieux le poursuivirent jusque dans cette retraite. Le l*' germinal (21 mars 1794), le comité de surveillance de Montdragon lança contre lui un mandat d'arrêt dans lequel il est dit : < prévenu d'avoir prêté le serment fédéraliste, d'avoir sollicité les municipaux à le prêter ; — d'avoir livré les armes de la commune è des particuliers qui furent à l'armée des rebelles marseillais ; — d'avoir requis une femme pour surveiller l'arrivée de l'armée de Carteaux, et pour s'y opposer ; — d'avoir en outre quitté son poste pour se réfugier au Pont-sur-Rhône, ville alors occupée par les rebelles Nîmois. »

Il n'attendit pas que la gendarmerie vînt le saisir ; il se rendit volontairement dans la maison d'arrêt le 18 floréal (7 mai), et fut écroué dans la prison du Cirque à Orange.

La proscription s'étendit sur toute sa famille. Sa femme et trois de ses filles (1) furent décrétées d'arrestation le 10 floréa

(1) NoQs lisoDs au Registre d'écrou de la prisoD de U Care : Marie

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(29 avril), et incarcérées le 3 mai dans la prison de la Cure.

De sa prison, il adressa aux membres de la Commission populaire un long mémoire justificatif de sa conduite, dans lequel il exalte son patriotisme et réclame la liberté pour lui, sa femme ^ ses enfants.

Liberté. Égalité.

« Citoyens. Depuis que la vertu, la justice et la probité sont à Tordre du jour, une faction liberticide a disparu du sol de la République ; le crime a fui dans le repaire ténébreux ; la calomnie a cessé d'aiguiser les poignards, et l'auguste vérité, planant sur les destinées de la patrie, a seule le droit de se faire écouter. C'est à ce titre sacré que je viens aujourd'hui, citoyens, déposer au pied de votre tribunal une justification cruelle à mon cœur, mais nécessaire à ma réputation. Fort de ma conscience, inébranlable dans mon patriotisme, doué de cette énergie républicaine que les revers et les malheurs ne sauraient abattre, je vais vous en parler le langage. Je dirai toute la vérité, et mes preuves seront fondées sur des faits authentiques, sur des pièces dont on ne saurait contester la validité ; j'entre en matière.

« Prévenu que le comité de surveillance de Montdragon avait relaxé un mandat d'arrêt contre moi, je n'attendis pas qu'il me fût signifié ; j'avais des moyens pour l'éluder, mais n'écoutant que l'obéissance aveugle que j'ai pour la loi, je me rendis de mon propre mouvement à la maison d'arrêt du chef-lieu du district le 18 floréal. I^e crime fuit la main qui veut le saisir, l'homme sans reproche la cherche au contraire pour manifester son innocence. Mais quel fut mon rtonnement, citoyens, lorsque j'eus connaissance de la teneur et des allégations de ce mandat ! J'y lus que l'on m'inculpait de prétendus crimes liberticides qui n'avaient jamais existé, qu'on y rappelait des faits faux ou exagérés, dont ma réputation avait été blanchie par un arrêté solennel des représentants du peuple Nioche et Albitte, du 4 août 1793 ; je vis enfin, faut-il vous le dire, citoyens, sinon l'envie de me calomnier de la manière la plus absurde et la plus grossière, au moins une preuve certaine de l'ignorance

De8perre. épouse Roustan ; — Marie-JuUe Roastan 20 ans ; — Thérèse- Marie 18 aos ; — Adélaïde 17 ans. Sa Qlie ainée fat mise en arrestation dans 5a maison, parce qu'elle était enceinte de sept mois.

OÙ était le comité d'une pièce qui seule me laverait de toute imputation liberticide dans la supposition que j'eusses été égaré.

V Le glaive de la justice brille à tous les yeux; mais s'il extermine les méchants, il protège en même temps les bons ; je l'envisage, citoyens, sans crainte et sans effroi ; qu'il me frappe si j'ai prévariqué, mais qu'il me protège si j'ai constamment marché dans la ligne de mes devoirs.

« Faire ici l'histoire de ma vie civique depuis les premières étincelles de la révolution sera sans contredit répondre de la manière la plus formidable à ceux qui, égarés par l'ardeur de leur patriotisme, ont pu être un moment mes dénonciateurs. Je me bornerai à retracer un certain nombre de faits consignés dans les verbaux de la commune de Montdragon, et mieux encore dans la mémoire de mes concitoyens.

» J'ai acheté pour 70000 livres de bien nationaux que j'ai payés comptant en 1791, des fonds que m'avait fait passer un de mes fils établi à Saint-Domingue.

« En 1789, pour arrêter les suites toujours funestes d'une émeute populaire occasionnée par la rareté des subsistances, je fis délivrer et sortir de mes greniers 113 salmées de grains pour la subsistance des habitants. Cette même année, je donnai 450 livres pour mon don patriotique, et je souscrivis une obligation de 10 000 livres qui tournèrent au profit de la commune qui en acheta des grains.

« En 1790, je fus élu à la fonction de maire que j'ai occupée jusqu'en juillet dernier, et je puis dire que ce fut à l'unanimité des suffrages.

« A l'époque où la Convention déclara la patrie en danger, je fus constamment à mon poste, et je n'épargnai ni mes veilles ni mes soins pour hâter la levée des volontaires qui devaient marcher aux frontières, leur faisant des avances pour leur route; quelque temps après, je donnai 400 livres, ensuite 200 livres, et mon fils équipa et paya un volontaire, quoiqu'il en fût dispensé par son mariage.

« Dans le courant d'avril 1793, je fus encore au devant des besoins de mes concitoyens, qui manquaient de grains, je leur ouvris généreusement mes greniers, et il en fut distribué pour la somme de 3000 livres.

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« J'ai fait une avance de 300 livres à la commune qui manquait de fonds, pour la construction d'un pont pour faciliter aux habitants l'entrée de la ville.

« Enfin, sans plus m'arrêter aux différents faits qui caractérisent mon civisme, je vous dirai que j'ai toujours été des premiers à payer mes impositions, que je n'ai jamais cessé un instant de m'occuper du bonheur et de la tranquillité de mes frères; que ceux qui étaient aux frontières ont trouvé en moi un ami qui soignait leurs propriétés et aidait leurs femmes et leurs enfants ; je vous dirai que les sollicitudes de ma place m'avaient rendu étranger à mes propres affaires ; que sans consulter les saisons, les éléments, les périls et les dangers, j'allai toujours là où le bien de la patrie m'appelait. » (Le pétitionnaire rappelle ensuite les circonstances de son serment, sa rétractation et la démarche de sa commune qui lui a obtenu la liberté), et il termine : « Citoyens, je crois avoir porté le flambeau de l'évidence dans ma justification. J'attends sans trouble ni crainte votre jugement, espérant avec confiance que vous me rendiez la liberté, celle de mon épouse, et de quatre de mes tilles que le comité a rendu victimes des torts que l'on m'impute, en les faisant traduire et enfermer dans une maison d'arrêt depuis le 10 floréal dernier. »

Cette justification n'eut point le résultat que M. Roustan espérait. Le comité de surveillance dressa, le 29 prairial (17 juin), son tableau de renseignements qui résume les faits que nous avons racontés.

Viot traduisit le maire de Montdragon devant la Commission populaire le 12 messidor, et le dénonça, disant : « Roustan, cidevant maire de Montdragon, est un contre-révolutionnaire décidé ; à l'époque du fédéralisme, il a remis les armes de la commune à des aristocrates qui ont été ensuite s'enrôler dans l'armée marseillaise ; au moment où les Allobroges étaient sur le point d'entrer à Montdragon, il prit la fuite et se retira à Pont-sur-Rhône qui était en état de rébellion ; il a engagé le général des rebelles marseillais à venir avec des forces défendre sa commune contre l'armée de la République ; enfin, il a prêté l'infâme serment de ne plus reconnaître la Convention et de ne plus obéir à ses décrets. »

L'échafaud fut la récompense dont la révolution paya sa générosité, ses sacrifices et son inaltérable dévouement au bien

3l6 TREIZIÈME SÉANCE.

public. II avait 62 ans. Sa femme et ses filles recouvrèrent leur liberté le 24 fructidor (10 septembre 1794), par ordre du représentant Goupilleau.

N* 86. Jean-François RIVEi chirurgien.

Dossier 222.

M. Rive était natif de Montdragon. n naquit le 16 novembre 1737 de M. Jean-«Claude Rive et de D"* Catherine Lalande ; il épousa, le 10 septembre 1789, à Tâge de 22 ans, D"* Marie-Anne- Louise Charre, dont il eut deux filles qui moururent en bas âge.

Il nous apprend lui-même ce qu'il fut jusqu'au jour de son incarcération, dans un mémoire sans date adressé aux membres de la Commission populaire quelques jours avant sa mise en jugement.

« Citoyens juges. Ce n'est qu'aux funestes effets d'une basse jalousie et d'une animosité que le citoyen Rive doit sa détention dans la maison d'arrêt. Originaire de Montdragon, il a exercé pendant de longues années son état de chirurgien avec zèle et désintéressement. Devenu le successeur du citoyen Martichon dans les emplois de contrôleur des fermes, et receveur des droits d'enregistrement, il les a remplis jusqu'au moment de leur suppression ou de leur changement, à la satisfaction de ses supérieurs et du public.

« Ix)rs de la formation de la garde nationale, il fut nommé capitaine de grenadiers, et enfin assesseur du juge de paix.

« Promu bientôt au grade de commandant, il assista en cette qualité à la tédération de Paul-les-Fontaine fSaint-Paul-Trois- Châteaux), à celle de Pont-sur-Rhône (Pont-Saint-Esprit), et à celle d'Orange.

« Fallut-il contribuer aux frais d'habillement de ses frères d'armes, à ceux du recrutement et faire des dons patriotiques ? Il consulta bien moins ses ressources que son dévouement à la chose publique. Il a marché contre les révoltés de Jalès et au secours de ses voisins divisés d'opinion et prêts à s'entr'égorger.

« Un grenier d'abondance fut formé à Montdragon en 1793, pour le soulagement des habitants nécessiteux, et oe fut par

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lui Rive que fut faite la distribution des grains; cette opération l'occupa pendant quatre mois. Ce fut lui encore qui tint note du pain fourni par la commune à l'armée de Carteaux campée sous les murs de Montdragon au mois de juillet. Son zèle et son patriotisme ne se bornèrent pas là. Sur la réquisition qui fut faite par ce général de procurer des subsistances à sa troupe, un emprunt est ouvert, ledit Rive prêta une somme de 2400 livres sans exiger le moindre intérêt. »

Tous ces différents actes de civisme auraient dû le faire regarder comme un citoyen utile à la République; mais par un effet tout contraire il fut considéré comme suspect et mis en arrestation, sur l'unique motif qu'il avait été contrôleur des fermes.

Il n'obtint sa liberté qu'après seize jours de détention, et en payant des droits exorbitants pour sa caution.

Quelque dures que fussent les conditions auxquelles M. Rive obtint sa liberté, ses ennemis n'en furent que plus acharnés à sa perte ; et pour mieux réussir, ils imaginèrent de nouvelles dénonces contre lui.

Ainsi que le porte le tableau de renseignements dressé par le comité de surveillance de sa commune le 28 prairial (16 juin), on l'accusa:

1** D'avoir prêté le 27 juin 1793, le serment de ne plus reconnaître la Convention nationale ;

2* D'avoir donné dans le fédéralisme en disant à un individu : Hé bien ! tu ne pars pas pour t armée de Marseille ? — en empêchant un jeune homme de quinze ans de s'enrôler dans l'armée de la République et lui donnant de l'argent, et en disant à son beau-frère Charre : Si Avignon n'était pas pris, nous y irions, et nous ferions notre possible pour aider à le prendre ;

3* D'avoir, en qualité de commandant, fait marcher un détachement contre les patriotes de Mornas ;

4' D'avoir reproché à des patriotes de Montdragon d'être montés à la tribune de Marseille, leur disant qu'ils n'étaient pas dans les bons principes;

8* Enfin, d'avoir témoigné une grande répugnance pour marcher contre les rebelles de Jalès quand il en fut requis en 1791, même d'avoir voulu empêcher la moitié de ses grenadiers de marcher et de pleurer à chaudes larmes en partant.

M. Rive, par suite de ces dénonciations faites par un de ses

3l8 TRBIZliME siANCE.

plus implacables ennemis, fut arrêté le 6 germinal (4 avril 1794), au moment où il était occupé au recouvrement des impositions, et il eut l'humiliation de se voir conduire et incarcérer à Orange comme un criminel de lèse-nation.

« C'est du fond de ce séjour de tristesse et de douleur, dit-il dans son mémoire justificatif, que le trop malheureux Rive élève sa voix pour faire entendre ses plaintes à Yauguste tribur nal créé pour punir l'oppression et faire triompher l'innocence.»

Il répond au premier grief en rappelant qu'il a rétracté son serment le 13 juillet 1793 en présence de la municipalité de Montdragon, et que les représentants du peuple Poultier et Rovère l'avaient gracié.

En effet, ces deux représentants s'étant portés à Montdragon le 20 juillet 1793, et s'étant fait présenter les rétractations des officiers municipaux et autres citoyens de la commune, publièrent une amnistie générale, à l'exception du maire (Roustan), du procureur de la commune (Raymond), du juge de paix et du secrétaire-greffier (Argellier).

2*» M. Rive repousse le second reproche qu'on lui adresse d'avoir adhéré au fédéraUsme, en rappelant le prêt delà sonmie de 2400 livres, qu'il a fait à sa municipalité pour fournir à la subsistance des troupes de Carteaiix, et aussi par le témoignage du conseil général qui avoue qu'il a constamment résisté aux sollicitations de Jissot qui le pressait pour aller rejoindre t armée Marseillaise.

L'argent donné à un jeune homme de quinze ans est un fait dénaturé. La vérité est que Rive donna sept à huit sous à un enfant qui demandait à partir, non pas pour le détourner de servir la République, mais pour le consoler de ce que la municipalité ne pouvait l'accepter à raison de son âge.

3* Rive n'a point fait marcher le détachement contre les patriotes de Mornas. Le brigadier Rigaud déclare dans son rapport que le détachement de Montdragon stationné au Brouteyron, frontière de Montdragon et de Mornas, pour s'opposer au passage d'un attroupement qui marchait sans ordre et sans réquisition d'aucune autorité, n'avança que sur la réquisition par lui faite, après en avoir obtenu la permission du détachement de Mornas à qui on allait porter secours.

4' Les propos qu'on lui impute sont controuvés. Dans quel temps, dans quel lieu, en présence de qui, comment se

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nomment les patriotes, à qui Rive a reproché d'être les amis des patriotes de Mornas ? Le dénonciateur ne le dit point. Il ne dit pas non plus les noms des patriotes à qui il a fait un crime d'être montés à la tribune de Marseille. C'est ainsi que mon dénonciateur, dans l'excès de son aveuglement et de sa rage, achève de se dévoiler pour un faux dénonciateur digne de la rigueur des lois.

« Dans cet état de choses, ajoute Rive, avec quelle confiance ne dois-je pas attendre d'être réintégré dans tous mes droits de citoyen par le jugement que les plus humains, les plus intègres et les plus éclairés des magistrats vont prononcer sur mon sort ! »

Hélas ! ses juges étaient bien indignes des éloges qu'il leur donne. Ils le lui prouvèrent bientôt.

Le 12 messidor, Viot le faisait traduire des prisons du Cirque devant la Commission populaire ; il l'accusa « d'avoir été de tout temps l'ennemi de la révolution ; il a calomnié, dit-il, le régime républicain ; il a commandé des détachements pour marcher contre les patriotes de Mornas, qu'il traitait de faux frères ; il a été le partisan des fédéralistes marseillais ; il a empêché les jeunes gens de s'enrôler dans les armées de la République ; lorsqu'il s'est manifesté des troubles à Jalès, il a fait tous ses efforts pour dissuader la compagnie des grenadiers de prendre les armes pour aller les réprimer ; enfin ila prêté serment de ne plus reconnaître la Convention nationale, et de ne plus obéir à ses décrets. »

Malgré sa défense et ses explications, M. Rive s'entendit condamner à mort.

Aussitôt que la sentence eut été prononcée, les gendarmes reconduisirent dans la cour du Cirque les sept victimes qui n'avaient plus que quelques heures à vivre. Pendant ce temps, les juges du tribunal et les membres du comité révolutionnaire se hâtèrent d'aller prendre leur repas pour revenir bientôt assiter à l'exécution. Elle eut lieu, selon l'usage, à six heures du soir.

3aO QUATORZIÈME SÉANCE.

14°»» Séance

13 Messidor. — Giroflée.

(Mardi <•' juillet. — Octave de Saint-Jean-Baptiste,)

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