LE PLAN D'UN POETE
Quelquefois, au contraire, la chose ne réussit qu'à moitié : soit que la corde casse, soit que le fédéré, considérant qu'il peut accommoder fort simplement son intérêt avec son devoir, envoie une balle dans le dos au réfractaire échappé.
On se sert aussi des déguisements. Un poëte — dont les vers ont été justement applaudis à la Comédie Française,* pendant le siège — s'est esquivé grâce à un employé du chemin de fer du Nord qui lui a prêté une tunique et une casquette. Un autre poëte — cette race est ingénieuse — a conçu un projet plus hardi. 11 a pris, un jour, sur le boulevard, un fiacre, le premier venu ; il avait eu soin seulement de choisir un cocher d'un âge respectable.
— Cocher, faubourg Saint-Denis, chez un restaurateur, le meilleur du quartier, allez !
Et la voiture de rouler. En route, le poëte se disait : « Ce cocher, comme tous les cochers, a dans sa poche un laisser-passer de la Commune qui lui permet de sortir de Paris et d'y rentrer à sa guise ; rappelonsnous le quatrième acte de mon dernier drame et je suis sauvé.»
La voiture s'arrête devant un restaurant d'assez bonne apparence, non loin de la maison Dubois. Le jeune homme descend, demande un cabinet et dit au garçon:
— A propos, dites-donc à mon cocher de monter, j'ai à lui parler ; un gamin surveillera son cheval.
Le cocher entre au moment où on sert le déjeuner.
— Eh ! dites-donc, mon brave, je vous préviens que je vous garde toute la journée ; est-ce que vous refuse-
268 abtuce d'un cocher de fiacre.
rez de boire un verre de vin pour vous donner des forces?
Une heure plus tard, le poëte et le cocher avaient déjeuné comme de vieux camarades , et six bouteilles vides témoignaient que ni l'un ni l'autre n'avaient résolu de mourir de soif.
Peste ! pensait le réfractaire, trois bouteilles de Glos- Vougeot, une de Léoville, deux de Moulin-à-Vent, et le gredin n'est pas encore ivre ! Allions , les grands moyens ! Garçon, du Champagne !
— Tiens, petit, dit alors le cocher qui, s'il n'était ivrfy était du moins familier, le Champagne ne fera pas plus d'effet que le bourgogne ; et si tu ne comptes que làdessus pour me prendre mon laisser-passer, ma foi, tu comptes sans ton convive.
— Ah ! diable ! s'écria le jeune homme stupéfait de voir sa ruse éventée et songeant avec effroi au prodigieux total de l'addition inutile.
— On a déjà voulu me mettre dedans, mais j'ouvre l'œil, mon petit !
Puis, il ajouta en égouttant la dernière bouteille dans son verre :
— Donne-moi deux louis de dix francs et je te fais sortir.
— Ah ! monsieur, que de reconnaissance !
- Mais, au fond, le poëte était humilié parce, qu'il était obligé de reconnaître que son quatrième acte ne valait rien.
— Appelle le garçon et paye la carte.
Le garçon fut appelé et la carte payée, avec un soupir.
— Donne-moi ton veston.
DÉNOUMENT HEUREUX' 269
— Mon veston ?
— Oui, ce machin de velours que tu as sur le dos. Il le donna.
— Ton gilet, ta culotte.
— Ma culotte ? Ah ! cocher !
— Plus vite que ça, ou je t'emmène au poste, méchant réfractaire !
Il les donna.
— Bien. Maintenant, voilà mes habits ; habille-toi en deux temps et filons.
Pendant que le poète revêtait sans enthousiasme la défroque du cocher, le cochçr, obèse, faisait craquer les vêtements du poëte. Cela fait, ils sortirent.
— Monte sur le siège.
— Moi?
— Eh ! oui, imbécile ! (le sauveur devenait de plus en plus familier) Moi, j'entre dans la voiture. Maintenant, conduis-moi où il te plaira.
Tout marcha le mieux du monde. A la porte de la Chapelle, le faux cocher exhiba un laisser -passer en règle, et le garde national qui regarda à l'intérieur du fiacre, dit :
— Oh ! celui-là peut passer : c'est un grand-père. La voiture roula sur le pont-levis, et c'est ainsi que
M... — ah! diable! j'allais le nommer — c'est ainsi, dis-je, que le jeune poëte nargua les ordres du Comité de salut public et dîna le soir même à l'hôtel des Réservoirs, ayant à sa gauche un député de la droite et un député de la gauche à sa droite.
Moi, partirai-je? Pourquoi non? Ai-je donc envie d'être enfermé un beau matin dans quelque caserne, ou d'être envoyé bon gré mal gré aux avant-postes? Notez
£10 REAPPARITION DE LttUILUER.
que ma situation do réfractaire est singulièrement aggravée par un redoutable voisinage. J'étais fort intrigué depuis plusieurs jours des regards farouches que ne manquait pas de me lancer, quand nous nous rencontrions sur l'escalier, le locataire du second. J'ai chargé ma domestique de s'informer adroitement. Juste ciel ! ce locataire hargneux, c'est Gérardin, Gérardin de la Commune ! Si l'on rapproche de cette circonstance le fait périlleux que mon concierge est lieutenant dans un bataillon fédéré, on conviendra que j'ai de bonnes raisons pour ôtre le plus inquiet des réfractaires. Mais n'importe ! je persiste et je reste ! et je resterai jusqu'à la fin, le terrible Pyat et le doux Vermorel fussent^fls logés sur le même carré que moi, et quand même j'aurais pour concierge M. Delescluze lui-même !
Ce qui me console, c'est que j'ai revu Lhuiilier. Nous avons perdu Cluseret, perdu Rossel, Delescluze ne nous suffît point, et s'il ne nous restait Dombrowski et La Cécilia,. au doux nom de cantatrice, la troupe de la Commune serait, (\ vrai dire, sans premiers sujets. Heureusement Lhuiilier nous est rendu. Qu'était-il devenu? A peine écrivait-il sopt ou huit lettres par jour à Rochefort et à Maroteau. A quoi employait-il son activité sans é^alo et celle dos deux cents amis qui lui faisaient, avec leurs costumes rouges de garibaldiens et
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LES CLUBS-ÉGLISÊS. 271
leurs costumes bleus de matelots, le plus pittoresque des cortèges? Méditait-il quelque gigantesque entreprise, et la dictature que Cluseret avait rêvée, que Rossel avait dédaignée, allait-il Pusurper pour le salut de la République? Je ne sais. Mais, quoi qu'il en soit, je l'ai revu, et c'était au club de l'église Saint- Jacques.
Ah ! tas de cagots et d'inquisiteurs qui, depuis dixhuit cents ans, écrasez, abêtissez, torturez les pauvres prolétaires, vous pensiez que ce serait toujours fête, moines, curés j archevêques? Grâce à la Commune de Paris, vous prêchez à cette heure dans les prisons de la République ; vous pouvez confesser, s'il vous plaît , les araignées de votre cachot, et donner le saint viatique aux rats qui vous grimpent aux jambes ! Vous ne ferez plus de mal aux patriotes. Plus d'églises! plus de couvents! Dans vos couvents on logera les b... b... qui n'ont pas d'hôtels aux Champs-Elysées, et dans vos églises se tiennent d'honnêtes assemblées où le peuple vient s'instruire de ses droits. Quant à ses devoirs, il sait aujourd'hui que c'étaient des inventions des réactionnaires. Plus de sermons! des discours. Après Bossuet, Napoléon Gaillard.
En entrant dans l'église-club, je fus d'abord ravi à la vue du bénitier où l'eau bénite avait été remplacée par du tabac de cantine ; au fond, l'autel 'était couvert de chopes et de bouteilles. Quelqu'un me dit : « C'est le comptoir.» Dans une petite chapelle il* y avait une statue de la sainte vierge, affublée d'un uniforme de cantinière; on lui avait mis une pipe à la bouche. Mais je fus surtout charmé par l'aimable aspect du public que je voyais réuni. Le sexe auquel nous devons les tricoteuses était en
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grande majorité. Mais on ne voyait point là ces toilettes élégantes et ces grâces frivoles qui ont trop longtemps déshonoré la plus belle moitié de l'espèce humaine. Non! Dieu merci. Mes yeux contemplaient avec joie les hétoh ques haillons des dames qui, le matin, 'oo&septeBt à balayer les rues de la capitale, et plusieurs de œe belles patriotes s'enorgueillissaient déporter au milieu- du visage un nez qui aurait pu flotter sur le feUe de l'Hôtel de Ville. glorieux nez rouges, symboles des ânias républicaines 1 Quant aux hommes, ils serraient avoir été choisis dans les rangs les plus distingués 4$ M nouvelle aristocratie. Il fallait voir avec quête grage militaire s'inclinait sur l'oreille la crânerie de leurs képis! leurs visages, naguère hideux, étaient illumiaé&rparja. joie d'êtres libres, et certainement la fumée épa&se qui sortait de leurs brûle-gueule devait être bien plus .^gréable à Dieu — en supposant que Dieu eaus.te~ que lç fafle encens que lui offraient naguère les CaJkHtins de curas. - — Le mariage, citoyennes, est la plus grande .er^ear de l'humanité ancienne. Etre marié , c'est être esclave. Voulez- vous être esclaves ?
— Non i non ! crièrent tous les assistants, et l'orateur — une grande femme maigre, au nez de buse, et qui paraissait avoir la jaunisse — et l'orateur,- flattée par cette unanimité, reprit :
— Le mariage ne saurait donc être toléré dans une cité vraiment libre. Il devrait être considéré comme un crime et réprimé par des lois sévères. Nul n'a le droit» en aliénant sa liberté, de donner un mauvais exemple, à ses concitoyens. L'état matrimonial est un perpétuel attentat aux bonnes mœui*£, Et qu'on ne vienne pas me
TRIOMPHB DB LHUILLIER. 273
dire que le mariage pourrait être toléré si on lui donnait pour correctif le divorce* Non, citoyennes et citoyens, il ne suffit pa6 de pallier le mal, il faut le couper dans sa racine. Le divorce n'est qu'un expédient, et si j'ose employer ce mot détestable, un expédient orléaniste !
Tonnerre d'applaudissements.
— C'est pourquoi, j'ose présenter i l'Assemblée une motion ayant pour but de faire modifier par la Commune de Paris le décret qui assure des rentes aux compagnes légitimes ou non des gardes nationaux morts pour* la défense des franchises municipales. Pas de demi-mesures! Soyons carrées! Nous, concubines, nous ne pouvons souffrir plus longtemps que les femmes légitimes usurpent des droits qu'elles n'ont plus, qu'elles n'auraient jamais dû avoir. Que le décret soit modifié 1 Tout pour les femmes libres, rien pour les esclaves.
L'orateur descendit de la chaire au milieu des plus vives félicitations. Je m'informe auprès d'un voisin : l'orateur est une sage-femme qui a été somnambule dans sa jeunesse. Mais voici que la foule s'entr'ouvre pour faire place à un nouvel orateur : il monte l'escalier tôUMiant de la chaire, passe la mam dans ses cheveux, et jette un regard d'aigle sur l'assemblée : c'est le citoyen Lhuillier:
En vérité, ce jeune homme a une physionomie trèsagréable à voir ; le front est intelligent, l'œil est doux. On se souvient avec déplaisir des excentricités de M. Lhuillier à l'aspect de son sympathique visage.
Mais, qu'est-ce donc ? Que se passe4-il? Qu'a-t-il feit ? Qu'a-t-il dit ? J'ai entendu le nom de Drombrowski et le nom de La Gécilia. Tout le monde se lève, s'exas-