Histoire
Les Ababua se croient aborigènes. Ils sont établis dans la contrée depuis très longtemps. Quand on questionne les indigènes à ce sujet, ils disent que leurs ancêtres sont enterrés dans cette terre et qu'ils ne la quitteront jamais.
TlLKENS.
On ne sait au juste jusqu'à quelle limite s'étendait primitivement le territoire occupé par les Ababua. Toutefois, il y a cinquante ans à peu près, ce territoire devait s'étendre, au Nord, jusqu'à l'Uelé, dont il occupait la rive droite, depuis l'embouchure du Bomokandi jusqu'au rapide de Nghiri; à l'Est, il était limité par la rive du Bomokandi jusqu'à la Makongo ; au Sud, la limite restant indécise, la race Babua se confondait avec celle des populations de TAruwimi.
Les principaux ennemis des A-Babua furent les A-Sandé, conquérants venus du Nord, qui, après avoir atteint l'Uelé, tentèrent son passage sur plusieurs points à la fois.
Ce passage de l'Uelé et la conquête des populations de la forêt équatoriale semble s'être faite assez rapidement vers l'Ouest, où s'établirent les hommes réunis actuellement sous le commandement des chefs Ngwattala (dit Engwettra), Dangako et Eringa.
Après avoir franchi l'Uelé, les A-Sandé passèrent même le Rubi, au Sud duquel quelques-uns restèrent établis et, vers 1895, commandés par Dangako, ils atteignirent la Lulu (affluent de l'Aruwimi) et menacèrent même les territoires situés au Nord "de Basoko où ils luttèrent avec quelque avantage contre les troupes de l'Etat qui ne parvinrent à les faire rétrograder en 1896, qu'après qu'ils eurent envahi les territoires de la Lulu et qu'ils eurent même porté leurs incursions jusqu'aux environs du poste de Moenghe.
De ce côté donc, les A-Sandé passèrent l'Uelé avec un plein succès, mais n'eurent affaire qu'aux voisins des A-Babua, populations très braves d'ailleurs, et comprenant les Ma-Benge, les Ma-Binza, les Mo-Ganzulu, etc.
La première attaque directe contre les A-Babua qui soit connue fut conduite par le chef Déni, grand-père du chefKanna des A-Sandé A- Vungura. Elle dut se passer vers 1840 environ.
Déni avait passé l'Uelé en amont de Bomokandi, puis passant cette rivière elle-même, était parvenu au cœur du pays Babua qu'il occupa plusieurs années. Mais les natifs du pays subissaient avec peine le joug de l'étranger. Le chef Gogoïe et ses féticheurs inventèrent la médecine ou fétiche Likumbu qui devait protéger le§ A-Babua et provoquèrent un soulèvement général de la population qui engagea contre Déni et ses gens une lutte active. Le chef Déni fut complètement défait ; blessé lui-même, il dut repasser le Bomokandi, et succomba peu après à ses blessures.
Les conquêtes de Tikima, fils de Déni, permirent aux A-Sandé d'occuper tout le Bomokandi, en amont de la Makongo. Mais aucune tentative ne fut plus faite, vers l'Ouest, chez les A-Babua auxquels la retraite de Déni avait fait une réputation d'invincibilité.
Du Nord pourtant se fit une nouvelle poussée des A-Sandé. Vers 1880, probablement, le chef Manghe passa l'Uelé, à Giassi, et s'emparra de tout le territoire compris entre l'Uelé et la Bima, depuis l'embouchure de cette rivière jusqu'à cent kilomètres environ en amont. Le chef Baghi suivit les traces de Manghe et ainsi s'établirent les sujets A-Sandé, commandés actuellement par Zolani, Gaza et Mabuturu.
La dernière tentative des gens du Nord eut lieu vers 1890.
Le sultan Zemio tenta la conquête du pays Babua à son tour, et dans ce but, passa l'Uelé avec nombre de fusiliers et de lanciers au niveau de la Ngwale.
En cet endroit, il établit sa base d'opération et y laissant trois cents fusils et ses esclaves, il pénétra au cœur du territoire ennemi, où il installa des postes sur la Bima et la Ngwale. Mais, pendant qu'il agissait au centre du pays, les A-Babua, soutenus par leur croyance au fétiche Sabura, s'étaient soulevés et emparés du camp de la Ngwali, dont Semio ne retrouva plus que les ruines.
Cet acte d'énergie jeta la panique parmi les A-Sandé qui battirent précipitamment en retraite, harcelés par les A-Babua, et quittèrent le pays pour n'y plus revenir.
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Quelques-uns d'entre eux pourtant parvinrent à s'entendre avec les indigènes des environs de la Bima et formèrent quelques clans d'importance minime qui existent encore actuellement.
A peu près en même temps que la tentative de Zemio par le Nord, avait lieu l'envahissement des Arabes esclavagistes, appelés Mata-matamba, qui venaient de l'Ouest. Ils s'établirent en force à l'embouchure de la Makongo et voulurent s'attaquer aux A-Babua.
Leur établissement fut de courte durée : le féticheur Chicotti invoquant les génies Mindia ou Sabura, excita les naturels à la lutte pour l'indépendance, souleva tout le pays et fit partir les esclavagistes plus vite qu'ils n'étaient venus.
Ce même féticheur Chicotti devaient faire parler de lui pendant longtemps encore. Très populaire, connu à plus de 100 kilomètres à la ronde, pourvu d'un prestige énorme, il rassembla tous les A-Babua voisins du Bomokandi et de la Makongo (Mongwanzi, Bubuda, Bokiba, Baketi, etc.), et même des A-Sandé et, descendant avec cette horde, le cours de la Ngwali s'attaqua aux chefs Bambe, Naméri, Akwama, etc. Les Européens n'eurent jamais l'explication exacte de cette campagne entre A-Babua, mais durent toutefois intervenir pour apaiser ces conflits qui enlevaient toute sécurité aux voyageurs et menaçaient d'entraver les communications par terre entre les postes de Bomokandi et de Bima.
Sans que rien annonça leur arrivée, les partisans de Chicotti attaquaient les villages de leurs ennemis et y mettaient le feu, après en avoir chassé les habitants.
Des détachements de troupe de l'Etat partirent de Bomokandi et de l'embouchure de la Makongo et parvinrent assez rapidement à rétablir l'ordre dans le pays. Chicotti ne résista que mollement, prit la fuite, et, avec le prestige du féticheur, disparut toute l'agitation.
Telle est l'histoire des A-Babua. Comme on le voit, elle remonte à
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peu de temps et, sauf pour ce qui s'est passé depuis 1880 environ, n'est guère, connue que par des traditions conservées chez les A-Sandé, gens d'esprit plus éclairé.
Védy, Bull. Soc. Gêogr., XXVIII (1904), 289-294.
Préhistoire et origine du groupe.
La tradition verbale des Ababua ne remonte guère au delà de quatre à cinq générations. Aussi connaissons-nous leur histoire approximativement depuis le début du XIXe siècle. Au cours de ce laps de temps nous constatons une tendance vers une migration ouest-est, mouvement qui fut troublé par le choc des attaques Asandé.
D'après un vieux Moganzulu on racontait jadis dans les villages, que les Ababua avaient vécu, il y a longtemps, au bord d'une eau si large, que les oiseaux auraient eu peine à la traverser.
Serait-ce un souvenir du Congo? Un tel habitat expliquerait la fréquence du totem de l'hippopotame chez des tribus vivant parfois à grande distance de toute rivière importante et dont la plupart des membres n'ont jamais eu l'occasion de voir leur animal-ancêtre.
Dans toute la région on trouve parfois des haches néolithiques les bisi. Seul, parmi tous les habitants de PUelé, l' Ababua ne les désigne pas sous le nom " d'excréments de la foudre „ mais en connaît la véritable signification. " Ce sont les haches des hommes qui ont habité ici avant nous „ m'a déclaré un Bawenza.
Gomme ces haches sont d'oligiste, ils les envoient aux forgerons pour en tirer des outils plus modernes, tout en leur accordant cependant un pouvoir magique néfaste. La persistance de cette tradition semble indiquer que la disparition des primitifs néolithiques devant les agriculteurs Bantu est relativement récente.
J'ai quelquefois entendu émettre l'opinion que les Ababua, les Mobati, en particulier, auraient autrefois habité les plaines du Nord de l'Uelé et en auraient été refoulés par l'invasion Bandia.
Notons, que toutes les populations ayant autrefois habité la région transéquatoriale et cantonnées actuellement dans la forêt ont conservé de leur ancien habitat des cultures caractéristiques (sorgho, eleusine, sésame, arachides). Tel est le cas pour les Abandia de la Likati, les Avungura de la Bima, les Mobengé, les Bangwinda des environs de Buta. Ces cultures ne se retrouvent pas chez l'Ababua, ce qui nous permet de supposer qu'il est de temps immémorial sylvicole.
Aussi, lorsqu'il est arrivé aux immenses plaines ensolleillées qui
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bordent l'Uelé entre Bima et Bambili, il semble s'être arrêté net aux derniers arbres de la forêt. Et le contraste est frappant entre cette lisière surpeuplée, envahie par les anciennes cultures parmi lesquelles l'Ababua doit chercher avec difficulté des terrains vierges à remettre en valeur, tandis qu'à cent mètres de là, la plaine est déserte.
Premières migrations.
Vers le début du XIXe siècle les deux groupes occidental et oriental étaient fusionnés. Les Moganzulu, à l'extrême ouest, occupaient le territoire compris entre la Tchimbi et l'Elonga. 11 semble que les luttes continuelles qu'ils avaient à soutenir contre les Mabinza les incitèrent à émigrer vers le sud-est. Us passèrent l'Itimbiri et s'établirent entre cette rivière et la Lulu, s'étendant même vers le Lifâré (nom indigène de l'Aruwimi).
Sur la Likati se trouvait installée la tribu Molissi. La poussée Budza les refoula vers l'est; une de leurs fractions actuellement connue sous le nom de Balissi composa avec les Mogingita pour être autorisée à franchir leur territoire, et vint s'établir entre ceux-ci et les Mobalia. Ces deux derniers groupes avec les Mogongia et les Mondingima se désignaient sous le nom de Baieu. Ce sont là les deux seules migrations dont les Ababua aient conservé souvenir, antérieurement à l'attaque de leurs plus puissants envahisseurs, les Asandé du nord et les Matambatamba ou arabisés des Falls au Sud.
Méthode politique des Asandé.
Vers la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe, une formidable onde humaine, ayant son centre d'ébranlement vers le Darfur déferla sur l'Afrique transéquatoriale ; du Sénégal à l'Océan Indien, des remous en persistent encore. Sur l'Uelé, elle fut représentée par les Asandé ou Basandé, qu'on a désigné quelquefois par le sobriquet dinka de nyam-nyam (nyam : viande).
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Leur rencontre avec les populations Bantu, installées entre l'Uelé et le Mbomu et qui semblent avoir cheminé en sens inverse, soit du sud au nord, devait donner lieu à une série de luttes acharnées auxquelles seul l'établissement des Européens a mis fin.
La situation géographique de toutes les tribus Ababua qui nous intéressent étant le résultat de ces luttes, nous nous arrêterons un moment à l'étude de la méthode d'invasion des Asandé.
Guerriers hautains et d'une intrépidité à toute épreuve, leurs colonnes profondes s'enfonçaient comme un coin dans la masse moins organisée des agriculteurs Bantu.
Leurs échelons d'archers s'encadraient de groupes de lanciers portant en réserve leur " pinga „, la terrible arme de jet, accrochée après le bouclier.
Brisant toute résistance, tuant sans merci hommes, femmes, enfants, brûlant les villages, ils s'avançaient au cœur du pays ennemi. Puis ils prenaient position, s'installaient, parfois pendant la durée entière d'une génération. Des colonnes secondaires soumettaient peu à peu les populations environnantes, terrifiées par le renom guerrier et la férocité de leurs vainqueurs. Aux populations soumises l'Asandé laissait leur organisation économique antérieure, leur imposant seulement des bakumba, seigneurs suzerains entourés de leur clientèle àepalanga et de guerriers auxquels les chefs vassaux devaient la prestation. Cette organisation politique . avait sur les peuplades soumises un singulier pouvoir d'assimilation. 11 s'établissait entre guerriers et agriculteurs un pacte semblable à celui qui caractérise toutes les civilisations féodales. Les vaincus prenaient le nom d' Asandé ; protégés par leurs nouveaux maîtres, jouissant au prix d'une légère prestation d'une sécurité jusqu'alors inconnue, ils ne tardaient pas à participer aux expéditions nouvelles, prenant leur part du butin, et fournissant aux nobles, Abandia ou Avungura des milices à discipliner (x).
Ainsi à chaque bond en avant, loin de s'épuiser par la dispersion, l'invasion renouvelant le mythe d'Antée prenait une vigueur nouvelle.
Du côte opposé, au contraire, les populations qui ne se soumettaient pas étaient refoulées sur le territoire des tribus voisines, où
i}) Les populations ' Asandé „ des chefs Dankago et Einga de la vallée du Rubi sont des Bangwinda originaires du Mbomu, parlant encore entre eux une langue bantu qui leur est propre, et qui servent de milice aux Abandia depuis plusieurs générations. A côté d'eux et de quelques Asandé vrais, on trouve encore des Mongelima et des Mombanga, esclaves domestiques.