Organisation politique
1. Définition de la parenté. — Gomme la plupart des populations de l'Afrique équatoriale, les Ababua vivent en petites agglomérations possédant chacune leur défense immédiate; tantôt, en cercles nommés mabudu ou mares, tantôt en lignes parallèles, elles sont séparées l'une de l'autre par un espace non habité, des plantations, une étroite bande de forêt. Elles sont même parfois complètement isolées.
Les sentiers battus qui les réunissent, l'établissement de ponts primitifs, en troncs d'arbres abattus sur les ruisseaux qui les séparent, indiquent les incessantes communications qui se produisent entre ces hameaux, preuve d'une vie politique commune.
Mais d'autre part, ces huttes si proches que les rebords des toits se touchent presque, formant un groupe compact et isolé, donnent, dès l'abord, l'impression que les indigènes qui les habitent constituent une seule unité sociale. Aussi l'Européen pour qui le groupement élémentaire est la famille, a-t-il désigné ces agglomérations sous le nom de " parenté „. A l'analyse nous constaterons en effet que les membres de ces parentés sont réunis par un lien familial, réel ou fictif, mais nous verrons la même notion s'étendre à des groupements sociaux plus importants.
Ce n'est donc pas le fait de consanguinité qui caractérise l'unité sociale élémentaire, mais bien une nécessité économique, obligeant l'Ababua à se grouper, parce que incapable de lutter seul contre la nature hostile ; la parenté est une coopérative autonome de production et de consommation.
La parenté a la jouissance de la partie du territoire nécessaire à son entretien ; et elle possède en commun avec les parentés voisines, un droit de chasse sur les parties de forêts non occupées par habitations ou cultures.
La parenté type Ababua comprendra généralement un chef de parenté, quelques hommes libres, des esclaves, des femmes de diverses conditions et les enfants.
de Galonné, Mouv. Soc. Int., X (1909), 316-317.
Ababua. Con«o. F, 176.
2. Origine des divisions sociales. — La nécessité groupe l'Ababua en parentés, la même nécessité va limiter l'augmentation de cette parenté.
Les agglomérations trop nombreuses exigent en effet des cultures extensives, entraînant le déplacement du village au bout de peu d'années. D'autre part, comme nous l'avons dit, tout homme tend à créer son propre village.
Imaginons un chef de famille ayant une nombreuse descendance. (Certains chefs ont une famille très nombreuse; Gogoï, chef des Modungwâlé, eut une cinquantaine de fils dont trente-cinq laissèrent une descendance.) Peu à peu autour de la parenté-mère se fixeront de jeunes parentés dirigées par chacun des fils émancipés. Chacune d'elle sera autonome au point de vue économique, mais ces hommes libres seront unis à leurs voisins par un lien familial et auront une certaine tendance à subir l'influence politique du père, surtout dans le but de s'assurer une sécurité que leur faiblesse numérique ne pourrait leur donner. Le jour où cet ensemble de parentés sera assez nombreux pour monopoliser par la force les réserves nécessaires à ses cultures prochaines, il se déclarera maitre du sol, et en interdira l'usage aux parentés voisines, moins populeuses.
Si son développement continue, ses réserves peuvent devenir insunîsantes.Une nouvelle scission se produira, un des fragments du groupe occupera un territoire voisin, le plus souvent au détriment d'un groupe étranger qui, à la suite de quelque circonstance spéciale, sera en voie de régression.
Ce processus de formation des groupements sociaux Ababua. conditionné en dernière analyse par les formes de la vie économique, n'est pas un simple schéma intellectuel de ma part: C'est l'explication qu'en donne l'indigène même. On entendra dire souvent : " Bandi abolisse Basumbaka ivasu „, ou " Malambwa abotisse Monganzulu basu „. Bandi ou Malambwa ont procréé tous les Basumbaka ou tous les Moganzulu.
Chacun de ces groupements sociaux prendra généralement le nom de l'ancêtre commun, précédé du préfixe Mo ou I?o, qui change en Ba collectif, lorsque l'idée de parenté disparait après plusieurs générations. Ainsi le chef des Bokwundu, Kwakolikundu. descendant de Mawaï. fils de Djeté, fils de Djéli, fils deKwundu. De même, Magbélé, fils de Kuba, fils de Kalaka dirige les Bokalaka. Parmi les centaines de dénominations de groupes que j'ai notées, une seule pourrait avoir peut-être une autre origine, c'est celle des Babumbussu (clan Molissi) du totem chimpanzé et qui peut signifier ou bien " ceux de
ABABUA
(Congo.)
F. — Vie sociale.
e) Organisation politique.
176 (suite).
Kumbussu „ ou bien encore K les Chimpanzés „. Mais comme nous le verrons, le peu d'importance actuelle du totémisme au point de vue social rend cette dernière interprétation problématique.
Tous les hommes libres d'une tribu sont donc sensés réunis par une origine commune, je dis sensés car sans compter de nombreux éléments étrangers dont je parlerai plus loin, il faut constater que les descendants d'esclaves qu'on peut évaluer au moins aux deux tiers de la population, se réclameront eux aussi de l'ancêtre commun des hommes libres, par la même fiction qui leur fait dire à leur chef de parenté, parfois à l'Européen : " 0 mon grand chef, n'est-tu pas mon père, n'est-ce pas toi qui m'a mis au monde „.
D'autre part, les descendants d'hommes libres, frères cadets de cet ancêtre commun, continueront souvent à faire partie du groupement.
de Calonne, Mouv. Soc. Int., X (1909), 344-345.
\ Voici un des modes de fondation d'un village :
Un parent riche d'un grand Kumu, c'est-à-dire ayant beaucoup de femmes, d'esclaves, de proches dans la force de l'âge, peut avec l'autorisation du Kumu fonder un village mais à condition de rester vassal du grand Kumu.
A sa mort, son fils aîné lui succède et reçoit ses richesses par les soins du grand Kumu qui s'opposera à la dispersion des biens. Le Kumu lui donnant l'investiture, il reste son vassal et doit lui remettre en hommage tout léopard tué par ses administrés (1).
(x) Cet hommage, au chef indépendant, du léopard tué constitue un droit, une reconnaissance de son pouvoir. Il doit exiger que le léopard tué par ses gens lui soit remis, et, si le contraire a lieu, il ne peut laisser passer ce manquement aux coutumes sans prendre contre les délinquants des mesures énergiques : si l'affront n'était pas sévèrement puni, les indigènes considéreraient le chef comme un homme sans honneur et sans autorité.
Ababua. Congo. F, 176.
Lorsqu'un parent du chef, dûment autorisé par lui, désire former un village mais n'est pas suffisamment riche, il reçoit du Kumu, en même temps que cette autorisation, des femmes, des esclaves et des armes ; puis il s'en va construire sa nouvelle résidence avec le concours de ses parents et de partisans, tenus, eux également, d'établir des constructions à leur usage.
Le village terminé, le nouveau chef offre des victuailles variées en quantités abondantes, des boissons fermentées. Tout le monde est admis à participer aux festivités à condition de déposer aux pieds du suzerain et du vassal, présents tous deux, des emboli (lances, couteaux, minerais).
Les danses, en cette circonstance, forment le principal élément des attractions et des réjouissances. Le lendemain les deux Kumu se partagent les dons; le grand Kumu retourne chez lui. L'autre est définitivement reconnu.
Un parent du grand Kumu pourrait, il est vrai, se passer de son autorisation pour former un village, mais en cas d'accident, de guerre, de vol, de sortilège ou d'un malheur quelconque, il ne pourra compter sur la protection de son ancien chef, à moins qu'il n'ait fait auparavant acte de soumission.
Son fils ne pourra lui succéder, car il n'aura pas les richesses voulues pour faire figure comme Kumu. Les femmes et les esclaves de son père passent par droit de succession aux frères puinés du défunt, puisque le grand Kumu ne garantit pas les droits du fils d'un homme qui a méprisé son autorité. Dans ces conditions, ce fils sera certainement abandoné par les partisans de son défunt père, qui retourneront chez l'ancien Kumu, et le village aura terminé son existence éphémère.
Hutereau, de Haulleville et Maes, Atin. Musée Congo, Sér. III, 1. 1, fasc. i (1909), 96.
3. Définition et évolution de ces organismes. — La terminologie sociologique est encore si peu précise quant aux dénominations des groupes, qu'afin d'éviter toute confusion, sauf pour la tribu, j'emploierai de préférence les désignations de groupes empruntés à la langue indigène.
Si nons prenons un chef indigène de langue libwalé, installé au sud du Rubi, vers Buta, et si nous tachons de déterminer l'ensemble des hommes avec lesquels il se reconnaît un lien de parenté fictive, nous verrons qu'en dehors du groupe Moganzulu, tout indigène lui
ABABUA
(Congo.)
é) Organisasion politique.
est complètement étranger. Le tableau ci-dessous indique les divisions de ce groupe Moganzulu.
Etina.
Makèré.
GUBÉ.
Bodikwâ.