BACTÉRIOLOGIE
Depuis la découverte du bacille d’Eberth-Graffkv, plusieurs travaux ont été entrepris pour déterminer son action pathologique etcelle de ses toxines ou la réaction des divers tissus à leur égard. On a tout d’abord refusé au bacille tvphique toute action progène. Puis lPexpérimentation et les examens bactériologiques ont démontré d'une facon irréfutable que ce rôle pyogène pouvait être rempli par le bacile d'Eberth. Maïs une question reste posée : quelles sont les conditions dans lesquelles le bacille d'Eberth fait du pus et celles dans lesquelles il n’en fait pas ?
« C’est là, dit M. Achard (1), malheureusement une question à laquelle 1] est encore impossible de donner uve réponse catégorique : il faut constater le fait et avouer qu'on n’est pas en mesure de l’expliquer.
« Mais si peu explicable qu’il soit, ce fait ne doit pas nous surprendre, car il est assez général et ne s’observe pas Seulement dans les cas de pleurésie éberthienne. Ne le constatons -nous pas aussi dans cette même infec-
(1) Achard, Pleurésies à bacilles d’Eberth. Sem, méd, 18 oct. 1898.
tion typhique en bien d’autres organes ? L'ostéomyélite tvphique peut aboutir à la suppuration sans intervention d'aucun autre agent pvogène que le bacille d'Eberth; et pourtant, dans certaines conditions, elle avorte, pour ainsi dire, ou du moins elle ne détermine qu'une lésion qui se résout, se traduisant seulement par des douleurs osseuses etune tuméfaction localisée, laquelle dispara't après un laps de temps variable.
« La rate, dans la fièvre tvphoïde, est, comme vous le savez expérimen‘alement, le siège de foyers baeillaires non suppurés et pourtant, d'une facon exceptionnelle, on a pu voir se développer des abcès spléniques ne renfermant pas d'autre agent microbien que le baciile d'Eberth. Expérimentalement on voit aussi produire du pus dans certains cas et pas dans d'autres. De même pour le cli-bacille, ce proche parent du bacille tvphique. Et si, de ces microbes relativement peu pyogènes, nous passons à ceux qui sont considérés à juste titre comme agents habituels de la suppuration, nous devons aussi reconnaître que parfois ils se rencontrent dans des lésions qui ne suppurent pas. »
M. le professeur agrégé Achard cite des De de la rate dans le pus desquels on n’a décelé la présence que du bacille tvphique pur : les mêmes constatations bactériologiques ont été faites dans certains abcès hépatiques d’origine typhique : les abcès uniques.
Au point de vue bactériologique, la division en abcès multiples et en abcès uniques se retrouve. Bien plus, les constatations faites sont de nature à prouver que la. pathogéuie intime de ces deux sortes d’'hépatite sappurée
post-typhique n’est pas identique. En effet, qu’a révélé l'examen bactériologique du pus des abcès uniques dans les deux cas où il a été pratiqué? Remlinger n’a pu isoler que le bacille d'Eberth pur; Swain à isolé, par cultures sur milieux divers, quelques rares colonies de staphylociques dorés et de très nombreuses colonies de bacille tvphique. De l'avis de plusieurs bactério!o gistes distingués, entre autres M. Zuber, on peut dans ce cas-là ne tenir aucun compte des staphvlocoques qui étaient vraiment en trop petitnombre. La réaction de Widal dans le cas de Swain a même été assez notable : l’'agglutination d’une goutte de culture en bouillon était évidente avec 20 gouttes de sérum de tvphique. Le bacille était donc très virulent.
Les résultats de l’examen bactériologique du contenu de lPabcès du foie observé par Remlinger ont fait le sujet d'un article paru dans la Médecine moderne (24 mars 1897). M. Remlinger les a fait suivre de certaines réflexions tres intéressantes que nous jugeons DO de citer en entier :
« L'examen microscopique du pus, prélevé avec toutes les précautions voulues à l’intérieur de l'abcès, a montré l'existence de quelques bacilles courts, trapus, à bouts arrondis, se décolorant par le Gram, absolument identiques aux bacilles trouvés dans la plévre. On n’a constaté la présence d'aucune amibe. Knsemencé en bouillon, le pus à fourni une culture pure d’un bacille qui présentait tous les caractères du bacille d’Eberth. Une différence très intéressante cependant mérite d’être relevée entre le bacille retiré de la plèvre et le bacille
RE: ee
retiré du foie. Elle est tirée de la virulence très diffé-
ente que le bacille d'Eberth possédait dans les deux
as. Dans la plévre il était très virulent; un centimètre cube d’une culture jeune en bouillon inoculé dans le péritoine d’un gros cobaye de 650 grammes a déterminé en 48 heures la mort de l'animal à la suite d'une belle péritonite d’où le bacille d’Eberth à pu être isolé et des passages d’ animal à animal ont encore réussi à exalter la virulence de ce bacille. Le bacille d'Eberth retiré du foie s’est, tout au contraire, montrétotalement dépourvu de virulence. 3 centimètres cubes d’une culture jeune en bouillon, inoculés finalement dane le péritoine d’un jeune cobaye de 300 grammes, ont laissé l’animal absolument indifférent.
« Ce petit fait prouve une fois de plus la non-virulence des microbes retirés des ab‘ès du foie, mais il emprunte une importance particulière à ce faitque, non virulent dans le foie, le bacille d'Eberth était très virulent dans la plèvre, à moins d’un centimètre de distance. Il semble donc bien que la substance hépatique jouisse de la propriété d’atténuer rapidement la virulence des micro-organismes venus à son contact. La dernière étape de cette atténuation de virulense ést vraisemblablement l'entière disparition du bacille.
« La dysenterie et la fièvre typhoïde sont deux affections qui, au point de vue clinique dans certains cas, mais surtout au point de vuc anatomo-pathologique, présentent certaines affinités, I y avait presque lieu d’être surpris que l'hépatite suppurée, complication fréquente de la dysenterie, survint si rarement au cours
de la dothiénentérie. L'observation que nous venons de relater établit ainsi un nouveau point decontactentre ces deux affections... La bactériologie du reste est en train de compléter cette analogie entre la fièvre typhoïde et la dysenterie en montrant que l’une et l’autre sont causées par un bacille très voisin.
€ Les derniers travaux de Celli tendeut, en effet, à faire admettre que l'agent pathogène de la dysenterie est un col bacille un peu spécial.
« Bruno, Galli et Valerio (1) ont même appliqué cette découverte à la séro-thérapie de l'affection et ont obtenu des résultats encourageants. On peut ainsi considérer le coli-bacille, le bacille d'Eberth et le bacille de la dysenterie comme trois membres d’une même famille, et il y a lieu de se demander si ie Cas d’abcès du foie à bacille d'Eberth que nous venons de relater n'est pas susceptible, en raison de cette parenté, d'éclairer un peu la pathogénie des abcès dysentériques. Le bacille d'Eberth très abondant au niveau des plaques de Peyer de notre malade, a été, selontoute vraisemblance, transporté au foie par le système porte, et il y a provoqué un abcés. N°4 a-t-il pas là un argument en faveur de cette opinion que la production des abcès dysentériques reconnait un mécanisme analogue ? Le bacille spécifique de la dysenterie, coli un peu modifié, n’a pas encore été rencohtré dans le pus des abcès du foie. Ne peut-on supposer qu'il est plus sensible que l'Eberth à l’action antiseptique spé-
(1). L'étiologie et la sérothérapie de la dysenterie humaine, Centralblatt für Bakter, 19 novembre 1896.
ciale de la cellule hépatique, que sa virulence s’atténue plus rapidement et qu'il disparaît plus vite? Une ponction ou une autopsie précoce d’abcès dysentériques du foie permettra sans doute, un jour ou Pautre, d'être fxé sur ce point. »
En somme, dans les grands abcès uniques du foie d'origine typhoïdique, l'examen bactériologique dans deux cas n'a révélé que la présence d’un seul microorganisme : lebacille d'Eberth seul apparut, tant à l'examen microscopique du pus qu’à la suite de cultures en milieux divers.
Comparons maintenant ces résultats à ceux de l'examen bactériologique du pus des abcès multiples. Après la découverte du bacille d'Eberth, plusieurs cas ont été observés : ceux de Romberg, de Lannois et de Boulloche.
Romberg a pratiqué l'examen bactériologique et n’a vu que le staphylocoque. Mais il ajoute « qu’il regrette vivement de n'avoir pu faire uu examen suffisant ». Il est donc permis de n'en tenir aucun compte. Osler n’a pas pratiqué d'examen bactériologique. Restent done les résultats des examens pratiqués par Lannoiïs et par Boulloche.
Lannois a constaté la présence dans le pus de nombreux micro-organismes, mais n’en décrit qu’un seul, présentant tous les caractères classiques du baeille d’Eberth qu'il était parvenu à isoler. Rappelons les caractères gangréneux de ce pus crêmeux, d’odeur fétide.
D'autre part, examinant le pus des abcès multiples du foie qu'ils avaient observés, MM. Boulloche et Ull-
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man l'ont trouvé d’abord absolument stérile : rien à l'examen microscopique direct, rien par cultures successives sur agar, sérum et bouillon peptonisé. Mais ce pus était fétide, un peu séreux ; son origine semble nettement intestinale. M. Zuber l'examina ensuite et après plusieurs cultures en milieux anaérobies, arriva à déceler la présence dans ce pus de deux ou trois colonies strictement anaérobies sans pouvoir en préciser l'espèce. Donc, dans les deux cas, on a constaté les caractères gangréneux d'un pus produt par des germes ayant déja occasionné un processus gangréneux dans l'intestin, peut-être purulent, à un certain moment. Dans un cas on trouva dans ce pus plusieurs espèces microbiennes indéterminées et le bacille tvphique, dans l'autre on ne décela que des anaérobies.
Considérons les résultats des savantes recherches de MM. Vallon et Zuber(1) sur la bactériologie de ces pus d’odeur gangréneuse ou fétide. « Le pus à odeur fétide ou de nature gangréneuse contient microscopiquement un grand nombre de microbes et cependant les cultures, en présence de l’air libre, ne donn:nt que peu ou point de micro-organismes ». Ces auteurs ont pu formuler cette loi générale : « On trouve les microbes anaérobies dans des affections variées mais toutes caractérisées par un processus gangrénceux ou putride. La relation qui existe entre ce pro’essus et les microbes anaérobies est tellement intime que nous ne l’avons Jamais vue manquer ». MM. Veillon et Zuber ont cons-
(1). Les anaérobies et leur rôle en pathologie. Soc. de Biologie 6 mars 1897 et Arch. de méd. expérimentale 1898, pages 517-547.
+ op
taté la présence des anaérobies dans tous les pus d’appendicite qu'ils ont examinés. Or, nous avons vu quelle analogie frappante on retrouve entre les caractères exté- rieurs du pus hépatique et du pus juxta-intestinal où appendiculaire dans le cas d’abcës multiples par pvléphlébite d'origine typhique. MM. Zuber et Lerebouillet(1) ont, d'autre part, retrouvé les anaérobies dans le pus d'une cholécystite calculeuse suivie de péritonite par perforation et, dans tous les pus qu’ils ont retiré des suppurations juxta intestinales, MM. Veillon et Zuber ont constaté la présence des anaérobies auxquels, d’ailleurs, ils attribuent le plus grand rôle dans la production des phénomènes toxiques observés au cours de ces suppurations.
En rapprochant ces données et ces résultats des analyses bactériologiques du pus pratiquées dans les cas observés par Lannoiset Boulloche, une conclusion s’impose à l'esprit : c'est que dans ce pus d’abcès du foie multiples par pyléphlébite ou processus gangréneux intestinal, il faut rechercher les anaérobies. On les trouvera presque à coup sûr associés au bacille d’Eberth si l'hépatite suppurée est d'origine typhique.
La stérilité du pus notée à l'égard des espèces aérobies dans le cas de Boulloche nous semble explicable par l’action même du foie. Ce fait est même très intéressant à rapprocher de l’atténuation notable de virulence du bacille typhique dans le foie notée par Remlinger ; et l'entière disparition des micro-organismes dans Île cas
(1). Sociélé anatomique, 1878, page 787.