CHAPITRE VIII
Transformation de larves ouvrières en larves royales. Ouvrières fèeondes.
C'est à la fin du siècle dernier qu'on a fait les observations les plus intéressantes sur les abeilles. Parmi celles qui ont le plus d'importance pour les apiculteurs, je citerai d'abord celle de Schirach, qui s'est aperçu le premier du singulier pouvoir que possèdent les abeilles de modifier la destination d'une larve d'ouvrière, de manière à lui donner toutes les qualités qui distinguent les reines du reste de la population. Cette découverte a démontré jusqu'à l'évidence que parmi les abeilles il n'y 'a réellement que des mâles et des femelles, et que la seule différence qui existe entre les ouvrières et les reines consiste dans le développement plus ou moins parfait des organes du travail et de la maternité. Ainsi, l'on remarque chez l'ouvrière que les instruments du travail sont parfaitement appropriés à sa destination ; sa mâchoire est plus forte, et les deux pièces écai lieuses qui lui servent de dents * sont plus larges et plus tran-
* Ses mùchoires se meuvent horizontalement, de droite « gauche.
chantes; la langue, qui doit pénétrer dans le calice des fleurs, a plus de longueur, de force et de souplesse, car elle s'en sert aussi comme d'un pinceau ; c'est d'ailleurs son principal insirument dans la construction des alvéoles. L'ouvrière possède encore les loges à cire dont j'ai parlé précédemment, qui sont invisibles chez, la reine; enfin ses jambes postérieures sont pourvues de ces forts et longs poils formant par leur entre-croisement les corbeilles qui lui servent pour transporter du pollen et de la propolis. On peut dire encore que l'aiguillon de l'ouvrière est droit, tandis que celui de la reine est recourbé. D'après cela, on comprendra que la reine soit incapables de travailler et même de pourvoir à sa propre subsistance.
Toutes ces différences dans l'organisation de l'abeille selon qu'elle est destinée au travail ou à la royauté, sont dues uniquement au genre de nourriture qu'elle reçoit lorsqu'elle vit à l'état de ver ou de larve, et non, comme quelques personnes l'avancent, à la grandeur, à la forme et à la direction de l'alvéole qui lui sert de berceau. La démonstration de ce que je viens de dire exigeant des développements que je ne puis donner ici, je passe immédiatement au moyen que les abeilles mettent en œuvre pour obtenir une ou plusieurs reines, lorsqu'elles ont eu le malheur de perdre la leur; car ce n'est que dans ce seul cas qu'elles font usage de ce merveilleux pouvoir. On verra comment un apiculteur intelligent peut en user à son tour et obliger les abeilles à élever des reines pour rempla-
96 PREMIÈRK PARTIE.
cer celles que la vieillesse ou un accident quelconque auraient rendues slëriles, ou pour en donner à des populations qui eu seraient privées.
J'avais enlevé la reine d'une ruche pour une expérience particulière d'observation. J'avais fait cette opération dans la matinée, au moment où plus de la moitié des abeilles était aux champs. Aussitôt l'enlèvement faitj je me mis en observation ; voyant que rien ne troublait les abeilles, j'allais me retirer, lorsque j'aperçus quelques-unes d'entre elles qui couraient et s'agitaient en tous sens sur la surface de l'un des gâteaux. Elles paraissaient fort émues et faisaient entendre un bourdonnement particulier. Cha- (jue fois qu'elles se rencontraient, elles se frappaient mutuellement avec leurs antennes, et aussitôt leur agitation redoublait. Bientôt elles s'éloignèrent rapidement, dans le but apparent de communiquer à leurs compagnes leur inquiétude sur la disparition de la reine ; celles-ci, jusqu'alors {)arfaitement tranquilles et occupées de leurs travaux, s'agitaient à leur tour et semblaient comprendre le malheur qui les frappait.
Cette émotion, se communiquant de proche en proche, atteignit bientôt jusqu'aux extrémités de la ruche; les abeilles abandonnèrent leurs travaux et parcoururent leur demeure en tous sens comme frappées de vertige.
Cependant, ne trouvant leur reine nulle part, elles se répandirent au dehors en faisant entendre un bour^ donnemenl particulier. Il était impossible de se nié-
yŒURS DES ABEILLES. 97
prendre sur le caractère de celte agitation ; elles cherchaient évidemment leur mère, et ce ne fut qu'après avoir fureté partout dans le jardin qu'elles rentrèrent dans leur habitation. Enfin elles se calmèrent peu à peu, et quelques heures après tout avait repris Taspect accoutumé.
Comme je voulais profiter de celte occasion pour vérifier l'exactitude de certaines expériences sur les procédés dont elles usent en pareille circonstance, je restai attentif à leurs moindres mouvements. Je m'aperçus bientôt qu'elles arrachaient les larves de quelques cellules, et qu'après en avoir sucé la partie liquide elles les emportaient hors de la iniche. Elles mangeaient de même avec avidité la bouillie sur laquelle reposait le ver. Cependant tous les vers de ce gâteau rie subirent point le même sort; plusieurs devinrent au contraire les objets de soins tout particu; liers. Ayant détruit tes cellules dont elles avaient enlevé les larves, les nourrices profitèrent de Tespace devenu libre, et agrandirent celles des larves privilégiées. Elles ne s'en tinrent point là; elles apportèrent une telle quantité de nourriture, que les larves étaient obligées de se rapprocher de l'ouverture de l'alvéole. J'observai qu'à mesure qu'elles avançaient leurs nourrices prolongeaient le tube, mais non en droite ligne ; il formait au contraire un coude et bientôt prenait une direction perpendiculaire. Ces cellules ressemblaient un peu aux alvéoles royaux ; elles en avaient la longueur, mais non l'épaisseur ni le guilloché. Comme les larves qu'elles contenaient étaient toutes
du même âge, les cellules s'allongèrent loules à la (bis ; mais une chose digne de remarque, c'est qu'au fur et à mesure que ces tubes atteignaient des cellules contenant d'autres larves, les abeilles sacrifiaient celles-ci sans balancer et se servaient des matériaux pour achever la construction de ces espèces d'alvéoles royaux.
Lorsque les alvéoles eurent atteint la longueur voulue et les larves l'Age requis, les ouvrières les scellèrent d'un couvercle de cire et ne s'en inquiélèrenl plus. On voit quecetle conduite diffère entièrement de celle qu'elles tiennent à l'égard des véritables cellules royales : c'est qu'ici elles n'ont point à préserver les jeunes reines de la jalousie de la reine mère ou de ses successeurs.
Les larves choisies, ayant toutes le même âge, subirent leurs diverses métamorphoses en même temps ; elles sortirent toules le même jôuv de leur alvéole, mais à des heures différentes. Cependant la première écluse ne se jeta point sur ses compagnes ; car, n'ayant pas été retenue captive dans sa cellule, elle en sortit encore humide, le corps mou et blanchâtre. Elle se tint immobile pendant les premiers moments, ne recevant même d'autres soins des nourrices que ceux qu'elles accordent aux simples ouvrières. Dans les premières rencontres qui eurent lieu enfre ces jeunes reines, elles, ne témoignèrent aucune haine les unes contre les autres ; j'en inférais même déjà que les auteurs qui parlaient de la pluralité des reines pouvaient bien n'avoir pas eu loul h fait tort, et que dans
ÎIŒURS DES ABEILLES. ^9
ccnlaines circonstances cette pluralité avait pu exister. Mais ces jeunes reines ayant acquis des forces pendant la nuit, leur caractère jaloux se manifesta bienlot, elles se livrèrent plusieurs combats; dès le lendemain je remarquai de jeunes reines mortes au fond de la ruche, et le jour suivant une seule d'entre elles régnait sans contestation sur la population tout entière.
Comme cette expérience avait eu lieu à une époque où il existe encore des mâles, la jeune reine ne larda pas à se montrer parfaitement disposée à remplir le but de la nature.
Il parait, au reste, que le changement de nourriture cause une espèce de crise aux jeunes larves qui n'ont pas reçu la gelée royale dès les premiers instants de leur existence; car il arrive presque toujours que ce cliangement occasionne la mort de plusieurs d'entre elles. Je ne crois pas exagérer en avançant qu'un tiers de ces larves payent de leur vie la chance de parvenir un jour à la royauté. C'est probablement un des motifs qui engagent les abeilles à conserver un nombre de larves si fort au-dessus des besoins de la population, h laquelle une seule reine suffit.
Dans l'expérience dont je viens de rendre compte, dix-sept larves avaient été choisies par les abeilles ; onze seulement parvinrent à l'état d'ipsectes parfaits; une seule reine fut le résultat obtenu. Lorsque la population est faible, les abeilles ne sacrifient pas un si grand nombre de larves.
On voit diaprés cette expérience qu'il est facile
iOO PREMIERE PARTIE.
(l'obvier à la slérililé d'une reine ou de la remplaeei-, puisqu'il suffit de profiter du pouvoir que la nature a accordé aux abeilles d'en créer pour ainsi dire à volonté. Mais on se ferait illusion si l'on croyait, comme quelques auteurs l'ont affirmé, qu'il est seulement nécessaire de leur procurer une portion de gâteaux contenant des œufs ou des larves n'ayant pas dépassé l'âge où celte métamorphose est encore possible. Pour 1 rocéder à cetle opération avec quelque chance de succès, on doit observer certaines conditions indispensables. La première de toutes, c'est de ne la tenler que pendant l'époque de l'essaimage naturel, seul temps de Tannée où il existe des mâles, soit dans la ruche môme que l'on veut opérer, soit dans d'autres ruches, ce qui importe peu, l'accouplement n'ayant jamais lieu dansThabitation, mais dans une rencontre aérienne.
Il arrive parfois qu'une ruche privée de reine depuis longtemps a conservé ses mâles, ou qu'une reine dont la fécondation a été relardée au-delà du terme ordinaire ne pond plus que des œufs de mâles, la ponle se trouvant viciée. 11 est même des ouvrières fécondes, surtout dans les ruches désorganisées, qui pondent aussi des œufs de mâles. Dansées divers cas, « on rencontre souvent des mâles jusque dans l'àrrièresaison; on pourra alors tenter l'opération qiie je vais décrire avec de grandes chances de succès p^anl toute l'année, c'est-à-dire jusqu'au moment où les abeilles cessent de se jouer dans les airs lorsque le soleil brille.
Si Ton n'a d'autre but que de procurer une reine à une [population qui en est privée, il suffira d'enlever dans une autre ruche une portion de gâteau contenant des œufs ou des larves âgées de trois jours au plus. On donnera ce gâteau aux abeilles privées de reine : elles en prendront soin et choisiront aussitôt quelques larves pour les élever à la royauté.
S'il s'agit de remplacer une reine stérile, il faudra d abord s'en emparer, autrement les abeilles n'en élèveraient point; car elles ont presque autant d'affection pour leur vieille reine, et pour celle qui par accident a perdu la faculté de pondre, que pour une reine féconde; si même elles en élevaient, la vieille reine les aurait bientôt détruites. 11 faudra même attendre deux ou (rois jours, temps nécessaire pour que les abeilles oublient leur ancienne mère, avant de leur livrer le couvain qui doit servir à la remplacer.
Lorsque tout est disposé convenablement, on examine la portion de gâteau que l'on veut introduire, el l'on pratique dans un des grands rayons une ouvertuiv de la même grandeur à peu près, où on le fait entrer en le maintenant au moyen de deux ou trois épingles de bois.
Cette opération demande une certaine habileté; mais elle deviendra d'une exécution facile lorsqu'on sera parvenu à endormir les abeilles, et elle ne présentera alors aucun danger.
En somme, bien que les réunions soient en général préférables à tout autre mode de rendre l'activité aux abeilles, il est des circonstances on la découverte de
i02 PRE3HIÈRE PARUE.
Schiracli offre un avantage réel dans la pratique de l'apiculture; elle mérite par conséquent d'être connue des apiculteurs.
Avant de terminer ce cliapitre, je crois devoir dire un mot au sujet .des ouvrières qui pondent. C'est à Riemque l'on doit les premières observations sur cette faculté que possèdent quelques ouvrières dans certaines circonstances données. Huber et d'autres naturalistes ont reconnu Texactitude de Tobservateur allemand, mais ils ont en même temps pose des limites trop restreintes à cette faculté. J'ai fait connaître le premier que les abeilles, en général, ne sont pas aussi insensibles qu'on se l'imagine, et qu'à une certaine époquede l'année elles se livrent dans le vague de l'air, à une grande hauteur au-dessus des ruches, à des amours dont les résultats sont pour l'ordinaire entièrement nuls. Cependant il arrive parfois que quelques-unes d'entre elles deviennent fécondes; mais, aussitôt que la reine s'en aperçoit, elle les sacrifie à sa jalousie. Ces derniers faits sent déjà connus di^s naturalistes ; seulement mes observations répétées ne s'accordent point avec les leurs sur un point essentiel, ce qui est très-important à constater.
On sait que les reines dont la fécondation a été retardée au delà d'une quinzaine de jours ne produisent plus que des œufs de mâles ; or, les naturalistes prétendent que les ouvrières fécondes sont constamment dans le même cas, ce qui est tout à fait contraire à mes propres observations.
Voici une expérience qu'il est facile de renouveler.
si Ton veut se convaincre de la vérité de mes assertions.
Lorsque, à l'époque des essaims, on enlève une ruche de sa place et qu'on lui substitue une petite boîte ou ruche dans laquelle on a fixé quelques portions de gâteau enlevées à la ruche mère, les abeilles qui reviennent des champs continuent l'éducation du couvain et pondent aussi, mais en petit nombre, des œufs d'où sortent des ouvrières parfaitement conformées. La première fois que je fis cette expérience, je ne pouvais en croire mes yeux, car ses résultats contredisaient tout ce qui avait été établi p;ir de grands naturalistes.
Je visitai les abeilles une à une, pour savoir si parmi elles il ne se trouvait pas de reine, et je m'assurai qu'il n'y en avait point, ni de maies non plus. Cependant ces petites ruches prospérèrent pendant la J)elle saison ; elles devinrent même de véritables ruches lorsque plus tard je leur adjoignis des abeilles que je rapportais des bois et dont je n'avais pu saisir la reine.
Au reste, les abeilles fécondes ne reçoivent aucun soin particulier des autres ouvrières, et cette fécondité ne les empêche pas de se livrer à tous les travaux qui sont le partage des abeilles ordinaires.