‹ Les abeilles et l'apicultureChapitre 9 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Bepeapleatent de la ruche. — La Jeune reine prisonnière.

Les mAles. — Amour de la Jeune reine.

Formation du second essaim.

La ruche abandonnée parut pendant quelque temps dans un désordre complet ; les ouvrières butineuses qui revenaient des champs s'arrêtaient sur les premiers rayons, ne songeant pas même à déposer le miel et le pollen dont elles étaient chargées; les larves étaient négligées, et les jeunes abeilles, dont une chaleur excessive, causée par tarit d'agitation, avait hâté la naissance, sortaient de leurs cellules, les ailes encore humides, sans exciter Taltention du petit nombre de nourrices présentes. Les alvéoles royaux semblaient eux-mêmes délaissés.

Enfin, les abeilles absentes étant toutes rentrées, les choses commencèrent à prendre un autre aspect ; toutes se remirent courageusement à l'ouvrage, et bientôt le seul changement remarquable dans la ruche consistait dans l'absence d'une grande partie de la population.

MŒURS DES ABERLES. 85

Chaque jour cependant un grand nombre de mâles et d'ouvrières, sortant des cellules qui les contenaient, tendaient à augmenter le nombre des habitants de la ruche; et, en effet, huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'elle parut aussi peuplée qu'avant la sortie du premier essaim.

Les cellules royales, qui avaient été momentanément négligées, redevinrent l'objet de la sollicitude des abeilles; une garde nombreuse fut établie autour de celle qui contenait la nymphe la plusâgée. Comme la reine mère avait déposé les œufs dans les alvéoles royaux, à des intervalles à peu près égaux, et que les abeilles elles-mêmes n'avaient pas construit ces alvéoles simultanément, il s'en trouvait de tous les âges, depuis la nymphe prête à sortir jusqu'à la larve encore environnée de gelée. Toutefois, la plus vieille devait encore subir quelques jours de captivité, la mère ayant tué avant son départ celles dont la métamorphose était complètement terminée.

Le moment approchait cependant où l'aînée des jeunes reines allait être en état de quitter sa prison; déjà elle rongeait la cire qui s'opposait à sa sortie, et par des efforts réitérés elle était parvenue à soulever le couvercle de sa loge, lorsque les gardes s'en aperçurent et s'opposèrent à son désir. Mais pendant que les unes retenaient le couvercle avec les dents, d'autres imaginèrent un procédé qui annonce de leur part un singulier esprit de combinaison. Elles formèrent un épais cordon de cire, qui, tout en s'opposant à l'enlèvement du couvercle, permettait à la jeune cap-

livc (le le soulever. Celle-ci se servit de la faculté (ju'on lui laissait de sortir sa trompe, pour demander de là nourriture. D'abord les abeilles ne comprirent pas ses signaux; mais, dès qu'elles s'aperçurent de son désir, elles s'empressèrent de le satisfaire. Plusieurs vinrent lui offrir une goutte de miel qu'elle accepta volontiers. Quand elle fut rassasiée, elle retira sa trompe.

La captivilé paraissait bien pénible à cette jeune reine, car elle ne cessait de se mouvoir en tous sens et de chercher à pousser le couvercle. Elle y serait parvenue, si les gardiennes n'y eussent mis obstacle. Dès qu'elles voyaient un endroit faible, elles le fortifiaient en augmentant l'épaisseur du cordon ou en on établissant un nouveau. Après des efforts infructueux, la captive essaya d'un autre moyen ; elle se mit à chanter, ce qui parut étonner toute la population ailée, car il se lit un moment de silence général. Que désiraitcette jeune reine? la liberté probablement. Nous avons vu précédemment le chant de la reine paralyser la vigilance des abeilles, les rendre muettes ])our un moment; celle-ci voulait peut-être profiter de leur stupeur pour se dégager de ses liens; cela arrive peut-être quelquefois ; mais dans celte circonslance elle ne songea pas à tirer parti de son pouvoir, et son chant n'eut aucun résultat pour elle. Je dois ajouter qu'elle le répéta si souvent, qu'il finit par être indifférent aux abeilles. Je ne saurais, du reste, en donner une idée plus juste, qu'en le comparant à celui que certaines grenouilles vertes font entendre lors-

qu'il va pleuvoir; mais le timbre de la voix est proportionné à la différence de taille, bien entendu.

Les gardes, se confiant un peu trop à la solidité du couvercle qu'elles avaient renforcé, surveillèrent avec moins de zèle la jeune captive; alors celle-ci, paraissant avoir compris sa nouvelle situation, fit un effort si violent, qu'elle parvint à le briser et sortit de sa prison, au grand étonnement des abeilles qui se trouvaient encore là. Je crois avoir dit que les cellules royales ont la pointe, c'est-à-dire la partie par où la jeune reine doit sortir, placée de manière qu'elle se trouve la tête en bas et qu'elle demeure dans cette position tout le temps qu'elle passe dans son berceau. Lorsqu'elle en sort, elle est forcée de s'accrocher aux aspérités dont la cellule est hérissée extérieurement pour ne point tomber la tôte la première au fond de la ruche.

Aussitôt qu'elle fut en liberté, elle se mit à grimper sur l'élévation que formait l'alvéole dont elle sortait ; alors elle croisa ses ailes, auxquelles elle imprima une légère vibration, et élevant la partie postérieure de son corps, elle chanta encore, mais cette fois d'un ton si plaintif, que toutes les abeilles suspendirent leurs travaux et baissèrent la tête tout en la branlant d'un petit air consterné. Réellement, il faut avoir vu ce singulier spectacle pour se faire une idée de son étrangeté; mais il sera, je crois, à jamais impossible de savoir ce que signifient ce chant, cette posture, et quel genre d'influence ils exercent sur la population entière.

Pendant Tespacede lemps qui s'était écoulé depuis le départ de la reine mère jusqu'au moment dont je viens de rendre compte, le nombre des mâles s'était augmenté de plusieurs centaines d'individus. Ces mâles, fort gros, fort gourmands et paresseux, ne songeaient qu'à dormir, pressés les uns contre les autres, ne se réveillant que pour manger, et profitant des plus belles heures du jour pour aller s'ébattre au soleil en faisant entendre un bourdonnement assourdissant.

Les abeilles, si économes pour elles-mêmes, loin de regretter la consommation prodigieuse de miel que faisaient les mâles au retour de leurs promenades, les accueillaient avec force politesses et leur témoignaient

Faux bourdon ou mâle de grandeur moyenue.

plus que de l'amitié. Il est vrai que toutes n'étaient paj^ disposées à leur offrir du miel, à les brosser; les^ nourrices, les gardes, les anciennes ne faisaient aucune attention à eux : mais les jeunes, les plus grosses surtout, leur montraient beaucoup d'empressement.

La jeune' reine, s'étant dirigée de leur côté, se prit de belle passion pour un des plus gros de la troupe ;

elle lui offrit du miel, lui passa ses antennes sur le corps et lui fît en un mot mille amitiés. Le stupide animal n'y prenait pas garde et continuait à sommeiller, insensible à toute autre avance qu'à la goutte de miel qu'il acceptait de grand cœur. Au milieu de celte scène de caresses d'une part, d'indifférence de l'autre, une des jeunes captives se mit à chanter à son tour. Aussitôt que la coquette entendit ces notes répétées, elle s'élança du côté où elle avait entendu la voix de sa rivale.

Elle eut bientôt alleint le gâteau au bas duquel pendait l'alvéole qui contenait sa rivale ; comme sa mère, elle voulut déchirer Tenveloppe de cire, mais les gardes n'eurent pas pour elle les mêmes égards : elles la saisirent et la tinrent un instant prisonnière; puis, la laissant aller, elles l'obligèrent par de mauvais traitements à s'éloigner au plus vite de cet endroit. Forcée dans sa fuite de passer devant d'autres cellules royales, elle y trouva la même réception ; on la mordait, on lui tirait les jambes, on la saisissait par ses antennes; bref, elle devint comme furieuse, s'agita tellement et porta un si grand trouble dans la ruche, que bientôt tout fut en confusion. Son délire s*étant communiqué de proche en proche, toutes les circonstances que j*ai rapportées lors de la formation du premier essaim se renouvelèrent, et un moment après les abeilles tourbillonnaient aux environs de la ruche, qui bientôt se trouva presque entièrement vide.

Ainsi se forma le second essaim.

Plusieurs des jeunes reines captives profitèrent de

celle occtision pour se délivrer de leur .esclavage et accompagnèrent Tessaim, qui alla chercher ailleurs un nouvel établissement.

Voilà donc la ruche abandonnée encore une fois par le peuple qui rhabitait. Plusieurs milliers d'abeilles revenant des champs ranimèrent un peu ce lieu si peuplé, si bruyant naguère, maintenant si triste; une des jeunes reines, qui n'avait pu suivre l'essaim, demeura maîtressedu logis, et le premier usage qu'elle fit de sa souveraineté, fut de détruire tout ce qui restait de la race royale. Cette fois, le petit nombre d'abeilles qui se trouvait près des cellules privilégiées ne s'opposa point aux volontés de la jeune souveraine.

Ainsi, tout espoir d'envoyer au loin une nouvelle colonie fut abandonné par les abeilles, qui dès lors ne s'occupèrent plus que d'approvisionner la ruche pendant la belle saison.

Qui pourrait douter encore qu'il ne soit très-utile de connaître tous les détails qui se rapportent à la formation des essaims? Il me semble, toute curiosité à part, qu'il est très-avantageux de savoir pourquoi et comment se fonde une colonie. Celte connaissance peut décider le maître de la ruche à favoriser la sortie d'un essaim, à la relarder ou à l'empêcher tout à fait. On a cru pendant longtemps, et la plupart des apiculteurs croient encore que le manque d'espace est la seule cause du départ des abeilles. On a bâti làdessus des méthodes et des ruches fondées sur la même erreur; bien des cultivateurs s'imaginent qu'il suffit de donner aux ruches plus de capacité pour retenir

les abeilles; j'en ai connu qui se reposaient sur cette précaution et ne songeaient plus à garder leur rucher. Or, les exemples d'essaims sortis de grandes ruches à moitié pleines ne sont pas rares. Des abeilles établies dans des cheminées, dans des greniers, dans de> troncs d'arbres, donnent des essaims aussi bien que celles qui habitent nos petites ruches ; car les motifs du départ ne tiennent nullement au défaut d'espace.

On a remarqué que la reine mère peut détruire à volonté les jeunes reines ; cela explique pourquoi, dans les saisons pluvieuses, si l'essaim n'est pas parti au temps prescrit, la reine mère a tout le loisir d'exterminer ses jeunes rivales à mesure qu'elles deviennent d'âge à lui causer l'inquiétude, et alors il n'y a pas de colonie cette année-là.

La jeune reine, restée souveraine absolue de la luche par la mort de toutes ses rivales, ne reçoit néanmoins aucun des soins dont la vieille reine était constamment environnée ; les abeilles ne lui témoignent pas d'affection et n'ont pour elle ni respect ni empressements. Elle est libre de sortir, de rentrer, sans que les ouvrières paraissent s'en inquiéter le moins du monde. Pendant cette période, tout paraît morne dans la ruche. Naguère, le soir, la nuit, on y entendait le joyeux murmure des ouvrières livrées à leurs travaux, léchant de la reine, le son clair et répété des gardes faisant les reconnaissances ; maintenant les ouvrières vont bien à la récolte du miel, mais en petit nombre, et ne rapportent point de pollen ; il n'y a

plus de larves à nourrir ; le peu d'alvéoles qui restent occupés le sont par des vers bouchés ou par des nymphes. Cependant, chaque jour il se fait grand tapage devant la ruche, si le temps est beau ; ce sont les jeunes ouvrières qui prennent leurs ébats aux rayons du soleil, et les mâles, très-nombreux dans les ruches mères, qui vont en quête d'aventures dans les hautes régions de l'air. On no les voit plusi, mais on les entend de fort loin. La vie paresseuse que mène la population tout entière ne doit pas nous surprendre; la cause en est aisée à deviner. C'est la stérilité de la reine. Celle-ci n'ayant pas encore été fécondée, quoique environnée d'une légion de mâles, les abeilles sont privées de ce qui les stimule au travail : l'éducation des larves. Sans les joies de la famille, elles tombent dans la paresse et le découragement.

Le temps couvert et pluvieux n'a pas encore permis à la jeune reine de sortir ; chaque fois qu'après avoir fait choix d'un époux elle a voulu s'élancer dans les airs avec lui, de gros nuages ont voilé le soleil, et la promenade projetée a été abandonnée.

Cependant, dès que le soleil brille de nouveau d'un éclat sans nuage, les abeilles sortent en foule de leui* ruche ; les mâles joignent leur bruyant bourdonnement à celui que les jeunes abeilles font entendre en se balançant dans les airs ; la reine veut aussi se mêler parmi cette foule empressée de jouir d'un soleil radieux, d'une atmosphère calme et tranquille. Ellt^ rejoint dans les airs un des époux qu'elle s'est choisis, et, après une absence d'une demi-heure, elle revient

au logis pour ne plus le quitter ; elle est enfin devenue l'objet des attentions de la peuplade enlière. Deux jours après elle commence la ponte de ces œufs d'où sortent les larves dont l'éducation fait les délices des abeilles.

L'époux qui a eu l'honneur d'être choisi parmi plusieurs centaines de mâles vient mourir au pied de la ruche ; quelques jours après, tout ce qui reste de la race masculine est égorgé sans pitié par les .abeilles.

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