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CHAPITRE IX

Dernières considérations sur i'intelliKenee des alteilles.

Avant d'abandonner définilivemenl ce petit peuple dont nous venons de décrire, la vie, et que nous avons suivi depuis son entrée dans la ruche jusqu'à ses émigrations, nous éprouvons le besoin d'insister encore sur rinstinct extraordinaire, disons mieux, sur rintelligence dont font preuve les abeilles.

Si nous revenons sur ce sujet, c'est que la plupart des naturalistes s'obstinent à prétendreque les abeilles n'agissent et ne peuvent agir que machinalement. Le plus illustre d'entre eux, Buffon, ne sachant comment expliquer l'admirable combinaison architecturale de leurs édifices de cire, en donne la définition suivante. Si l'on renfermait des pois dans un vase clos, à moitié rempli d'eau, ils l'absorberaient bientôt, et, en se gonflant, ne pourraient prendre que sur l'espace laissé libre par ceux qui les environnent. Chaque pois serait forcé de prendre une forme qui n'est pas sans rapport avec celle de l'alvéole. Ainsi, on pourrait en in-

férer queles abeilles, pressées Tune contre Tautre, produisent par celte même pression la figure que nous offre un rayon de cire.

Si Buffon eût consacré quelques instants à l'étude de cette question, s'il eût observé les abeilles dans leur travail, il se serait bien gardé de se prononcer ainsi . Huber fils ayant décrit ces travaux avec une précision inimitable, je ne me hasarderai pas à en parler après lui; il me faudrait d'ailleurs employer des termes scientifiques, fatigants pour tous ceux qui n'ont pas fait une étude approfondie des mathématiques et de la géométrie, et fort ennuyeux pour ceux qui n'ont pas le goût des sciences exactes.

Passons donc à des preuves d'un genre moins sérieux, mais non moins attrayant. Les abeilles déploient parfois une espèce de tactique qui démontre qu'elles n'agissent pas machinalement. Même dans le cas où la colère paraît être leur seul mobile, elles semblent ne s'y abandonner que lorsqu'elles ne peuvent agir autrement. Ainsi, lorsqu'une des gardiennes aperçoit quelque ennemi aux environs de la ruche, elle s'élance vers lui; et par un bourdonnement clair et menaçant elle lui fait entendre qu'il ait à se retirer aussitôt. Si cet ennemi ne paraît pas comprendre cette menace,cequi est rare, car hommes, chevaux, chiens et animaux de toute espèce connaissent parfaitement le danger qu'ils courent, l'abeille va chercher du renfort. Elle rentre dans sa demeure pour en ressortir bientôt, suivie d'un nombre d'abeilles proportionné aux'forcesde l'ennemi qu'il s'agit d'expulser.

lOC PREMIÈRE PARTIE.

Remarquons bien, toutefois, que ce n'est qu'après avoir échoué dans sa première tentative, lorsque Tennemi a fait mine d'avancer ou de vouloir se battre, que l'abeille se jette sur lui. Il en est de même lorsqu'elle revient avec du renfort. Avant de combattre, les abeilles essayent encore d'effrayer l'ennemi, comme si elles savaient d'avance que leur vie est le prix de la victoire.

Pendant que j'étais occupé à visiter mes espaliers, mon beau chien de Terre-Neuve furetait par-ci par-là; il s'était rapproché des ruches en suivant la piste d'un n)ulot ou d'une taupe.

J'allais le rappeler, loi^sque je m'aperçus qu'une abeille bourdonnait auprès de lui; mais, tout entier a sa chasse, il continuait à gratter et à renifler.

Un moment après, j'entendis un bourdonnement plus fort ; je vis le chien qui se secouait les oreilles ; tout à coup il se mit à crier , à se rouler par terre, puis il se releva et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes, toujours criant, comme si on l'eût écorché vif. Il né m'entendait pas; je le suivis en courant moimême. Quand je le rattrapai, il était comme fou de douleur, et cependant je ne trouvai que cinq aiguillons; car il avait écrasé les abeilles soit en se roulant par terre, soit avec ses pattes.

On pourrait citer des milliers de faits semblables ; souvent de gros animaux, tels que des chevaux et des bœufs, attachés près d'un lieu où il y avait des ruches et ayant inquiété les abeilles, sont morts des suites de leurs piqûres..

Voici un autre fait qui démontre plus sensiblcmcnl encore cet esprit de combinaison, cette tactique habile dont j'ai parlé précédemment.

M. de Crévecœur, auteur d'un ouvrage sur les premiers colons américains, homme distingué et bon observateur, rapporte plusieurs anecdotes sur les abeilles. J'en citerai une très-intéressante.

Grand amateur d'abeilles, il avait établi un rucher dans son jardin et le soignait avec ce zèle qu'il metlait à tout ce qu'il entreprenait. Il avait remarqué que certains oiseaux, nommés abeilliers ou guêpiers, parce (ju'ils vivent principalement de ces insectes, s'étaient établis dans son jardin même, et que, perchés sur les grands arbres, ils croquaient les abeilles, les saisissant au passage avec une adresse merveilleuse.

M. de Crévecœur était désolé des ravages que ces oiseaux exerçaient parmi ses abeilles ; ses ruches se dépeuplaient sans qu'il lui fût possible d'y porter remède. Les coups de fusil éloignaient les autres oiseaux utiles et ceux-là semblaient invulnérables.

Un jour qu'il réfléchissait aux moyens h eni- I loyer pour chasser les ennemis de ses abeilles, il entendit tout à coup un grand bourdonnement autour de ses ruches. Il pensait en lui-même qu'elles se disposaient à fuir leur demeure, car ce n'était pas la saison des essaims; mais il comprit bientôt le but de tout ce bruit. Deux de ces oiseaux étaient en ce moment postés sur les branches les plus hautes d'un ébénier et se régalaient d'une multitude d'abeilles qui passaient précisément dans cette direction.

Il est probable que quelques-unes d'entre elles, échappées au bec des oiseaux, étaient revenues sonner Talarme, car le nombre des abeilles qui sortaient des ruches devenait de plus en plus considérable. Elles se dirigèrent enfin toutes ensemble du côté où se tenaient les oiseaux. Mais cette attaque tumultueuse ne produisit pas Teffet désiré : leurs ennemis se retirèrent, il est vrai, mais non sans s* être gorgés d'abeilles.

Voyant l'inutilité de leur entreprise, elles revinrent au rucher et les oiseaux reprirent leur position.

Cependant M. de Crévecœur entendait un tapage plus considérable encore que la première fois ; bientôt, il fut témoin du spectacle le plus étonnant. Les abeilles, rassemblées en masses serrées, s'élancèrent sous la forme d'un boulet de canon et avec une rapidité inconcevable sur l'ennemi, qui cette fois s'enfuit au loin à tire-d'ailes. Alors les abeilles victorieuses se séparèrent et revinrent triomphantes à leur demeure.

N'y a-t-il pas dans ce fait la preuve d'une tactique et d'un esprit de combinaison véritables?

Voici un fait d'un autre genre rapporté par Huber:

c< Vers la fin de Tété, lorsque les abeilles ont emmagasiné une partie de leur récolte, on entend quelquefois auprès des ruches un bruit étonnant; une multitude d'ouvrières sortent pendant la nuit el s'échappent dans les airs ; le tumulte dure souvent plusieurs heures, et le lendemain on voit beaucoup d'abeilles mortes devant la ruche; le plus souvent

celle-ci ne renferme plus de miel, et quelquefois elle est déserte.

« Ayant mis mes gens en embuscade, ils m'apporlèrent bientôt de grands papillons de nuit, connus sous le nom de tête de mort. Ces sphinx voltigaient en grand nombre autour des ruches.

« De toutes parts, on m'apprenait que de semblables dégâts avaient été commis par les sphinx. Gomme les entreprises des sphinx devenaient de jour en jour plus funestes aux abeilles, on imagina de rétrécir les portes de la ruche, afin que l'ennemi ne pût s'y introduire. Ce procédé eut un succès complet ; le calme se rétablit et les dégâts cessèrent.

c( Les mêmes précautions n'avaient pas été prises en tous lieux; mais nous nous aperçûmes que les abeilles, livrées à elles-mêmes, avaient pourvu à leur ))ropre sûreté : elles s'étaient barricadées sans le secours de personne, au moyen d'un mélange de cire et de propolis'^ dont elles avaient formé un mur épais à l'entrée de leur ruche. Ce mur s'élevait immédiatement derrière la porte, et quelquefois dans la porte elle-même ; elles l'obstruaient entièrement, mais il était percé à jour lui-môme de quelques ouvertures suffisantes pour le passage d'une abeille.

ce Les ouvrages qu'elles avaient établis étaient d'une forme variée : là, comme je viens de le dire, on voyait un seul mur, dont les ouvertures étaient à arcades et disposées dans le haut de la maçonnerie; ailleurs, plusieurs cloisons, les unes derrière les autres, rappelaient les bastions de nos citadelles ; des portes

110 PnEMlfeUE PARTIE.

masquées par des inui's anlérieurs s'ouvraient sur les faces de ceux du second rang et ne correspondaient [.oint avec les nïurs du premier ; quelquefois c'était une suite d'arcades croisées, qui laissaient une libre issue aux abeilles sans permettre Tintroduclion de leurs ennemis : car ces fortifications étaient massives; la matière en était compacte et solide.

« Les portes pratiquées cette année-là furent démolies au printemps suivant. Les sphinx ne parurent |)oint cette année, ni la suivante ; mais dans l'automne de 1807, ils se montrèrent en grand nombre. Aussitôt les abeilles se barricadèrent et prévinrent ainsi le désastre dont elles étaient menacées.

ce En disséquant un grand sphinx pris en plein air, nous trouva mes son abdomen rempli de miel; lacavito antérieure, qui occupe les trois quarts du ventre, était pleine comme im baril ; elle pouvait contenir environ une grande cuillerée de miel.' Ce miel avait, la même consistance et le même goût que celui des abeilles. »

Croira-t-on cependant que ce grand observateur, ce savant historien des abeilles, qui avait été témoin de tant de faits merveilleux touchant l'intelligence de ces insectes, se soit humblement soumis au jugement des naturalistes de son époque, et qu'il ait refusé toute initiative aux abeilles? Aussi que de peine ne se donne-t-il pas pour expliquer les traits admirables ih sagacité qu'il rapporte presque avec regret, tant il a peur d'être accusé de prêter aux abeilles des senti-

mcnts supérieurs à ce que Ton est convenu d'appel(M* instinct !

« La nature, dit-il, ne pouvait accorder aux abeilles la plus légère portion d'intelligence; elle ne devait donc leur laisser aucune précaution à prendre, aucune combinaison à former, aucune prévoyance à exercer, aucune connaissance à acquérir. » Ainsi donc, quand les abeilles bâtissent leurs cellules, lorsqu'elles récoltent des provisions, lorsqu'elles soignent leurs petites larves, il ne faut chercher là ni plan, ni affection, ni prévoyance L

En rapportant les marques d'attachement, de respect, de dévouement, dont il a vu les abeilles accabler leur reine, il attribue ces sentiments à quelque émanalion attrayante, à quelque sensation agréable qui* les reines font éprouver aux abeilles !

Ah! combien je préfère encore la simple exclamalion des Turcs: Dieu mt gfrand / qu'ils emploient lorsqu'ils parlent d'une chose au-dessus de la conception humaine, à toutes les froides explications des savants !

N'est-ce pas encore une grande preuve d'intelligence chez les abeilles que de savoir qu'en recouvrant un corps mort, celui d'une souris, par exemple, avec de la propolis, ce petit cadavre, ainsi embaumé, ne pourra pas infecter l'air de ses émanations délér tères? et il faut remarquer qu elles n'ont recours à ce procédé qu'après avoir vainement tenté de l'entraîner 4m dehors, ce qui annonce de leur part une espèce de raisonnement.

Je demandais dernièrement à l'un des savants successeurs de Buffon ce qu'il entendait par science instinctive. « C'est, m'a-t-il répondu, qu'elle naît avec l'individu, tandis que la science de l'homme ne s'acquiert que par la tradition et le travail. Ainsi, un chien fait dès sa naissance les mêmes efforts pour se sauver? lorsqu'on le jette à l'eau, que lorsqu'il a la force de nager; tandis que l'homme ne sait nager qu'après s'être exercé plus ou moins longtemps. »

Eh bien! j'accepte cette définition de l'instinct ; elle me paraît assez exacte. Je comprends maintenant pourquoi on veut que les abeilles soient partagées en plusieurs classes, les butineuses, les cirières, les gardes, les nourrices, sans oublier celles qui seules savent construire les cellules.

Chaque abeille naissant avec les capacités que comportent ces occupations diverses, cela explique l'ignorance des butineuses à soigner le couvain, celles des cirières à donner aux alvéoles ce fini que nous admirons, etc. De cette manière, on évite de reconnaître que l'abeille ne possédait pas d'abord les talents qu'elle déploie phis tard.

Cependant, si les abeilles ont toutes le même genre de construction, ou à peu près, il faut avouer qu'il y a des peuplades dont l'industrie architecturale a bien dégénéré, si l'on compare leurs édifices avec les travaux qui excitent justement notre admiration. J'ai vu des ruches dont les rayons presque informes contrastaient prodigieusement avec ceux d'autres ruches. Or, si on admet que les abeilles puissent dégénérer.

il faut convenir que c'est aussi une preuve qu'elles sont susceptibles de perfectionnement.

Le chèvrefeuille contient beaucoup de nectar, mais la longueur de son calice empêche les abeilles d'atteindre jusqu'aux glandes qui le renferment. Quelques personnes ont vu peut-être certains papillons nocturnes déployer leur longue tromije et la plonger dans la fleur, tandis qu'immobile le superbe papillon <le nuit absorbe le miel sans la toucher. On s'est dit sans doute que lui seul peut l'extraire, l'abeille étant dépourvue de cet organe long et souple, sans lequel on ne saurait pénétrer dans les profondeurs de l'étroit calice. Eh bien! j'ai vu des populations d'abeilles vivre dans le voisinage de ces fleurs et d'autres encore, dont elles ne savaient pas profiter, tandis que ces mêmes fleurs étaient fort recherchées par les abeilles d'autres pays, qui, plus industrieuses, perçaient le calice à sa base pour s'emparer du miel.

Dans les contrées oii Ton cultive la canne à sucre, on voit dans certains lieux les abeilles déchirer avec leurs dents l'épiderme de la lige et la perforer pour en sucer le jus. Ailleurs, des populations moins industrieuses traversent les champs de cannes sans se douter que ces tiges vertes renferment en abondance la liqueur sucrée qu'elles vont chercher au loin.

A l'heureuse époque où, encore assis sur les bancs du collège de ***, je traduisais la charmante et fantasque description que Virgile nous a laissée des mœurs des abeilles, je venais d'obtenir de mon père la permission d'avoir une ruche sur la croisée de mon ca-

binet d'éUide. Il me serait impossible de vous dire Li joie que j'éprouvais lorsqu'aux premières lueurs du jour je suivais, attentif, les allées et venues de mes abeilles, et combien de fois le soir, avant de me coucber, j'ai passé de longs moments la tête appuyée contre la demeure de ce petit peuple, écoutant jusqu'au moindre son que le silence qui régnait autour de moi me permettait d'entendre....

Cette rucbe était de mon invention, assez commode pour l'observation, mais n'offrant pas de grands avantages sous d'autres rapports ; ainsi la porte était fort grande, afin d'éclairer l'intérieur de l'habitation. Dans la crainte que d'autres animaux nuisibles ne s'introduisissent par cette large ouverture, j'avais posé un léger grillage en fil d'arcbal, dont les mailles croisées en losange étaient suffisamment espacées pour laisser le passage libre à une abeille ordinaire ; les mâles eux-mêmes pouvaient y passer bien qu'avec plus de difficulté.

Ce grillage avait un grave inconvénient pour les abeilles. Lorsqu'elles rentraient chargées de pollen, il arrivait souvent que dans leur précipitation elles se heurtaient contre les fils et perdaient une partie de leur charge ; quelquefois tout ce que contenaient leurs corbeilles s'accrochait aux barreaux et venait rouler sur l'appui de la ruche. D'abord les abeilles ne parurent pas s'en apercevoir ; mais, la population étant devenue plus nombreuse, elles essayèrent vainement pendant plusieurs jours de ronger le fil de fer, puis d'agrandir les losanges là où ils touchaient au bois

KŒURS DES ABEILLES. 115

de la porte. L'inutilité de ces efforts leur lit prendre une autre détermination. La ruche reposait sur une planche qui n'avait guère plus de 0™,01 d'épaisseur ; les abeilles se mirent à ronger cette planche, et, comme leur intention n'était que de faire un passage étroit, ne pouvant travailler en grand nombre à la fois, elles s'imaginèrent de ronger simultanément les deux côtés de la planche en dessus et en dessous; elles s'y prirent avec une telle justesse que, si elles eussent eu un compas d'épaisseur pour mesurer la dislance, les deux ouvertures n'auraient pas mieux coïncidé.

Je crois avoir donné assez de preuves de la prodigieuse intelligence de ces petits êtres, et je craindrais de fatiguer mes lecteurs si je rapportais tout ce que je pourrais ajouter sur ce sujet.

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