CHAPITRE X
Les abeilles * l'état sanvase.
Les mœurs des abeilles étant les mêmes à Tétat sauvage, c'est-à-dire pour celles qui vivent loin des regards de l'homme, dans des creux de rochers, dans des tanières abandonnées, dans les cavités de vieux arbres, que les mœurs de celles que nous avons soumises à une espèce de domestication, je n'ai point l'intention de revenir sur ce sujet. Les unes et les autres sont sous l'empire des lois immuables qu'elles ne sauraient enfreindre sans que leur race entière s'anéantisse à jamais.
Quelques personnes se demandent pourtant ce que les abeilles privées de nos soins peuvent devenir, lorsque, outre une foule d'ennemis, elles ont à lutter contre trois choses fatales à leur prospérité : la vieillesse de la reine, le rétrécissement des alvéoles, enfin Tabondance du vieux miel et du pollen ; parfois cette abondance est telle que l'un se cristallise et devient inutile aux abeilles, tandis que l'autre, par un séjour trop prolongé dans la ruche, s'aigrit et devient une
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cause de maladie. J'ajouterai à ce tableau la vermine qui envahit les vieilles demeures et s'attaque aux vieilles abeilles. Par vermine j'entends désigner l'horrible pou qui vit sur le corps de l'abeille et à ses dépens. D'autres autours ont donné ce nom à la fausse leigne, et bien à tort, car c'est à ce lépidoptère que la race entière des abeilles doit la conservation de son espèce.
Qu'on ne m'accuse pas de folie ou d'exagération ; on sera forcé de convenir du fait tout à l'heure.
La nature, ou pour exprimer plus convenablement ma pensée, la Providence créatrice, a si bien disposé toutes choses, que ce qui semble d'abord un mal certain est au contraire souvent un très-grand bienfait. Il en est ainsi pour ces pauvres papillons qui vont déposant leurs œufs sur l'ouvrage des abeilles, et dont la chenille est un objet d'exécration aux yeux de l'apiculteur. Dans l'état sauvage, ces chenilles rendent aux abeilles le plus important des services; on peut dire même, je le répète, que sans elles la race des abeilles aurait disparu de la surface de la terre.
Supposons que rien ne vienne troubler la tranquillité d'une population d'abeilles logée dans un tronc d'arbre. Dès la seconde année, les cellules auront diminué de capacité; la troisième, elles seront sensiblement plus petites, et les abeilles elles-mêmes De jX)urront y prendre l'accroissement ordinaire; elles donneront cependant des essainis, faibles, il est vrai, et composés d'abeilles plus petites. Mais à la quatrième
us PREMIÈRE PARTIE.
et aux suivantes, voilà une population évidemment arrivée à sa décadence ; si elle conserve encore une partie de ses facultés, elle le doit uniquement à une prévoyance toute particulière de la nature, qui n'a pas voulu que le berceau de la reine fût sujet à ce rétrécissement. On sait qu'un alvéole royal ne sert jamais qu'une seule fois, étant détruit par les abeilles après la naissance de la jeune reine. C'est à cette ciieonstancc toute providentielle que les abeilles doivent de se conserver si longtemps dans de si mauvaises conditions. Mais enfin, il y a un terme à tout, et l'espèce pourrait succomber, sans le secours des papillons tant redoutés.
Une fois qu'ils se sont introduits entre ces rayons vieillis par le temps et par l'usage, remplis de pollen pour l'ordinaire, ils ont bientôt forcé les abeilles à fuir une demeure devenue inhabitable, car elle est tendue de réseaux de soie inextricables pour elles, et bientôt il ne reste plus un seul rayon qui n'en soit tapissé. Ensuite, l'odeur des excréments de ces chenilles est tellement insupportable aux abeilles qu'il leur devient impossible d'y résister plus longtemps.
Au reste, ce qui a sauvé les abeilles de cette imminente destruction, soit à l'état sauvage, soit à celui de demi-domesticité où nous les tenons, c'est la loi impérieuse qui les oblige à émigrer périodiquement. C'est par les essaims que l'espèce se conserve dans les proportions voulues par le Créateur, proportions calculées avec tant de précision par rapport aux fleurs dans le calice desquelles elles doivent pénétrer, qu'une
taille plus forte leur interdirait Fentrée de plusieurs d'entre elles, et qu'une taille plus petite les laisserait presque sans défense contre leurs ennemis.
Pour en revenir à nos chenilles, nommées ordinairement fausses teignes, ce n'est pas encore là le seul service qu'elles rendent aux abeilles.
Je me sers à dessein du mot service^ car je n'en vois pas qui réponde aussi bien à ma pensée. Comment cette vieille cire serait-elle détruite dans les cavités qui servent de demeure aux abeilles, si la galéria ne l'anéantissait pas?
Voilà donc peu à peu ces rares cavités envahies par de vieux ouvrages que les abeilles ne peuvent plus renouveler et dont aucui\ animal ne fait sa pâture. Mais survient la galéria ; elle dévore tout, elle fait maison nette de tous ces vieux édifices ; à son tour, lorsqu'elle a acquis un certain développement, ou lorsque, devenue papillon, elle apparaît sous cette nouvelle forme, les mésanges, les piverts et beaucoup d'autres oiseaux qui en sont très-friands, l'attrapent au sortir du trou, pénètrent dans son domicile, et, comme il ne reste que quelques débris de cire et un léger réseau de soie, le tout s'affaisse promptement sous le poids des oiseaux, qui souvent y établissent leur demeure pendant l'hiver. C'est ainsi que Tannée d'ensuite cette cavité se trouve de nouveau en état de recevoir l'essaim qui cherche un logement. N'est-ce donc pas là un véritable service ? chasser l'abeille du trou où sa race allait se rapetissant, s'anâmtissant, et le lui rendre un an ou deux après, très-convenable-
iW PREMI£RE PARTIE.
ment disposé pour y établir de nouveau sa famille?
Avant de terminer ce qui concerne la fausse teigne, je dois relever une erreur très-grave où sont tombés la plupart des auteurs qui en ont parlé. Dernièrement encore, j^ai lu, dans un ouvrage qui vient de paraître et qui est appuyé de hautes approbations, que la galéria vivait uniquement de cire : ce fait manque d'exactitude. La fausse teigne s'établit de préférence sur les rayons qui contiennent du pollen : ce n'est que faute d'en trouver qu'elle mange de la cire. Cela est si vrai que dans les ruches qui en sont infestées on trouve le fond tout couvert des débris de cire qu'elle a rejetés. La galéria traverse les rayons à la recherche du pollen, sans toucher autrement à la cire que pour en tailler des parcelles dans lesquelles elle s'enveloppe comme dans une retraite inaccessible. L'unique raison qui fait qu'elle attaque de préférence les vieilles ruches, c'^est qu'elles contiennent, pour l'ordinaire, beaucoup plus de pollen que celles de l'année.
Par curiosité, j'ai élevé plusieurs centaines de ces mêmes chenilles, et voici, entres autre faits que j'ai observés, une chose qui m'a paru très-singulière. Lorsqu'on trouble ces insectes dans la paisible possession de la demeure soyeuse qu'ils se sont créée, ils s'en éloignent au plus vite pour ne plus jamais y revenir, et, quel que soit à ce moment leur âge, ils se filent une coque dont ils ne sortent plus. Cette coque est-elle appuyée contre un corps dur, les chenilles s'y tiennent tranquilles; si par contre elles peuvent le ronger, elles s'y creusent presque une cavité. Au
reste, celles qui ont atteint leur développement ordinaire subissent bientôt leur métamorphose, deviennent chrysalides, puis, le moment venu, sortent à Tétat parfait. Celles qui n*ont que la moitié ou le quart de la grandeur voulue passent Tété, l'automne et l'hiver sous leur forme de chenille. J'en ai retiré de trèspetites qui s'étaient filé une coque aux dépens de la couverture de mes livres; elles étaient toutes ridées, mais très-vives encore.
Cette énorme diflërence de grosseur explique Terreur que quelques auteurs ont propagée, qu'il y avait plusieurs espèces de galeria cereHa, Il existe cependant une variété plus petite, que les naturalistes nomment galvearia; mais on ne ne la trouve que dans les provinces m^éridionales.