‹ Les abeilles et l'apicultureChapitre 13 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Vn rucher ombragé*

Avant de songer à élever des abeilles, il est prudent de s'assurer si Ton possède un endroit convenable à rétablissement d'un rucher.

On a cru pendant bien longtemps, et bien des personnes croient encore que les abeilles ne sauraient prospérer qu'aux expositions les plus chaudes; en conséquence, elles ont besoin de placer leurs ruches à l'ardeur du soleil.

C'est une coutume absurbe, tout à fait contraire aux habitudes des abeilles à l'état de liberté ; d'où l'on peut inférer, sans crainte de se tromper, qu'elle est r^galement contraire à leur bien-être.

Et d'abord, quels sont les lieux où l'on trouve ordinairement des essaims sauvages? C'est presque toujours dans les forêts; les abeilles s'y logent dans les

cavités de vieux arbres qui ne reçoivent les chauds rayons du soleil qu'après s'être dépouillés de leur feuillage; et encore ces rayons n'y parviennent-ils que tamisés à travers les branches et à une époque de l'année où ils sont pales et sans force. Il n'est donc pas naturel d'exposer les abeilles à une chaleur qu'elles évitent lorsqu'elles sont livrées à elles-mêmes.

Un rucher ombragé.

Voyons maintenant si l'expérience est d'accord avec ce que l'instinct merveilleux de ces insectes nous enseigne. Je ne puis mieux convaincre mes lecteurs qu'en leur rapportant quelques faits à l'appui de mes observations.

EMPLACEMENT DU UIICIIER. 125

Un riche propriétaire, M. Sarrazin, convaincu des avantages qu'on pouvait retirer de l'apiculture par des soins bien entendus, s'était empressé de réaliser les idées dont je lui avais fait part précédemment au sujet de l'emplacement le plus favorable aux ruches; il avait, en conséquence, su profiter heureusement d'une allée couverte qui s'étendait en serpentant le long d'une petite prairie. Les ruches avaient été disposées sous les arbres, de manière à être abritées de la pluie et garanties du vent. On avait eu soin de tourner l'ouverture du côté de la prairie, de sorte que les abeilles, qui cherchent la lumière, s'élançaient toujours du côté opposé à l'allée, dont l'obscurité comparative formait comme une barrière entre elles et les promeneurs. On pouvait donc librement circuler et s'avancer jusque tout auprès des ruches, sans avoir rien à redouter de la part des abeilles. Étant allé un jour lui rendre visite dans sa belle terre, située près de la forêt d'Orléans, il me conduisit aussitôt vers son rucher, afin de me prouver qu'il avait mis en pratique les préceptes que la nature indique si clairement et sans lesquels il n'y pas de succès possible.

On était alors au commencement du mois d'avril ; mais les belles et chaudes journées de mars n'avaient pas eu de durée; le temps était redevenu froid et pluvieux; la végétation s'était arrêtée et la nature entière semblait de nouveau enveloppée dans les tristes brumes de novembre. Ce n'était guère le temps de visiter les pauvres abeilles : car, parmi celles qui osaient tsortir, trompées par un pâle rayon de soleil glissant

entre deux nuages, plusieurs devenaient les victimes de celle imprudence ; elles arrivaient de leurs courses aventureuses à la recherche des fleurs, et, tout engourdies par le froid, elles tombaient sans avoir la force de reprendre leur vol. C'est, au reste, ce qui arrive aux niches qu'on expose dans les situations les plus chaudes. Un rayon de soleil suffit pour inviter les abeilles à sortir; mais, dès qu'il disparaît derrière de sombres nuées, on les voit revenir au logis en toute hâte, ^1, saisies par le froid, tomber par milliers autour de leur demeure.

Ne voulant pas les déranger inutilement, nous nous contentâmes de comparer entre elles les ruches qui offraient le plus d'animation, cherchant à devenir d'à* vance celles qui seraient les premières à essaimer. Celle revue terminée, nous rentrâmes à la maison, où M. Sarrazin apprit qu'un étranger demandait à lui parler.

« Priez-le d'entrer, répondit-il aussitôt.

— Votre urbanité est trop connue, dit rétrangeiau maître de la maison, pour que j'aie besoin d'excuser ma démarche auprès de vous. Je viens d'acquérir une petite propriété dans voire voisinage et je compte exercer tous les droits ainsi que les devoirs d'un bon propriétaire. J'ai déjà projeté bien des améliorations, et, à cet effet, je me suis procuré tous les ouvrages qu'on m'a assurés être indispensables pour le nouveau genre de vie que je veux suivre dorénavant. J'ai lu, il y a quelques années, un traité de l'éducation des abeilles qui m'a fort intéressé, et je me suis dit que.

si jamais je parvenais à réaliser le rêve de toute ma vie, je voulais aussi me livrer à une industrie que Taut teur du livre dont je parle a su rendre si altrayanle. Or, voici le moment venu, et malgré les indications et les conseils de l'auteur, je n'ai pas encore osé tenter Fexpérience. J'ai bien cherché et trouvé des ruches qu'on m'offre à un prix très-modéré, je le crois du moins ; mais, en vérité, quand le marchand m'a dit, en soulevant un de ses paniers ; « Voyez, monsieur, « combien il y a de mouches dans cette ruche; tenez, pesez-la, » les abeilles, loin de rester douces et paisibles comme on me Tavait assuré, se sont jetées sur moi avec fureur, et j'ai dû me sauver pour éviter leurs piqûres. Cette circonstance m'avait un peu dégoûté de l'apiculture; mais j'ai appris que vous-même, monsieur, aimez et cultivez les abeilles, ce qui a ranimé mon désir d'en élever. Persuadé dès-lors que j'avais abandonné trop légèrement mon projet, je me suis flatté que vous auriez l'obligeance de me donner quelques instructions pratiques sur ce sujet, vous dont le but est d'encourager les progrès de cette industrie.

— Très-certainement, monsieur, répondit M. Sarrazin, je me ferai un vrai plaisir de vous aider autant que mes affaires et mes devoirs me le permettront. Aujourd'hui même, si vous le désirez, je suis entièrement libre; et, comme le temps est froid et couvert, par conséquent très-favorable pour visiter les ruches sans trop s'exposer aux piqûres des abeilles, nous pourrons aller voir celles que vous aviez l'inten-

lion d'acheter. Voulez-vous être de la partie; mon cher ami?

— Avec plaisir, répondis-je.

— Eh bien ! partons. »

Dans un instant la voiture fut prête, et, une demiheure après, nous descendions devant une petite maison située à l'extrémité du village deX....

CHAPITRK II

Bu choix des ruches.

Le marchand d'abeilles élait auprès de ses ruches, fort occupée examiner une vieille ruche presque vide. Aussilôl qu'il s'aperçut de notre arrivée, il remit précipitamment la ruche à sa place et vint au-devant de nous d*un air empressé.

«Ah! vous voilà revenu, monsieur Duroseau, s'écria-t-il joyeusemenî; puis, reconnaissant M. Sa rrazin, il ajouta : Cette ibis, vous ne craindrez pas d'être attrappé, car voilà ce monsieur qui en sait long sur les mouches . 11 pourra vous dire quiî mes paniers sont fameux, tout de même ! »

M. Sarrazin. sourit, car il avait reconnu d'un coup d'œil que, parmi les quinze ou vingt ruches qui se trouvaient disposées sur deux rangs et garnissaient le petit jardin, celles du premier rang donnaient seules quelques signes de prospérité.

«Voyons, mon brave homme, dit-il au marchand, quelles sont les ruches que vous avez offertes à M. Duroseau ? .

IjO DKlXIElilK PARTIE.

— Ce sont celles-ci, rcpli(|ua ce dernier.

— Oli! dit le marchand, mes paniers sonl tous à la <lisposilion des acheteurs. Pourvu qu'on m'en paye le prix, je ne liens pas à vendre les uns plutôt (|ue les antres.

— C^csl bien, mon ami, lui répondit M. Sarrazin. Dans ce cas, nous choisirons. En général, les ruches (pii coûtent le moins sont souvent les plus chères.

— Mais aussi, s'empressa de dire le marchand, je vous vendrai les autres en conséquence. »

M. Sarrazin lui dit de les soulever Tune après l'aulre aussi doucement que possible, afin de ne pas irriter les abeilles. Le marchand n'osa pas répéter la ruse qu'il avait employée précédemment. Il s'y prit avec tant d'adresse que pas une abeille ne se détacha du groupe. On eut ainsi toute facilité pour examiner l'in-^ térieur de chaque ruche. M. Sarrazin faisait ses observations tout haut, et, chaque ruche visitée, l'un de nous prenait, note de 1 état où elle se trouvait et la marquait d'un signe.

«En voici une en bien mauvais état, s'écria M. Sarrazin. La population en est très-faible et composée presque entièrement de vieilles abeilles.

— Comment peut-on connaître si elles sonl vieilles ou non? demanda M. Duroseau.

— En les examinant avec attention, reprit M. Sarlazm; on reconnaît aisément les \ieilles à leurs ailes frangiles, déchiquetées. Vues à travers un verre grossissant, on remarque qu'elles ont perdu presque tous les poils dont le corps des jeunes est revêtu, ce qui

KMPLACKMENT DU RUCHER. 151

leur donne une apparence sèche, luisante et noirâtre, <lésagréablc à l'œil. Examinez celte population, elle présente au plus haut degré tous les signes de la caducité. »

Le marchand paraissait assez méconlent. M. Duroseau s'en aperçut.

« Mon bon ami, lui dit-il, laissez-nous examiner vos ruches tout à nolie aise et je vous promets de ne pasvouschicaner sur le prix. J*en prendrai six comme nous en étions convenus d'abord.

— Puisque cela vous amuse, regardez, messieurs, tant que cela vous fera plaisir, » répliqua le vieux marchand, alléché par l'espoir d'une bonne vente.

Je n'a\ais encore rien dit ; je regardais attentivement quelques abeilles qui se promenaient d'un air inquiet sur le bord de la ruche. Tout à coup, j'en saisis une délicatement par les ailes, et l'ayant placée dans une petite boîte à double fond en verre, espèce de microscope portatif au moyen duquel on pouvait discerner parfaitement l'organisation des insectes renfermés entre ses parois transparentes, je la présentai à M. Duroseau en lui disant :

« Regardez, je vous prie, cette abeille.

— Ohl qu'a-t-elle donc sur le dos? s'écria-t-il; c'est comme une bosse énorme. Y a-t-il des abeilles bossues? Mais cette bosse change de place. Mon Dieu! c'est un petit monstre vivant (|ui s'accroche aux poils de la pauvre abeille. Ah ! quelle horrible petite créature armée de pinces comme des tenailles.. ..

— C'est un pou d'abeille, répliquai-je. 11 n'y a

152 PEUXIÈME PARTIE.

guère que les loutes vieilles ruches qui soient infeslécs de celle vermine, et celle-ci a toules les apparences de vétusté possibles. M. Sarrazin vous a montrée quels signes on- reconnaît Tâge des abeilles. On distingue également bien Tanciennelé de la ruche. La cire qui touche aux traverses et celle qui sert d'attache aux /•ayons est presque noire, les cellules sont sensiblement plus petites que d'ordinaire. Les parois intérieures sont couvertes d'une espèce de vernis noir comme du goudron; c'est un mélange de cire et de propolis. Enlin les abeilles sont plus faibles, plus petites, et souvent couverles de poux. Une ruche donnant tous ces signes de caducité doit être rejetée par tout acheteur tant soit peu intelligent.

— Je m'étonne, s'écria M. Sarrazin, quun honnéle marchand comme vous ayez mis en vente de pareilleîi: ruches. »

Le marchand ainsi interpellé répondit qu'achetant en bloc des ruchers entiers, il fallaitbien qu'il écoulât ses marchandises.

« Nous avons tant de peine à gagner notre pauvre vie, ajouta-t-il, qu'il serait injuste d'exiger de nous le sacrifice des quelques paniers par trop vieux ou faibles. »

Une seconde ruche fut examinée; elle n'était pas très-peuplée, mais on remarquait dans ses gâteaux ou rayons un air de propreté , les abeilles en étaient si vives, elles paraissaient si fraîches et d'une si belle nuance d'un brun doré, que M. Sarrazin dit aussitôt •

EMPLACEMENT DU RUCHEK. 153

c( Celle-ci n'est pas trcs-loiirde, sa population est faible; mais c'est, je crois, une excellente ruche.

— Je le crois bien, c^esl un essaim de Tan dernier, » dit le march:md.

La Iroisième était, parcontre, extrêmement peuplée, mais aussi très-légère. M. Sarrazin en fit la remarque.

c< Dame, elle a élé taillée un peu trop juste; les mouches n'ont pas eu le temps de remplacer le miel et la cire qu'on leur a pris. Ce serait, néanmoins, une excellente acquisition.

— Oui, si la saison devient promptement favoi-able; sinon, ces pauvres abeilles risquent de mourir de faim ou de dyssenterie. »

Une quatrième présentait un aspect morne qui me frappa vivement. Voulant m'assurer si mes soupçons étaient justes, je donnai deux petils coups sur les lK)rds de la ruche.

c(Que faites-vous, monsieur? s'écria M. Duroseau tout effrayé de cette témérité.

— Ne craignez rien, répondisrje en riant. Voyez... Et je répétai un peu plus fort mon expérience.... Les abeilles ne bougent pas; elles se contentent de faire entendre un bourdonnement vague, qui annonce plutôt du mécontentement que de la colère. C'est qu'elles ont perdu leur reine, et avec elle tout espoir et tout courage.

— C'est donc ça, dit le marchand ; elles ne vont pas même aux pâturages quand il fait beau et se contentent de s'amuser autour de la ruche, sans songer comme les autres à amasser des provisions.

I5i DKIXIEMK PARTIE.

— Qu'en fei^aienl-ellcs? repris-je; sans reine, elles n ont plus d'espoir de continuer la famille. C'est l'enlière dissolution de leur société. A quoi leur servirai! d'amasser des richesses?

— Et pourtant, c'était une de mes meilleures ruches, dit le paysan. Quand on l'a rognée Tan dernier, elle était la plus forte et la plus lourde de toutes. Tenez, pesez-la vous-même et vous verrez si je mens, dit-il en s'adrcssant à M. Sarrazin qu'il regardait comme le pei*sonnage le plus important, comme celui qui devait décider de l'acquisition et qu'il fallait se rendre favorable. Vous verrez que je ne me trompe guère en disant qu'elle pèse encore près de trente livres.

On procéda aiusi à la visile des dix-sept ruches.

M. Sarrazin s'était pourvu, selon son habitude lorsqu'il s'agissait d'acheter des ruches, d'un bâton de cire à cacheter et d'un cachet, ce qui surprit M. Duroseau, mais non le marchand. Quand on eut fait choix de six des plus belles ruches et que le prix eut été librement débattu, M. Sarrazin n'ayant pas permis que l'acheteur s'en rapportât entièrement au vendeur, on apposa le cachet sur les ruches choisies, et le marchand s'engagea à les rendre en bon état au lieu désigné.

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