CHAPITRE Iir
Bu choix d'une situation. — Exposition en plein midi.
c( Je ne sais, en vérité, comment reconnaître votre extrême obligeance, dit à M. Sarrazin le nouvel apiculteur, des que nous fûmes sortis de la maison du marchand ; el cependant. . . .
— Vous seriez bien aise de m'emmener avec vous pour vous aider à choisir un emplacement favorable; n'est-ce pas ce que vous alliez me dire?
— J'hésitais à vous en prier.
— Quelle route doit-on prendre pour aller directement chez vous? dit gracieusement M. Sarrazin, qui n'aimait pas à obliger à demi.
— Je demeure tout près d'ici, à moins d'une petite lieue. En allant tout droit, on y serait en unquart d'heure.
— Ah ! tant pis pour vos abeilles, reprit M. Sarrazin.
— : Pourquoi cela?
— Eh! parce qu'elles viendront en grand nombre mourir à leur ancienne place. Mais enfin, comment s'appelle votre terre ?
— Rivebelle.
— Oli ! alors cVst (?e raulre côlé de la Loire?
— - PrécisémewL
— Puisqu^il en est ainsi, monsieur n'a pas à eraîiiclre Témigralion de ses abeilles, dis-je; la Loire est Irès-large en cet endroit et les abeilles francbissenl rarement nne grande eiendue d'eau, à moins qu'elles ne soient réunies en essaims. On «i prétendu jadis qu'elles allaient butiner à plusieurs lieues de distanee; mais de récentes observations ont démontré que les abeilles ne s'éloignent pas au delà d'un rayon qu'on peut fixer à une demi-lieue pour l'ordinaire el à une lieue lorsque les circonstances l'exigent absolument. »
La charmante habitaiion de M. Duroseau se trouvait peu éloignée de la Loire^ et le fleuve, qui était en effet très-largCy devait offrir une barrière presque infranchissable aux abeilles.
Rivebelle méritait sous tous les rapports d'être nommée ainsi. Située sur le penchant d'une colline dont les ondulations gracieuses s étendaient à perte de vue, abritée des vents du nord par les grands arbres du parc, qui probablemeni avaient été plantés jadis dans ce but par un .des anciens seigneurs de l'endroit, la nouvelle et jolie habitation était comme environnée des restes de l'ancienne demeure dont elle portait le nom. Un grand mur coupé çà et là par des ouvertures béantes où croissaient des ronces et des herbes sauvages; une vieille tour isolée servant de logement au jardinier et à sa famille, voilà tout ce qui reslait de l'ancien manoir.
KMl'LACEMENT DU RUGHEK. 157
Ces ruines avaient été respectées, non par vénération pour leur âge, mais parce qu'on n'avait pas eu besoin (le matériaux, et, que plus lard, la mode des ruines ayant pris faveur, on en était venu à admirer celles-
ce La propriété de M. Duroseau est on ne peut mieux située pour la culture des abeilles, dit M. Sarrazin après un moment d'examen. D'un côté, des prairies qui s'étendent au loin ; de l'autre, des champs entremêlés de cultures variées, toutes favorables aux abeilles : œillette, colza, sainfoin, trèfle, luzerne, et probablement blé noir à l'arrière saison. Tout autour, de vastes jardins remplis d'arbres fruitiers, d'arbres et arbustes d'ornement. Sur la hauteur, une petite forêt. Oh! monsieur Duroseau, si les abeilles ne j)rospèrent pas sur votre domaine, on pourra dire avec justice que c'est par votre faute, car la situation est peut-être la plus avantageuse de la contrée. »
M. Duroseau parut enchanté des éloges donnés à sa nouvelle demeure. Il nous conduisit partout et nous montra l'endroit où il avait projeté d'établir son rucher* C'était une espèce de petit jardin enclos de murs élevés, qui servait de pépinière au jardinier l)Our y élever les plantes destinées à l'ornemœt des jardins. En été, la chaleur devait y être étouffante, car il n'y avait pas d'ombrage ; aussi il en profilait pour y cultiver des melons, des tomates et autres fruits qui exigent une haute température.
c< N'est-ce pas là un endroit très-favorable aux abeilles? dit M. Duroseau ; elles y seront parfaitement
158 DKL^IÊME PARTIK.
tranquilles, et le soleil, Dieu merci, ne leur fera pas faule.. . Hé! Jean, dites à ces messieurs s'il fait bon ici dès que le soleil brille. »
Le jardinier avait suivi les visiteurs avec celle curiosilé inquiète cl jalouse assez ordinaire parmi les gens de service qui cherchent à accaparer les bonnes grâces d'un nouveau maître. Il était toujours là, comme si ses occupations eussent exige sa présence partout où nous nous arrêtions. Jl avait compris qu'il était question d'abeilles, et, charmé d'être interpellé, il voulut montrer ses profondes connaissances en apiculture.
c< Ah ! dame, s'il fait chaud ici? c'est comme dans un four, en été surtout. Aussi, il faut voir comme les mouches profitent dans ce petit jardinet. Elles travaillent que c'est un charme de les entendre, même pendant la nuit.
— Il y a donc déjà eu des abeilles dans cet endroit? demanda M. Sarrazin.
— Oui, monsieur, et de fameux paniers encore, je vous en réponds.
— Elles y prospéraient, dites-vous?
— Comment donc!... Elles y multipliaient, elles y donnaient des jetons comme vous n'en avez jamais vus. Dès que le soleil donnait, on les entendait ronfler comme la machine à filer de la fabrique voisine. Figurez-vous, monsieur, il n'y avait d'abord que sept paniers; il y a trois ans de cela. Eh bien! l'année suivante, ils ont donné dix-sept jetons, sans compter ceux qui se sont sauvés et qu'on n'a pu rattraper.
KMPLACEMEiNT DU RUCHER. 159
car c'était à en devenir fou. 1/un sortait dès que le soleil se faisait sentir, et h peine avait-on le temps de le rappeler qu'un autre était déjà en l'air. Quel- ([uefois deux ou trois sortaient en même temps et se mêlaient ensemble de manière à former une boule deux fois grosse comme ma tôle. »
M. Duroseau était transporlé de plaisir en entendant répéter pour la cinquième ou sixième fois ce récit.
c< Oh! dit-il, vous pouvez ajouter une foi entière aux assertions de mon jardinier ; il n'a jamais varié dans ses récils, ce qui prouve la fidélité de sa mémoire.
— Je n'en doute nullement, répliqua M. Sarrazin. Puis s'adressant à l'homme véridique : A combien, lui dit-il, s'élevait la récolte du miel dans les bonnes années, comme celles que vous venez de ciler?
— Dame, cette année-là, répondit Jean en se grattant la tête, cette année-là, les mouches avaient jeté si souvent, qu'elles n'ont pas eu le temps d'amasser grand'chose ; le miel a été même assez rare partout.
— Votre rucher était du moins très-peuplé, puisqu'aux sept ruches mères vous avez pu ajouter dixsept essaims?
— J'ai dit qu'elles avaient jeté dix-sept fois, et plus même. Mais les derniers jetons ne valaient rien; ils n'élaient pas plus gros que le poing. Plusieurs se sont sauvés après avoir fait un ou deux couteaux ; d'autres sont morts de faim avant l'hiver; ce que
voyant, nous avons réuni les plus faibles paniers ensemble.
— El enfin, demanda M. Sarrazin, combien vous resta-l-il de ruches à la fin de l'hiver suivant?
— Hélas! monsieur, on en comptait neuf vers la fin de mars. Pour tout dire, puisque cela vous inléresse tant, trois de ces neuf ont péri juste au moment où los fleurs commençaient h donner.
— Voilà qui est bien fâcheux, s'écria M. Duroseau. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus toi? Comment, de sept ruches, arriver dans une saison à vingtquatre, pour retomber à moins de sept! mais c'est à prendre les abeilles en dégoût à tout jamais.
— Dame, monsieur, c'est comme cela avec les mouches. Une année, ça va que c'est un charme; puis il n'en reste quelquefois pas plus que sur la main. »
Je ne pus m'empêcher de sourire en voyant la mine allongée de M. Duroseau.
c< Eh bien, lui dis-je, regardez-vous toujours celle place comme favorable aux abeilles ?
— Je vois bien que non, monsieur, répondit-il d'un air consterné, et je commence à craindre qu'il n'y ait dans toute ma propriété aucune place qui puisse plaire aux abeilles. »
Le jardinier riait sous cape de l'effet que ses révélations avaient produit surson maître. Il avait secondé la passion de M. Duroseau de tout son pouvoir et lui avait à dessein vanté la miraculeuse production des essaims, sans l'exagérer pourtant ; mais il s'élait
Digilized
ÊMPLACEMEiNT DU RUCHER. llf
abstenu de mentionner les désastres survenus plus tard dans le rucher. Voyant ensuite qu'au lieu de le charger dei'achat des ruches etdes soins à leur donner, il avait préféré s'adresser à des étrangers, son intérêt et son orgueil blessés lui conseillèrent de montrer les trisics conséquences de celte spéculation.
Cependant M. Sarrazin, qui était très-habile dans l'art de découvrir les ruses que les gens delà campagne mettent souvent en œuvre avec une adresse incroyable, se fit un malin plaisir de déjouer celle de maître Jean.
ce 11 paraît que vous vous entendez à soigner les abeilles? lui dit-il.
— Eh ! eh ! nous les connaissons tout de même, ces petites bêtes, quoique nous n'ayons jamais lu de livres imprimés comme notre maître, monsieur.
— En avez- vous gardé ailleurs qu'ici?
— Oui, monsieur, quand j'étais chez nous.
— Et dans quelle partie du pays?
— Ah! pas loin d'ici; tout près de la forêt; à Ervilly.
— Vos abeilles produisaient-elles beaucoup ?
— Dans les bonnes années, elles donnaient jusqu'à vingt livres de miel par panier, sans compter la cire.
— Et en essaims?
— Ah! pas tant qu'ici, s*en ffiut bien. Les meilleurs paniers donnaient un ou deux essaims, rarement trois; et les autres, pas du tout,
— Mais je connais l'endroit dont vous parlez ; il
esl au nord de la forêt, et le soleil n^y brille guère.
— C'est vrai, monsieur. Cependant mon père disait que, puisque les mouches vivent, se multiplient et amassent de grandes provisions de miel dans les vieux arbres que Je soleil ne réchauffe jamais, elles devaient faire de même dans les paniers. Il disait encore qu'il valait mieux n'avoir qu'un essaim et l'avair bon, que d'en avoir un grand nombre ; que les paniers qui jetaient trop n'amassaient rien.
— Votre père était un homme de bon sens. Pourquoi donc aviez-vous placé les ruches dont vous nous avez conté la triste fin dans un lieu où le soleil brûle la terre et dessèche les plantes?
— Que voulez- vous? Les messieurs sont impatients; . ils voudraient chaque année doubler, tripler le nombre de leurs paniers. Nous autres paysans, nous sitvons nous contenter de peu. Et puis, nous aimons mieux une bonne récolte en miel, qui vaut de l'argent comptant, que des jetons qui crèvent souvent sans rien produire.
— Dites-moi, je vous prie, vous qui m'avez l'air d'un homme plein d'intelligence, si vous étiez le maître de cette propriété, metlriez-vous vos abeilles dans le jardinet? »
Le jardinier ne savait que répondre. M. Sarrazin prit à part M. Duroseau : ce Vous voyez, lui dit-il^ qu'il ne faudrait pas trop presser votre maître Jean pour le faire convenir que celte exposition est des plus défavorables à la prospérité des abeilles. Ne soyez donc pas surpris si celles qui s'y trouvaient précé
EMPLACEMENT DU RUCIIEK. 145
demmenlonl été si cruellementdécimées. Maître Jean, au rcsle, n'a fait que suivre les errements de presque tous les apiculteurs, qui s'imaginent communément que les abeilles doivent êlre exposées en plein midi ; j'en connais même qui ont renoncé à l'idée d'en élever, par la seule raison qu'ils ne croyaient pas |:ou voir trouver d'emplacement assez chaud pour elles. Aussi, qu'arrive-t-il? Onlinairement, les amateurs se dégoûtent pour toujours en voyant leurs ruches s'épuiser inutilement, et ceux qui en avaient espéré du profit abandonnent une culture ingrate, qui ne répond presque jamais à leurs calctls. Vous aurez plus d'une occasion de vous convaincre par vous-même de l'exactitude de mes observations. 11 serait donc à peu près inutile de m'arrêter plus longtemps sur ce sujet ; cependant je veux vous énumérer les principaux inconvénients qui résultent d'une exposition trop chaude.
« J'admets en principe que la chaleur favorise prodigieusement la reproduction ; mais, dès que la saison des essaims est passée, les ruches, épuisées par ces fréquentes émigrations, ne contiennent plus assez d'ouvrières pour le service delà mère-ruche. Ce service devient même chaque jour plus pénible ; chaque jouril naît des centainesdelarves qu'il faut nourrir, et, comme il n'y a plus guère de miel ni de pollen dans les magasins, il faut à la fois pourvoir aux besoins présents et aux besoins à venir. Si les fleurs étaient toujours abondantes, si la chaleur, en desséchant leur suc et en tarissant la rosée, ne venait pas dimi-
iU DEUXIÈME PAUTIE.
iiucr noiablement la qu.nnlité de miel que les abeilles pourraient encore récolter sur celles qui croissent dans les lieux ombragés, le mal ne serait pas sans remède. Mais, pour Tordinaire, il n'en est pas ainsi. Outre les travaux qui 3ont de toutes les saisons, les abeilles doivent encore se pourvoir d'eau, et c'est là un service dangereux jiour leur sûreté personnelle, une véritable perle de temps à une époque où il est si précieux pour elles ; c'est, par conséquent, une cause île plus à iijouter à celles qui doivent nous engager à éviter les expositions chaudes. Ce que je dis des mères-ruches, s'applique à plus forte raison aux essaims.
— Je comprends cela à merveille, dit M. Duroseau. Mon jardinier a parlé de travail et vous ne l'avez pas démenti ; di(es-moi donc si en. effet les abeilles sont plus occupées dans une expositron comme celle de mon peut jardin, par exemple, que dans les lieux situés au nord ou du moins ombragés.
— Je le ferai avec plaisir, répondit M. Sarrazin; mais voilà mon ami qui voudra bien joindre ses propres observations aux miennes, ce qui leur donnera peut-être plus d'aulorité. ^
— M. Sarrazin vous a démontré, dis-je alors, que la chaleur favorise la production* des essaims ; c'est un fait irréfutable. La reine, excitée par une température élevée, semble devenir plus féconde encore ; elle pond sans interruption, et ses œufs, développés plus rapidement par la même cause, deviennent promptement de petites larves qui sont autant de
EMl»LACEMENT DU RUCItEK. Ii5
bouches affamées qu'il faut nourrir et soigner. Or, tandis qu'une partie des abeilles esl employée à celle besogne, Tautre travaille; mais ce travail, quoique très-fatigant et surtout très-bruyant, n'est d'aucun profit ni pour elles ni pour nous. »
Il y a d'ailleurs plusieurs motifs également puissants, qui militent en faveur d'une exposition tempérée. On a vu que si l'extrême chaleur favorise la multiplication des abeilles au delà de notre intérêt bien entendu, les vapeurs, fortement aromalisées, qui s'élèvent d'une ruche exposée au grand soleil, attirent de fort loin leurs plus dangereux ennemis. Le sphinx tête de mort n'en veut, il est vrai, qu'à leur provision de miel, mais il n'en est pas moins redoutable pour elles, ainsi que nous le verrons plus tard.
Le phalène, dont la chenille est nommée communément fausse-teigne, qui vit aux dépens de la cire et surtout du pollen, pénètre de préférence dans les ruches exposées à l'ardeur du soleil. Les abeilles, occupées à combattre les effets de la chaleur, ne s'aperçoivent point de son introduction ; il peut y pondre en toute liberté, et sa nombreuse progéniture, qui s'y développe rapidement, devientune cause de ruine pour la population tout entière.
. Les guêpes aussi, attirées de fort loin par l'odeur du miel, arrivent parfois en si grand nombre que les abeilles ne savent plus comment résister à leur invasion.