‹ Les abeilles et l'apicultureChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Four les abeilles aileux vaut trop d'ombre ^ae trop de soleil.

A peine avions-nous fait la moitié du chemin que nous aperçûmes devant la petite auberge du Cheval- Blanc une carriole recouverte d'une toile, ccmme celles dont on se sert pour transporter les abeilles dans ce pays.

Nous entrâmes ; nous ne pouvions arriver plus à propos.

c< Ah ! c'est vous, monsieur Sarrazin, s'écria l'aubergiste d'une voix forte et joyeuse ; vous êtes toujours le bienvenu; mais aujourd'hui, on peut bien dire que votre passage ici est une bonne fortune pour nous.

— Comment cela? .

— Nous sommes en discussion, mon frère et moi, au sujet des mouches que notre oncle Samuel nous a laissées, et vous qui êtes aussi juste que bon et instruit, vous allez nous mettre d'accord.

— Oui, oui, dit un gros homme frais et robuste. Mon frère a raison.

— Je vais VOUS expliquer en deux mois ce dont il s'agit. Mon frère voudrait vendre les mouches cl s'oppose à ce que nous les descendions de la voiture ; car, dit-il, il n'y a d'autre place, ici qu'un petit jardinet derrière ce bouquet d'arbres, là-bas; or, elles n'y auraient pas assez de soleil ; il n'y donne qu'une partie de la matinée. Moi, je voudrais qu'on les mît là, à cette place, de l'antre côlc de la roule. Le soleil y donne en plein toute la journée.

— Oui, cela serait prudent, de mettre des mouches là où des bestiaux passent sans cesse, à un jet de pierre de la route, sans qu'il y ait seulement un buisson pour les abriter ! Et les accidents donc, les coinptes-tu pour rien ?

— Les accidents ! en arrive-t-il au père Benoît !

— Pas encore ; mais ce sera une fois ou Tau Ire.

— On ne saurait prendre trop de précautions, dit M. Sarrazin ; il n'y a pas d'année que les journaux ne fassent mention de cruels accidents. On cite parmi les victimes de la fureur des abeilles des enfants et même des hommes* L'an dernier, un attelage de chevaux a été assailli par ces insectes, et deux chevaux sur trois sont morts des suites de leurs piqûres.

— ïu vois bien ; monsieur parle exactement comme moi ! Il y a souvent ici, devant l'auberge, une vérilablc confusion de rouliers, de chars, de chevaux vt de bestiaux de toute espèce, et parmi ceux-ci il y en a qui s'échappent, qui sautent par-dessus le fosse, et alors tout le troupeau les suit, homnes et chiens.

— Eh bien ! on les vendra ces mouches ; qu'il n'en soit plus question.

— Oui; mais pas avant que. M. Sarrazin ait prononcé entre nous; il n'a pas encore vu le jardinet. »

M. Sarrazin visita le petit jardin qui, en effet, ne répondait pas du tout à l'idée qu'on se fait communément d'un endroit favorable à la culture des abeilles. Il était dominé par les grands peupliers qui bordaient la route, et le soleil ne pouvait y avoir accès que le matin de bonne heure et le soir. Après un examen consciencieux, M. Sarrazin dit aux deux frères : « Votre intention, en gardant les abeilles, est-elle de chercher à augmenter le nombre de vos ruches, ou bien préférez- vous en retirer d'abondantes récolles?.. .

— Oh ! nous ne cherchons pas à en multiplier la race; c'est bien assez d'une douzaine de paniers. Quant au miel, c'est différent : si nous pouvons en ramasser beaucoup, ce sera bien pour le mieux. »

L'autre frère exprima le même désir.

c( Dans ce cas, mes bons amis, ce petit jardin, quoique privé en partie des rayons du soleil, est suffisant pour remplir le but que vous vous proposez ; il est même possible que vous y ayez quelques essaims, mais ce n'est pas là-dessus que vous devez compter. Quant à la récolte du miel, je vous la garantis des plus abondantes, car le pays aux environs me semble trèsfavorable aux abeilles. »

Les deux frères parurent également enchantés de celle assurance.

EMPLACEMENT DU RUCHEH. !5o

Cependant je n'avais pas suivi mon ami pendant sa visite au petit jardin ; j'élais entré dans la salle de l'auberge par curiosité, et j'y restais par intérêt pour un bon vieillard qu'on tourmentait au sujet des abeilles.

Ce brave homme avait hérité, lui aussi, de quelques ruches, et, par suite d'une superstition assez générale, il aurait voulu les garder ; car il était persuadé qu'on ne pouvait vendre celles (jui provenaient d'essaims trouvés ou d'héritage sans s'attirer les plus grands malheurs. Or, comme cela arrive ordinairement, plus il marquait de répugnance à se défaire de ses abeilles, plus aussi on mettait d'insistance à l'y engager, a Où les logeriez-vous? lui disait-on ; vous n'avez ni champs, ni prés, ni jardins ; une pauvre petite maison où vous vivez seul : il n'y a pas moyea d'y placer vos paniers. Profitez donc de l'occasion: puisque les frères Boutron gardent les leurs, et qu'ils veulent bien acheter vos trois paniers, donnez-les tout de suite. »

Mais ces raisonnements ne pouvaient rien contre la crainte superstitieuse qui agitait ce pauvre vieillard. Il résistait donc à toutes les offres et se tenait tristement accoudé sur une table.

Ayant appris le sujet de son chagrin, je lui dis: c< N'avez-vous donc pas un seul petit coin dont vous puissiez disposer, mon brave homme ?

— Hélas! non, mon bon monsieur; ma maison est en effet bien petite et, outre ma chambre à coucher qui sert de cuisine et le cellier, je n'ai qu'une

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étroite jictile cour. Ce n'est même qu'une terrass?, e\

■enier.

Mais cetle cour est-elle commune à d'autres personnes ?

— Oh ! non, monsieur; je suis seul et maître chez moi. Elle est même bien gentillette celte cour ; il y a (les rosiers et une trcille.

— Est-ce loin d'ici?

— Tout à côte. »

Touché de la tristesse du vieillard, et voulant saisir cette occasion de prouver que les abeilles s'accommodent très-bien d'une terrasse et même d'un grenier, j'étais allé voir la demeure de Jérôme. Un coup d'oeil jeté sur la petite cour m'avait convaincu que rien ne s'opposait à ce que l'on y établît quelques ruches, et j'avais, en conséquence, fortement encouragé le pènî Jérôme à y placer celles dont il avait hérité. Je lui pror mis de le venir voir quelquefois pendant mon séjour dans la contrée, et en attendant je lui donnai tous les conseils que je croyais propres à faire prospérer ses abeilles.

Dès qu'on sut que le père Jérôme se proposait de garder ses pamers, on se mit à rire et à plaisanter. L'un disait : c< Eh ! père Jérôme, c'est donc sur votre rosier que vos mouches feront leur provision de miel?... — Non, il leur laissera manger ses raisins. — :0h! reprenait un troisième, ses paniers ne seront pas gras ; ses mouches risquent bien de mourir de faim avant peu, et voilà ce qu'il aura gagné à le^ garder. »

Je n'eus pas l'air d'entendre ces propos ; mais bienlot, me mêlant à la conversation, je demandai au plus ardent diseur de bons mots : « Avez-vous aussi des abeilles, monsieur?

— Certes, et de belles et bonnes mouches encore. J'ai cinq paniers superbes. Mais ils sont dans un joli jardin où se trouve une bordure de lavande, et autour (!e mon jardin il y a de très-beaux arbres fruitiers. Ah! quand ils sont en fleurs, au printemps, il faut voir comme mes abeilles se réjouissent; c'est un bourdonnement à ne pas s'entendre ! . . .

— Oh ! je vous crois, » lui dis-je en souriant de son emphase. Jerepris d'un air très-sérieux: « Ditesmoi, je vous prie, si vous avez remarqué que vos abeilles sortissent de l'enceinte de votre jardin...

— Si elles en sortent? je le crois parilî bien ! On les voit filer par-dessus les murs et se disperser au loin dans les champs ; elles vont, je parie, à plus d'un mille d'ici. La preuve de cela, c'est que, l'an dernier, un de mes jetons a filé plus loin que cela encore ; il s'est logé dans un vieux noyer, de l'autre côté du village. Et ce n'est pas à dire que j'ai pris les mouches d'un autre pour les miennes, car je les avais suivies, comme cela se pratique chez nous, avec le chaudron, ne cessant de taper que les mouches ne se soient posées. Ainsi c'étaient bien mes mouches.

— Je ne conteste point cela ; mais, puisque vos abeilles peuvent voler si loin, puisqu'elles peuvent aller dans les champs chercher leur nourriture à plus d'un mille de leur demeure, pourquoi celles du père

Jérôme, qui n'ont pas Jes ailes coupées el qui sont probablement aussi courageuses que les vôtres, n'iraient-elles pas butiner dans les jardins et les prairies qui environnent sa maison? »

Les paysans se regardèrent entre eux sans répondre à cette question.

Je serrai alors cordialement la main du vieillard, et lui dis d'avoir bon courage pour ses abeilles, qui ne risquaient nullement de mourir de faim dans sa petite cour.

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