AVERTISSEMENT
déjà connus, et on peut dire qu'aucune d'elles ne présentait d'avantages sérieux.
Quant aux nombreuses ruches exposées par de« Français, elles se rattachaient à peu près toutes à des types déjà connus. On a pu constater que la plupart d'entre elles avaient été adaptées au système de cadres mobiles, ce qui leur enlevait le caractère propre à la forme primitive sous laquelle elles étaient connues des amateurs.
Ces deux expositions universelles ont donc permis aux apiculteurs de lous les pays de soumettre au public les ruches et systèmes de ruches qui leur paraissaient recommandables. Eh bien, il a été facile de le constater, Tapiculture n'a point réalisé les espérances des amateurs éclairés, qui ne se contentent pas de vaines promesses, et encore moins celles des praticiens, car aucune ruche ne leur a paru supérieure au type dont elle a été délachée, et aucune méthode nouvelle n'est venue révéler un mode d'exploitation non encore pratiqué et préférable à ceux qu'on connaît déjà.
Cependant, je dois dire que la commission des récompenses en a jugé autrement. Ainsi, elle a accordé^ lors de la première exposition, une médaille d'argent à M. Juge (de Beauvois), comme inventeur ou propagateur du système des cadres mobiles.
A la seconde exposition, M. Roux, de Lyon, a reçu une médaille d'or de première classe pour avoir reproduit un support ou plateau de communication déjà connu depuis longtemps : prôné, puis rejeté comme
lY AVERTISSEMKNt.
inutile par Féburier, et qui venait d'être exposé par M. Warin sans avoir attiré l'attention du jury de l'exposition universelle de 1855.
L'apparente stérilité d'invention que je viens de signaler, en ce qui concerne l'apiculture, doit-elle être considérée comme une preuve qu'il n'y a plus rien à faire pour concilier les vrais intérêts du propriétaire d'abeilles avec ceux des pauvres petits êtres qu'il traite si cruellement? Je ne saurais le croire, car bien que les abeilles ne soient pas susceptibles d'éducation ; que leur genre de vie ne 3iffère point de celui qui mènent les essaims sauvages qui habitent les forêts, notre propre avantage exige de notre part une prudence dans l'exploitation, une modération dans le partage des provisions, que l'exploiteur est toujours tenté d'oublier.
Or, toute méthode qui n'aura pas pour objet principal le bien-être des abeilles, seul moyen de les maintenir actives et fécondes, manque son but. Et, je le répète encore une fois, les méthodes tant préconisées pendant ces dernières années, méthodes qui consistent à mettre le trésor de l'essaim travailleur entièrement à la disposition d'un propriétaire avide, doivent être rejetces.
Un propriétaire intelligent, un agriculteur vraiment digne de ce nom, ne doit pas borner son ambition à accroître la valeur et le produit de ses terres ; il est de son devoir et de son intérêt de travailler à augmenter le bien-être de ses fermiers et de tous ceux qui vivent sur ses domaines, avec autant de zèle et d'ardeur que s'il s'agissait de sa propre famille. " Il doit étudier les ressources de la contrée qu'il habite et particulièrement celle des diverses localités où ses propriétés sont situées ; car c'est lui qui, par son instruction et sa position sociale, doit servir d'intermédiaire entre les leçons théoriques du savant et lexpérience pratique du cultivateur.
C'est au propriétaire à donner l'exemple de cette
^1 IISTRODUCTION.
aclivilé incessante et de ce courage qui surmontent toutes les difficultés. Enfin il doit, comme un bon père de famille, venir en aide à ceux qui vivent dans sa dépendance. Or, comme il n'est pas d'industrie, quelque faible qu'elle nous paraisse, qui ne puisse devenir une précieuse ressource dans l'exploitation d'un domaine, c'est au propriétaire éclairé qu'il appartient de prendre l'initiative: souvent ses fermiers repoussent obstinément le bienfait ; mais, avec de la patience et l'exemple d'une heureuse pratique, il parvient toujours à vaincre les répugnances qu'on lui oppose.
Parmi les diverses branches de l'économie rurale, il n'en est point qui réunisse les avantages que l'apiculture offre à ceux qui s'y livrent avec la prudence et les connaissances nécessaires. Une mise de fonds tout à fait insignifiante, une exploitation facile, qui entraîne peu de soins, et ne les exige qu'à l'époque de l'année où le cultivateur a le plus de loisir, au moment de l'essainiage, voilà un double motif d'encouragement.
Et cependant il faut l'avouer, malgré les efforts d'une foule d'hommes honorables qui ont travaillé à répandre le goût de celle industrie, les populations rurales ont prêté fort peu d'attention aux ouvrages des savants, et les abeilles sont restées soumises au même traitement à peu près que du temps de Virgile;
D'où vient qu'aucune des méthodes, la plupart si ingénieuses qui ont élé offertes au peuple des campagnes, n'a pu rencontrer ses sympathies, et que de toutes ces
liNTRODUCTION. 3
ruches, dont les formes variéesetrélégance comparative paraissaient devoir obtenir la préférence sur ces paniers d'osier ou de paille, si laids et si incommodes, aucune n'a pu attirer même un regard du cultivateur? D'où vient qu'aujourd'hui encore la coutume barbare d'étouffer les abeilles subsiste dans tous les pays de grande exploitation, et que, semblable au sauvage qui coupe l'arbre pour en avoir le fruit, le paysan continue à faire périr l'abeille par le soufre ou à noyer dans lecfiiel l'insecte qui l'a récolté?...
C'est, il faut bien le dire, que ces méthodes présentent toutes de graves inconvénients, qu'elles exigent des ruches dispendieuses, des soins assidus incompatibles avec les occupations d'une exploitation rurale, et qu'enfin, chacune d'elles ne s'adressant, pour ainsi dire, (ju à une classe particulière, aucune répond aux besoins de la généralité des cultivateurs.
On se plaint des habitants de la campagne, parce qu'ils repoussent les innovations que l'on voudrait introduire dans la pratique de l'agriculture; mais j'ai lieu de croire que ce qui a particulièrement nui au développement de l'industrie mellifère, c'est que la plupart des auteurs qui ont traité ce sujet se sont plutôt adressés à la cupidité de quelques spéculateurs qu'au bon sens des gens de la campagne. En exagérant outre mesure les avantages de la culture des abeilles, ils ont excité la méfiance de ceux-ci, et fait naître chez les premiers des espérances qui ne devaient pas se réaliser, parce que, n'ayant en vue que de gros bénéfices, ils ont négligé d'étudier les mœurs, les habi-
tudes et les besoins de l'insecte qu'ils se proposaient d'exploiter. Or, il est certain que cette négligence a toujours été fatale aux personnes qui se sont livrées à ce genre de spéculation.
Les paysans ne sont pas plus instruits que les personnes dont je parle, cela n'est que trop vrai ; mais, précisément à cause de leur ignorance, ils s'en tiennent aux anciennes traditions sanctionnées par l'expérience des siècles. Ce respect pour de vieilles coutumes, en les éloignant du véritable progrès, les tient aussi en garde contre l'entraînement irréfléchi des gens à systèmes. Il y a compensation.
Je ne crois donc pas me tromper en disant que, si l'espèce des abeilles s'est conservée parmi nous, c'est en partie grâce à la persévérance j pour ne pas lui donner un autre nom, des cultivateurs à suivre leur vieille routine, et non aux progrès réalisés par les faiseurs de systèmes. C'est, enfin, chez le paysan que le marchand d'abeilles et le spéculateur vont chaque année se pourvoir de ces milliers de ruches et d'essaims, dont une grande partie est consacrée à de nouvelles et infructueuses tentatives.
Mais, si je suis persuadé que la vieille routine dont le paysan ne s'écarte guère est préférable à la, plupart des innovations qu'on aurait voulu lui substituer, je suis également convaincu qu'en observant scrupuleusement les mœurs des abeilles, les lois que la nature leur a imposées et auxquelles on ne peut les soustraire sans danger, il est facile de donner à l'industrie mellifère un développement immense et d'en faire une
des ressources les plus pj*écieuses que la Providence ait offertes aux habitants de la campagne.
C'est dans ce but que j'ai consacré une si large part à rhistoire naturelle des abeilles, ne doutant pas que, lorsqu'on connaîtra les mœurs de ce petit peuple, son instinct admirable, on ne le traite avec douceur et justice. Ces résultats une fois obtenus, je n'avais plus à me préoccuper des soins judicieux dont les abeilles deviendraient l'objet, puisqu'il est impossible de s'y intéresser sans les traiter convenablement.
Quoi qu'on dise d'ailleurs du goût des paysans pour la routine, il faut reconnaître qu'ils commencent à écouter volontiers les conseils désintéressés dictés par la bienveillance et appuyés par d'heureuses expériences. Il n'en a pas toujours été ainsi ; c'est un progrès qu'il est bon de constater.
Mais, lors même qu'on n'aimerait pas ces petits êtres si intelligents, si laborieux, si économes, qu'on ne serait point touché du spectacle que nous offre l'intérieur d'une ruche, et qu'on resterait, chose difficile à croire dans ces temps-ci, tout à fait insensible aux avantages d'une culture dont les bénéfices sont assez élevés pour tenter la cupidité, il resterait encore de puissants motifs pour s'y adonner, pour peu que Ton soit pénétré du désir d'être utile à ses semblables. Je n'écris point ces lignes dans le but de faire parade de sentiments philanthropiques, qu'on veuille bien le croire; mais il est très-certain que la cherté du miel est une chose très-fâcheuse pour le peuple, qui
sevoit ainsi privé d'une substance aussi utile que saine et agréable. N'est-il pas affligeant de penser que le miel est, pour ainsi dire, tout à fait hors de la portée des pauvres ménages ?. . .
Qu'on me permette une simple observation à cet égard. D'où vient que le détaillant, qui se contente souvent de quelques centimes de bénéfice sur certains articles, le sucre, par exemple, prélève une si forte commission sur le miel?...
N'y aurait-il pas moyen d'empêcher un abus si préjudiciable à la fois au comsommateur, qui se voit obligé de renoncer à l'usage d'une substance utile et agréable, à cause de l'exagération de son prix, cl au producteur qu'une rémunération trop faible tend à décourager ?
Que le spéculateur tire parti de certains miels dont la renommée fait souvent tout le mérite, rien de plus naturel, mais il est à désirer qu'on puisse trouver de bons miels ordinaires à des prix modérés.
Le miel n'est point un objet do luxe et les marchands n'abusent-ils pas du public en prélevant le 20, le 30 et même le 50 pour 100 sur cet article?. ..
Dans rintérêt des classes pauvres, nous devons tous travailler à répandre le goût d'une industrie dont les avantages sont inappréciables ; car, qu'il me^soit permis de le dire, on n'a pas encore considéré cette question sous son point de vue le plus élevé. On regarde ordinairement la culture des abeilles comme une industrie profitable, attrayante; elle l'est, en effet, mais de plus elle pourrait devenir un puissant moyen
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de moral isation et un véritable bienfait pour les classes pauvres.
Quand on verra les petits cultivaleiirs, les laborieux ouvriers des champs, et ceux qui se fixent partout où ils trouvent à exercer une industrie quelconque, s'adonner à la culture des abeilles, on sera certain que bien des privations, bien des souffrances ont cessé de peser sur eux et sur leurs familles. Un petit rucher sera pour ces braves gens une caisse d'épargne produisant de forts inlérêts.
Il ne faut qu'un petit jardin, une cour, un grenier même pour loger quelques essaims qui, bien dirigés, peuvent assurer à leur possesseur une petite somme annuelle de dix à vingt francs par ruche.... Quelle précieuse ressource pour de pauvres familles !
Il ne faut pas oublier non plus que le miel est d'une véritable importance en pharmacie. La plupart des maladies qui affligent les travailleurs exigent des boissons rafraîchissantes dont le miel est la partie la plus essentielle et malheureusement la plus chère ; les qualités laxatives, émollientes et très-adoucissantes qu'il possède lorsqu'il est pur et qu'il a été récolté avec soin*, le rendent indispensable dans certaines maladies ; les gens de la campagne le préfèrent au sucre pour édulcorer leurs tisanes.
< Il n'en est pas de même lorsqu'on n'a pas eu soin d'enlever tout le pollen et lorsque le miel a été pressé; car alors il entraine avec lui une partie de la matière colorante de la cire bru'e, matière qui est par sa nature très-échauffantc.
La cire n'est pas moins nécessaire dans les usages de la pharmacie ; elle est très-utile pour certaines préparations, et même indispensable dans bien des circonstances. Il est inutile de parler de son importance dans les arts ; on sait que dans beaucoup de cas cette substance ne saurait être remplacée par aucune autre.
On en faisait jadis une très-grande consommation pour Téclairage; mais aujourd'hui elle n'entre que dans de faibles proportions dans la confection des bougies. Cependant, malgré l'élévation croissante de son prix, son emploi est obligatoire pour le service du culte catholique.
La production trouvera donc toujours un débouché assuré, car il n'est aucune substance qui puisse remplacer complètement la cire.
Il est encore un autre produit peu connu, peu apprécié jusqu'à présent: je veux parler de h propolis. C'est probablement à cause de sa rareté ou, pour mieux dire, de la difficulté de la recoller qu'on a né-^ gligé de l'appliquer aux usages de la médecine parmi nous; car elle me paraît composée d'éléments qui la feront sortir un jour de l'oubli où elle est restée \
Bien des gens, convaincus de l'immense bienfait qui résulterait pour nos campagnes du développement
< En Italie on a introduit la propolis dans la composition de certains médicaments avec un grand succès. Et voyez, nous en importonssous cette forme à grands frais, tandis que nous laissons perdre celleque renferment nos ruches I . . .
INTRODUCTION. î»
de l'apiculture, se sont demandé pourquoi le gouvernement, qui s'impose tant de sacrifices lorsqu'il s'agit d'encourager certaines industries, n'a jamais accordé qu'une protection très-éphémère à la culture des abeilles.
Sully, qui voyait dans l'agriculture et ses diverses branches le fondement le plus sûr de la prospérité de l'État, n'a pas reculé devant les dépenses lorsqu'il a voulu doter sa patrie de l'industrie sétifère. Il avait l'intention détendre sa protection sur d'autres branches de l'agriculture; mais la mort de Henri IV, en le forçant à la retraite, mit fin à ses projets.
Au reste, ce grand ministre avait parfaitement compris qu'il ne s'agissait point d'accorder de privilège particulier, mais bien de protéger et d'encourager l'exploitation des vers à soie. Il est probable qu'il eût agi aussi sagement à l'égard des abeilles.
Lorsque le gouvernement de la Restauration voulut faire quelque chose en faveur de l'apiculture, il se prononça pour la méthode Lombard, alors en grande vogue. Il institua en conséquence un cours public où M. Lombard enseignait son système à une foule de jeunes gens venus de tous les points de la France. Ce fut un tort, car le système des ruches villageoises cessa d'être à la mode ; on en reconnut les inconvénients, et le gouvernement, qui s'était prononcé en sa faveur au détriment des autres systèmes, montra qu'il avait agi avec trop de légèreté.
Mais à défaut de la protection de l'État, il suffi-
riit de quelques exemples donnés par de grands propriétaires pour attirer sur l'apiculture la faveur publique. En effet, il est impossible de n'être pas frappé de Taspect riant et heureux des contrées oii cette industrie a reçu quelques développements. Pour ma part, je n'ai jamais vu de nature plus belle, plus fleurie, que dans les lieux où la culture des abeilles est en honneur. Des villages florissants se sont élevés comme par enchantement en Allemagne, grâce à l'industrie mellifère, que quelques hommes intelligents ont mise en pratique là où il n'y avait auparavant que de tristes chaumières.
Et nous, qui voyons chaque année nos prairies se couvrir inutilement de fleurs, richesses perdues faute d'ouvriers pour les recueillir, n'aurons-nous pas lieu de nous féliciter, si nous parvenons un jour à les métamorphoser en un immense atelier, où l'innombrable population de nos ruches travailjera pour obéir aux ordres de la Providence depuis l'aube jusqu'au coucher du soleil!...
Qu'il me soit permis, à celte occasion, de citer une anecdote dont je puis garantir la parfaite exactitude; elle démontrera jusqu'à Tévidence que je n'ai rien exagéré en disant que la culture des abeilles pourrait changer le triste aspect de quelques contrées et métamorphoser de misérables communes, des villages désolés, en séjours riants et prospères.
M. X..., ayant perdu dans une spéculation hasardée la plus grande partie de sa fortune, renonça pour ainsi dire au monde et se retira dans un pauvre vil-
INTRODUCTION. i\
Jage, où il possédait une modeste demeure et quelques hectares de terre.
Deux ou trois ruches reléguées dans un coin du jardin lui donnèrent la pensée de s'occuper d'apiculture. Ce désir, qu'il nourrissait depuis longtemps, lui avait été inspiré par la lecture d'un traité sur les abeilles, et par bonheur il possédait cet ouvrage : il l'avait emporté dans sa retraite parmi le petit nombre de livres dont la lecture lui avait fait passer quelques moments agréables.
Mais la contrée paraissait très-pauvre en fleurs? Or, le meilleur traité d'apiculture ne saurait suppléer à cette absence du premier élément de la prospérité des abeilles.
M. X... comprit que, pour réussir, il fallait user d'industrie. Ne pouvant consacrer le peu de terre qu'il possédait à la culture des fleurs, il imagina un procédé qui lui réussit complètement II se procura des graines de diverses sortes de plantes rustiques, mais dont les fleurs pouvaient convenir aux abeilles et leur offrir une nourriture abondante et parfumée. Dans les temps de pluie, il se promenait aul environs du village, parcourant les sentiers, les lieux arides, et, partout où se trouvaient quelques parcelles de terre inculte, il répandait ses semences.
M. X... n'avait communiqué ses idées à personne. Ceux d'entre ses voisins qui avaient observé ses allures sans en comprendre la portée le regardaient d'un air de pitié, comme un homme dont les affaires malheureuses avaient dérangé l'esprit. Lorsqu'ils le surpre-
naient dans ses fonctions de semeur, ils s'imaginaient qu'il gesticulait ou jetait du grain aux petits oiseaux des champs.
Mais bientôt il se fit une révolution prodigieuse dans l'apparence que présentait naguère ce petit pays. Partout on voyait percer quelques fleurs, la nudité des terrains vagues se couvrait d'un tapis de verdure d'où s'élevaient les tiges fleuries de la bourrache, du bouillon, du mélilot et de cent autres plantes utiles aux abeilles. Celles-ci, heureuses de cette abondance, multiplièrent prodigieusement. Bientôt de nombreux essaims doublèrent et même triplèrent le nombre des ruches existant dans le village, et tous ceux qui avaient des abeilles profilèrent ainsi de l'industrie deM. X...
J'ai appris que, depuis lors, les bons villageois avaient cessé de considérer le pauvre spéculateur ruiné comme un fou, et qu'ils s'étaient, au contraire, empressés d'imiter son ingénieux procédé. Ce village n'est plus reconnaissable aujourd'hui. On a planté partout des arbres fruitiers, et, au lieu de clôtures formées d'arbustes stérile^, on voit le chèvrefeuille mêler ses bouquets odorants avec le prunellier robuste, l'églantier et le sureau odorant. Les chemins de communication, jadis privés d'ombrage, sont maintenant bordés de tilleuls, d'acacias, arbres dont les fleurs abondantes donnent un miel délicieux. Enfin, les prairies artificielles ont remplacé les maigres champs d'avoine et d'orge dont la culture ne suffisait pas même à l'entretien du village.
INTRODUCTION. iS
Dernièrement M. X... ayant dit que le blé noir ou sarrazin était d'un grand secours pour les abeilles à une époque de Tannée où il n'y a presque plus de fleurs dans les champs, les villageois, qui suivent scrupuleusement ses avis, ont adopté celte nouvelle culture. Mais, comme ils ne sont pas accoutumés à faire usage de celte céréale, dont on ne se sert pas dans certaines parties de la France, ils emploient le grain pour entretenir une prodigieuse quantité de volaille, nouvelle source de richesses pour ce petit pays, et la fane nourrit parfaitement leurs vaches et leur brebis. Ces détails que j'ai fait connaître dans un précédent ouvrage n'ont pas été sans influence sur quelques personnes, que Texemple de M. X... a fortement impressionnées. Elles ont saisi avec empressement un moyen si simple d'arracher des pauvres villageois à la misère qui les accablait, et les lettres que j'ai reçues à ce sujet prouvent que leurs généreux efforts n*ont pas été stériles.
Il y a encore un si grand nombre de localités dont il serait facile de changer Taffreuse nudité en un riant séjour, qu'en vérité on ne conçoit pas pourquoi il se rencontre si peu d'hommes dévoués pour tenter de métamorphoser une commune déserte en une contrée délicieusement couverte de fleurs et d'herbes odorantes, d'arbustes et de plantes utiles, un triste et méchant hameau en un village industrieux et prospère.
Il ne faut, pour y'parvenir, ni de grands capitaux ni une influence personnelle extraordinaire; il suffit
d'être inspiré par le désir d'être utile. En un mot, il suffit de prêcher d'exemple.
Or, il ne manque pasen France d'hommes de bonne volonté, possédant une certaine instruction. Le rôle de bienfaiteurs de leur pays ne saurait-il les tenter, et le moyen dont M. X... a fait un si heureux usage ne leur sourit-il?...
Un des préjugés (et ils sont nombreux en France) qui relardent dans quelques contrées le développement de l'apiculture, c'est la croyance où Ton est que les abeilles nuisent aux arbres fruitiers. Puisque nous avons déjà conté une anecdote, nous en risquerons une seconde, tout aussi conforme à la vérité, pour essayer de détruire cette fausse opinion.
Un de mes amis, dont je venais de visiter le beau rucher, me fit part un jour de l'opposition qu'il rencontrait auprès de l'un de ses fermiers dans l'établissement de quelques ruches sur un point de son domaine qui paraissait très-favorable à ce genre de culture. c< Croiriez-vous, me dit-il, que nos paysans s'imaginent très-sérieusement que les abeilles sont en partie la cause des mauvaises récoltes de leurs arbres fruitiers ?. . . Et les laisons ne leur manquent pas. Us sont dans l'erreur, j'en suis persuadé, mais j'ai fait de vains efforts pour les éclairer sur ce sujet. Demain, vous entendrez mon fermier, vous combattrez ce préjugé, et peut-être aurez-vous plus de chance d'être écouté que moi. J'aurais pu user démon autorité; mais je craindrais que, poussé à bout, on ne cherchât à me prouver d'une manière ou d'une* autre
que j'avais tort. Les gens de la campagne sont trèsrusés. »
Ce ne fut que plusieurs jours après que le temps permit de réaliser ce projet. Ce jour-là, le soleil parcourait victorieusement un ciel sans nuages. Les pêchers, les abricotiers, les pruniers et d'autres arbres, dont la floraison avait été relardée par les froides journées du mois précédent, étalaient des milliers de fleurs qui s'épanouissaient sous ses rayons bienfaisants. Enfin, la nature était parée comme si elle eût invité toutes les créatures à une fête splendide. Les heureux petits oiseaux gazouillaient en sautant de branche en branche, et des myriades d'insectes bourdonnaient joyeusement, tandis que les plantes semblaient montrer avec fierté les perles limpides que la rosée avait déposées sur leur naissant feuillage, parure que le soleil allait bientôt leur ravir.
La ferme où M. Sarrazin me conduisit était située à rextrémitéd'un village qui jouissait du privilège de fournir les plus beaux fruits qu'on admirât sur le marché d'Orléans. Le fermier lui-même lirait un produit considérable de ses vergers, et était très-fier d'être compté au nombre des plus habiles horticulteurs de la contrée.
a Eh! bonjour, père Philippe, s'écria M. Sarrazin en apercevant un homme qui tournait le dos au chemin et paraissait plongé dans une espèce d'extase à la vue d'une pluie de fleurs blanches tombant du haut de ses pruniers ; bonjour, comment cela va-t-il ce malin? »
L'homme interpellé se retourna vivement et salua respectueusement les deux visileurs.
a Que faisiez-vous là, père Philippe? vous admiriez vos pruniers, vous estimiez d'avance la récolte ?
— Eh ! pardine, monsieur, sauf votre respect, je pensais à vous dans ce moment. Je me disais, en voyant tomber ces fleurs dru comme de la neige, que j'ai eu, ma foi, bon nez de ne pas me laisser séduire par vos beaux raisonnements au sujet des mouches. Voyez donc, écoutez! )>Ëtil montrait les fleurs dont la terre était blanchie et les abeilles qui bourdonnaient entre les arbres. « Ah ! dame, j'ai eu du bonheur, continua-t-il, de vous convaincre que ces petites bêtes nuisaient à nos récoltes. Voyez ce qui arrive, bien que presque personne n'ait de mouches au village! Pensez donc, si nous en avions tous, il ne resterait pas une prune, pas un fruit sur nos arbres!
— Vous croyez cela, père Philippe?
— Si je le crois ! . . . Eh ! voyez donc par vousmême, monsieur. Je ne suis qu'un ignorant, mais il ne faut pas beaucoup de science pour comprendre ce qu'on voit de ses propres yeux. Quel sort que vous soyez venu juste en ce moment ! Voyez donc, voyez!... >>
Nous étions précisément au pied d'un des plus beaux pruniers du verger. Des centaines d'abeilles se succédaient à l'envi sur ses blanches fleurs et semblaient même s'en disputer la possession. On en voyait souvent deux ou trois suspendues à la même fleur, et
quelquefois celle-ci, succombant sous ce poids inusité, se détachait, et entraînait dans sa chute les avides petites hêtes^ comme disait le fermier.
M. Sarrazin attendait que je prisse la parole comme cela avait été convenu. Le fermier éprouvait cette satisfaction intérieure que donne la certitude d'avoir triomphé d'un adversaire plus habile que soi .
« Examinons consciencieusement si le père Philippe a raison, dit enfin M. Sarrazin, et, si cela est, j'en conviendrai branchement, et il ne sera plus question d'établir un rucher sur ce domaine. »
J'avais eu le temps de faire mes observations ; mais je pensais justement que la seule manière de convaincre le père Philippe était de démontrer la vérité par des preuves visibles. Saisissant donc une branche chargée de fleurs, j'expliquai très-clairement que les abeilles ne pouvaient être accusées que de faire choir quelques instants plus tôt celles dont le fmit n'aurait jamais atteint l'épôqué de la maturité. « Ainsi, loin d'être nuisibles à vos arbres fruitiers, les abeilles semblent chargées par la Providence d'un travail tout particulier. Voyez, » ajoutai-je en montrant un gros bourdon velu, six fois plus lourd au moins qu*une abeille ordinaire, qui se pendait aussi aux fleurs, et qui cependant n'en faisait pas tomber plus qu'elles.
Je fis observer au père Philippe que, parmi les fleurs formant un même bouquet, il ne s'en trouvait qu'une ou deux, rarement trois, dont le pédoncule fût fortement soudé à la branche ; les autres, n'étant évi-
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demment pas destinées à fructifier, devaient tomber naturellement aussitôt après la floraison. Celles qui résistaient à cette première ôrise se détachaient plus tard, après un commencement de fructification, épuisant ainsi fort inutilement une partie de la sève destinée aux jeunes fruits seuls capables d'acquérir toute leur croissance.
Le fermier était ce qui s'appelle un homme droit et rempli de sens. Il n'hésita pas à avouer que mes observations étaient justes ; il convint même de bonne grâce que, si toutes les fleurs parvenaient également à fructifier, les arbres épuisés ne tarderaient pas à périr, ou seraient des années avant d'être en état de donner une nouvelle récolte.
M. Sarrazin était enchanté de voir son fermier dans d'aussi bonnes dispositions; il appuya chaudement les dernières considérations qu'il venait d'ajouter de lui-même, et qui déchargeaient les abeilles des méfaits dont on les accusait injustement.
c< II est encore, dis-je, un autre motif qui milite en faveur des insectes qui se nourrissent de miel et de pollen ; c'est qu'ils paraissent chargés d'une mission assez importante, celle de favoriser la fructification^ Lorsqu'une abeille vient se poser sur une fleur et cherche à pénétrer jusqu'au réservoir du miel, elle occasionne une agitation, un ébranlement qui fait élever, comme un petit nuage, la poussière contenue dans les étamines; le pistil la reçoit et la fécondation s'opère. En volant de fleurs en fleurs, on pourrait croire que les abeilles favorisent^^également Tabàtar-
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dissement des espèces, mais il n'en est rien. Hors des cas tout à fait exceptionnels, ces insectes, obéissant à une loi delà Providence, ne vont pas compléter un chargement sur une fleur d'espèce différente de celle qu'ils viennent de quitter. »
Le fermier dit alors qu'il ne s'opposait phis au projet de M, Sarrazin. « Et vous ferez sagement, ajouta celui-ci. D'ailleurs, n'est-il pas juste que vous profitiez du miel que les abeilles étrangères viennent puiser dans vos fleurs sans que vous puissiez les en empêcher? Vous êtes trop bon de le laisser prendre à d'autres ! . .. » Cette saillie fit rire le brave homme, et il fut convenu qu'à la saison des essaims on lui don. nerait six ruches à cheptel.
Les considérations que je viens de développer suffisent sans doute pour démontrer jusqu'à l'évidence quelle doit être l'importance et quels peuvent être les bienfaits de l'apiculture. Il ne sera peut-être pas inutile d'ajouter, avant d'entrer en matière, que, dans cet ouvrage, non plus que dans ceux que j'ai écrits précédemment sur les abeilles, je ne me suis jamais écarté de 1» vérité, même pour donner plus d'animation à mes récits. J'ai vu tout ce que j'ai décrit, ou j'ai cité scrupuleusement les auteurs dignes de confiance auxquels j'emprunte quelques faits intéressants. Mes lecteurs peuvent donc ajouter une foi entière à mes assertions ; car, loin d'adopter aveuglément tout ce qu'il y a de merveilleux dans l'histoire des abeilles, je n'ai point mentionné ce qui me paraissait douteux et n'avait pas acquis une véritable sanction
par des expériences répétées. Et pourtant je n'ai rien négligé pour pénétrer les mystères dont elles aiment à s'environner.
Les auteurs que j*ai le plus consultés sont Rcaumur, Schirac, Maraldi, Bonnet, et surtout le célèbre aveugle de Genève, dont les observations consciencieuses, décrites avec autant d'exactitude que de sincérité, ont dissipé tant d'erreurs et ont fait faire de si grands progrès à l'apiculture. J'ai répété à plusieurs reprises les expériences de mes devanciers, et leurs découvertes bien constatées ont pu devenir pour moi le point de départ de nouvelles observations que je soumets avec confiance aux investigations de ceux qui viendront après moi.