‹ Les abeilles et l'apicultureChapitre 3 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Prise de possession d'une rnehe. •— Fondation du premier édifiée.

II eût élé fort difficile de décrire tout ce qui se passe dans la demeure des abeilles sans y pénétrer pour ainsi dire avec elles, afin de les suivre au milieu de leurs travaux. Pour y parvenir, il ne suffisait point de les loger entre deux verres transparents, ainsi que quelques personnes se l'imaginent. Celte étroite prison ne leur permet pas d'agir librement comme lorsqu'elles peuvent consljruire plusieurs rayons les uns à côlé des autres; leur instnii^t en e^t altéré, et il djevient impossible d'assister arfx scène^ intéressantes qui ont lieu lorsque fien rie les contrarie.

Il fallait donc avoir recours à diverses combinaisons, et surtout à la ruche en feuillet de M. Huber, la meilleure jiour ce genre d'exploration. Cela dit, si mes lecteurs veulent profiter de mon expérience sur ce su-

jel, je me charge de les guider à travers les nombreux détours de cette mystérieuse demeure et de les initier à tous les détails de la vie intérieure des abeilles.

Le moment le plus favorable pour commencer nos observations est celui de la fondation d'une colonie. Partant de ce point, nous assisterons à tou3 les événements intéressants qui se passent dans Tintérieur d'une ruche, depuis l'entrée en possession des abeilles jusqu'au moment où, devenue riche et nombreuse, la population procède à la fondation d'unô nouvelle colonie*

Ce laps de temps renferme dans nos climats une année révolue; Il y a cependant quelques exceptions à cette règle, mais elles sont assez rares.

J'ai remarqué que, le jour où les abeilles prennent possession de leui; demeure, elles ne se livrent à aucun travail extérieur et n'établissent même pas de sentinelles.

Fatiguée d^un vol prolongé, la reine, qui depuis une année entière n'a, fait aucun usage de sas ailes, se promène sui* une espèce de rideau que forment les abeilles accrochées les unes aux autres.

Si une abeille ordinaire vaut parcourir le même chemin que-la reine, ,(HVJa saisit au passage et on l'bblige à faire partie ^es guTrlandes dont se compose le rideau; mais la reine est toujours libre de sediri-ger où bon lui semble; jamais ses sujettes n'osent l'arrêter dans sa marche; au contraire, elles lui ouvrent un passage que sa suite traverse librement, car elle ne parcourt jamais sa ruche sans être environnée d'un

grand nombre d'ouvrières chargées de veiller à tous ses besoins.

Les unes lui brossent le ventre, lui passent légèrement leur trompe sur les ailes, enlèvent la poussière <jui pourrait ternir la transparence de ses yeux; d'autres lui offrent de légères collations dont elle semble ^voir constamment besoin. Ces petits repas consistent dans une gouttelette de miel le plus pur, que ses suivantes lui présentent au bout de leur tix)mpe et que Ja reine accepte toujours.

Abeille vue au moment où les lames cle ciro se laissent apercevoir.

Les abeilles formant le rideau restent dans une immobilité parfaite ; néanmoins, en regardant attentivement, on voit sortir peu à peu d'entre les interstices des anneauxdeleur abdomen de petites lames •d'une matière blanche et transparente dont on confiai tra bientôt l'usage. Ces abeilles sont les plus grosses

de l'essaim ; leurs poils sont, ainsi que leurs ailes, mieux conservés, leurs couleurs plus fraîches. Je pense que ce sont les plus jeunes de la peuplade ; ce qui me le fait croire, c'est que la plupart des insectes se dessèchent en vieillissant et paraissent plus petits que lorsqu'ils viennent de subir leur dernière métamorphose.

Pendant ce temps, quelques abeilles de petite taille (c'est-à-dire les plus vieilles) parcourent la ruche intérieurement et semblent l'examiner avec soin.

En prêtant une oreille attentive, on entend un bruit confus auquel on ne comprend rien d'abord ; mais on ne tarde pas à distinguer celui que font les ouvrières en rongeant certaines aspérités de la ruche; ensuite on perçoit de petits sons dont l'intensité varie à l'infini. Quelquefois un son plus clair domine les autres et semble un ordre donné par un des chefs. Il est rare que la voix de la reine se fasse entendre dans ces piemiers moments. Cependant il est positif que certaines intonations ont le pouvoir de faire cesser histanlanément toute espèce de bruit, pendant un moment bien court, il est vrai ; puis le travail re commence. 11 est d'autant plus facile de reconnaître ces divers bruits pendant le premier jour et la nuit suivante, que les abeilles n'ont pas encore établi de gardes régulières, comme cela a lieu dès le lendemain. II n'y a point non plus de ventilatrices à poste fixe ; on voit clairement que le gouvernement n'est pas encore organisé. Cependant cette absence d'au-

torité n'empêche pas les cirières de continuer leur travail d'élaboration et de procéder à la construction des premiers rayons.

Bientôt une des abeilles faisant partie du groupe immobile dont l'abdomen laissait échapper ces petites feuilles transparentes dont j'ai parlé, se détache de la masse, traverse la foule, heurtant à droite et à gauche tout ce qui s'oppose à sa marche, et se dirige droit au centre de la ruche, où par un mouvement rapide, accompagné d*un tremblement singulier, elle se fait faire une place suffisante pour se livrer au travail que je vais décrire.

Elle insinue l'extrémité d'une de ses jambes de la troisième paire dans l'espèce de poche placée sous l'écaille d'un des anneaux de son abdomen, et saisit avec ses crochets la matière transparente conservant la forme de l'écaillé qui lui a servi de moule ; elle l'enlève et la porte à sa bouche en la faisant tourner et en présentant successivement les différentes saillies qui offrent le plus de prise aux dents. Cette matière, après avoir été mâchée, sort de la bouche de notre ouvrière sous la forme d'un ruban qu'elle enduit avec sa langue d'une espèce de liqueur blanchâtre, et alors on reconnaît facilement que ce petit ruban est de la véritable cire. Après avoir encore pétri et haché cette cire en parcelles très-menues, l'abeille la colle contre la voûte de la ruche. Prenant ensuite les écailles qui sortaient d'entre ses autres anneaux, elle leur fait subir la même préparation, après quoi elle se retire et une autre abeille vient la remplacer.

Un grand nombre de cirières se succèdent sans relâche, et l'ouvrage avance rapidement; mais la construction ne forme eacore qu'une espèce de muraille raboteuse, inégale, d'un millimètre d'épaisseur sur vingt-deux à vingt-sept de longueur et quatre à cinq de hauteur.

Si vous voulez assister à l'édification des gâteaux , regardez cette petite abeille (une des vieilles) qui s'avance ; voyez comme elle tourne autour de ce bloc de cire presque informe, dont elle semble prendre les dimensions; maintenant elle va sculpter ces alvéoles qui sont l'objet de notre juste admiration. Se plaçant au centre d'un des côtés, elle travaille avec ses dents, se servant .

de sa langue pour humecter la cire et de ce que l'on nomme improprement sa trompe pour polir et unir les parties entre elles. Ayant bientôt épuisé la liqueur qui sert à rendre la cirç malléa- Langue ble^ ou pcut-êtrc se trouvant fatiguée, elle se retire, et uue autre abqjUe lui succède immédiatement. Gelle-ci continue l'ouvrage commencé, tandis que deux autres ouvrières, s' étant placées sur le bloc en construction, mais du côté opposé, commencent deux autres cellules, et, sans s'être servies d'autre instrument que ceux dont la nature les a douées, c'est-à-dire leurs antennes, leurs jambes, leur langue et son fourreau, elles parviennent à mesurer la distance avec une exactitude extraorji*

naire, de manière à conserver à leur ouvrage cettç admirable symétrie qui a de tout temps excité l'étonnement des savants eux-mêmes.

Pendant ce temps, les cirières continuent à prolonger le mur, el, à mesure que les premières cellules se construisent, de nouvelles sont ébauchées. Un grand nombre d'abeilles -pouvant alors s'en occuper en même temps, l'ouvrage avance avec une rapidité merveilleuse.

Mur de cire, premier alvéole»

Dès que le premier rayon a atteint de Q™,05 à 0™,08 de hauteur, les abeilles en commencent simultanémcîit deux autres à O^^OS de distance du premier. C'est donc la position du premier qui détermine presque toujours celle des autres et de toutes les constructions subséquentes.

Voilà comment les abeilles procèdent à rédification

de ces charmants ouvrages en cire, si réguliers, si

parfaits, que l'homme le plus habile ne pourra jamais

en produire que de grossières imitations !

•Il arrive cependant que les abeilles n'observent pas

toujours cet ordre admirable, cette précision surprenante qui nous confond ; on remarque souvent, en dépouillant les ruches, des rayons grossièrement travaillés, à peine ébauchés, tout contournés, et qu'on serait tenté d'attribuer à d'autres êtres qu'à ceux qui ont élevé ces constructions légères et élégantes dont la perfection est incomparable.

Il serait difficile de donner de ces faits une explication complète. Cependant j'ai remarqué que les abeilles abandonnées à elles-mêmes offrent rarement ces bizarres constructions, tandis que celles qui sont dérangées dans leurs travaux, celles que Ton nourrit, comme cela arrive quelquefois chez les apiculteurs novices ou ignorants, paraissent oublier les règles de leur architecture. Il suffit souvent de changer l'orientation de leur demeure pour les engager à disposer autrement les édifices déjà commencés.

Cet affaiblissement de l'instinct des animaux soumis à l'empire de l'homme est, au reste, un fait reconnu. Les abeilles ne pouvaient échapper à cette loi qui fait perdre au castor son talent constructeur, aux oiseaux domestiques l'art de se bâtir un nid, et 'qui rend le ver à soie incapable désormais de pourvoir de lui-même à sa nourriture.

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