CHAPITRE VI
Raehe des bols, de m. Frémlet.
Passons à la forme de ruche qu'un ancien officier de Ja grande armée a imaginée, et qu'il pratique avec succès depuis un grand nombre d'années. Combien il est à regretter qu'un homme aussi intelligent n'ait pas voulu s'astreindre à étudier les auteurs qui ont écrit sur les abeilles ! Il aurait pu se convaincre, en répétant les expériences d'Huber, par exemple, que les observations de cet illustre apiculteur sont, en général, d'une exactitude scrupuleuse, et il aurait évité de présenter, dans son intéressant ouvrage, certains faits concernant l'histoire naturelle des abeilles sous un faux point de vue : ce qui peut nuire à la confiance qu'il mérite à tant d'égards/^Gela dit, je m'empresse de reconnaître que M. Frémiet a rendu un très-grand service aux personnes qui habitent les bois et autres lieux isolés. Sa ruche est peut-être difficile à exploiter» et il faut Ime grande habitude pour enlever la case intérieure qu'il nomme magasin.
VARIÉTÉS DE RtCIIES. 195
Voici, au reste, Topinion d'un apiculteur que sa place relient au milieu des forêts. M. Merville, pratiquant cette ruche, pouvait mieux que personne en apprécier l'utilité.
a La ruche des bois est, en effet, particulièrement destinée aux personnes qui ont la facilité de placer
Ruche de H. Frémiet.
leurs ruchers dans les forîts, dit M. Mesrville; en conséquence, son auteur a tâché d'allier la solidité aux autres conditions nécessaires à une bonne ruche. Elle est un peu difficile à exploiter, il est vrai; elle demande certaines précautions auxquelles le commun des apiculteurs ne voudrait peut-être pas s'astreindre; mais, à cela près, c'est une excellente ruche.
« On dira peut-être que ce n'est pas encore là la
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ruche modèle que cherchent les apiculteurs, que c'est une ruche de circonstance, bonne dans un lieu, mauvaise dans un autre. Mais qui donc l'offrira, cette ruche nouvelle? Personne, jusqu'à présent, ne l'a encore inventée. J'ajouterai même qu'il est impossible d'en trouver une qui soit parfaite sous tous les rapports. Mais écoutez, en attendant, ce que je sais 5 l'avantage de la ruche des bois. Et d'abord voici sa description, que j'extrais de l'ouvrage de cet apiculteur :
c< Cette ruche est d'une seule pièce ; elle est faite en c< planches de sapin fortement clouées et peintes à VI trois couches à l'huile. Sa hauteur est de 0",66 ; « l'intérieur présente un carré long dont un des côte tés de l'angle a 0",33 ; l'autre, 0"',24. Elle est ren- « forcée et en haut et en bas par des linteaux ; ceux « de la parlie inférieure sont placés dans l'intérieur, « aux deux tiers de la ruche ; à partir du bas, on cloue « deux autres linteaux qui soutiennent un plancher a sur lequel pose un magasin que le propriétaire vide ce avec précaution à l'époque ordinaire de la récolte, a te dessus de la ruche est fermé par une planche « fixée au corp^-avec des attaches en fer battu, leste quelles sont arrêtées avec des clous à vis. Cette planée che appuie sur le couvercle du magasin, qui est ce en petits lambris, et remplit autant que possible ce tout le vide depuis le plancher jusqu'au couvercle ce de la ruche ; il faut avoir soin d'y attacher solidece ment des poignées pour le tirer.
« Ce magasin pèse ordinairement 10 kilograra-
« mes ; si on y ajoute la force que l'on doit employer « pour rompre les soudures des abeilles, il fau- (c dra une force de 50 kilogrammes pour le manœu- « vrer. »
c< M. Frémiet se sert aussi d'une seconde espèce de ruche qui se compose de deux boîtes de même dimension, posées l'une sur l'autre, avec des trous de communication. C'est là une imitation de la ruche Palteau. Ainsi je n'en dirai pas davantage sur cette dernière ruche.
« Comme les bois solitaires sont souvent fréquentés par des maraudeurs, M. Frémiet a imaginé de placer ses ruches par divisions de dix, dans un rucher solidement construit. On les lie ensemble par des attaches de fer, des écrous, etc., de manière à rendre le vol ou le pillage très-difïîcile aux hommes et aux bêtes friandes de miel. Vous comprenez que ces précautions ne sont pas inutiles lorsqu'on place les ruches loin de toute surveillance.
« La dépouille de ces ruches m'a paru d'abord très-embarrassante; mais, à force de patience, je suis venu à bout d'opérer sans trop de difficultés. C'est un vrai plaisir pour moi d'aller avec mon garde-chasse, homme très-adroit, recueillir l'excellent miel de mes abeilles. Pris sur les fleurs sauvages de la forêt, il est très-aromatique, préférable, sous tous les rapports, h celui qu'elles trouvent dans les plaines à grande culture. Mon rucher, ou plutôt mes ruches, ne sont pas très-nombreuses. Eh bien ! je me fais, bon an mal an, près de 120Ô francs, grâce à la ruche de M. Frémiet.
c< Mais ce qui vous parailna surtout très-ingénieux dans l'ouvrage de cet auteur, c'est la manière dont il apprend à faire une petite source artiiîcielle à Tusage des abeilles : procédé sans lequel je n'aurais pu en garder dans le canton où j'ai établi mon rucher, car il n'y a pas de ruisseau dans un rayon de près d'une demi-lieue. Or, dans les chaleurs, elles eussent péri sans les précautions que j'ai prises d'établir deux ou trois sources artificielles dans le voisinage de mes ruches.
ce Comme on ne rencontre pas toujoui's de l'eau dans les endroits déserts, je vais donner une description des sources artificielles : on place sur deux traverses de bois un vieux tonneau ou cuvier qu'on remplit entièrement de mousse bien tassée ; ensuite on y verse aulant d'eau qu'il en peut contenir, et on le recouvre avec une forte couche de mousse, laquelle est elle-même recouverte de terre ou de sable ; le lendemain, on perce le tonneau avec une mèche trèsfine, afin que l'eau ne tombe que goutte à goutte. On place sous la gouttière un coussinet de mousse dans un vase ou sur de la terre glaise ; ce coussinet s'entretient mouillé et est suffisant pour abreuver les abeilles de trente ruches. Un tonneau ordinaire, coulant goutte à goutte, dure près de deux mois, et l'eau en est aussi fraîche et aussi limpide que celle des sources. Ne semble-t-il pas que par son système de ruche, si bien adapté aux habitants des forêts, et son ingénieux procédé de source artificielle, cet apiculteur a effacé bien des erreurs en histoire naturelle?»
TARIÉTÉS DE RUCHES. i9(^
Je regretterais sincèrement que Ton prît mes justes observations pour une critique malveillante. M. Frémiet a certainement droit aux éloges et aux remercîments des éleveurs d'abeilles ; mais s'ensuit-il de là qu'on ne doive pas le blâmer d'avoir obstinément repoussé les instructions de ses devanciers? C'est luimême qui l'avoue, ou, pour mieux dire, qui en tire vanité. Il se serait pourtant préservé de bien des erreurs, s'il eût commencé par étudier ce qu'il voulait enseigner aux autres.
On me demandera peut-être quelles sont ces erreurs et de quelle conséquence elles peuvent être dans la pratique de l'apicultune. D'abord M. Frémiet attribue à la fermentation du miel une partie de la chaleur qui règne dans les ruches. Celle erreur n'est pas de nature à nuire aux apiculteurs, au contraire ; mais en voici d'autres qui peuvent leur être très-préjudiciables. 11 avance que le miel est la seule nourriture des larves. J'ai démontré précédemment que cette assertion peut favoriser la funeste habitude des gens de la campagne d'enlever le pollen comme inutile et même nuisible aux abeilles* M. Frémiet prétend que la reine vit tout au plus deux ans. J'en ai suivi et observé plusieurs, pour ne pas dire un grand nombre, <lont l'existence s'est prolongée au delà de deux et trois ans ; quelques-unes ont atteint leur quatrième année; deux avaient cinq ans lorsque je lésai perdues de vue. M. Frémiet est encore dans le doute sur la matière première de la cire ; il penche à croire que le pollen en est l'élément. Je ne m'arrêterai pas à d'au-
très erreurs qui déparent son ouvrage. II est fâcheux qu'un homme doué d'autant d'aptitude et de patience ait youhi s'isoler et avancer dans là carrière parcourue avec tant d'éclat par les Réaumur, les Bonnet, les Maraldi, les Schirac et les Huber, sans daigner s'instruire et profiter des travaux consciencieux de ces illustres savants.