‹ Les abeilles et l'apicultureChapitre 24 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

B««he de M. NmiU

Parmi les productions extravagantes, on peut placer la ruche de M. Nutt, et, ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'à raison même de Tétrangeté de l'invention, cette ruche a eu un moment de véritable vogue.

La ruche Nuit est extrêmement compliquée ; elle est composée de six parties : un socle, un pavillon cenlral, quatre boîtes latérales, une boîte octogone, une cloche en verre, un tiroir renfermant un plat pour la nourriture des abeilles, d'autres -tiroirs avec des charnières, de faux tiroirs latéraux qui sont des espèces de vestibules, uii chapeau, des fenêtres vitrées, des tuyaux de fer-blanc perces de trous, servant à placer les thermomètres.

Tout cet attirail, bien propre à effrayer un modeste cultivateur, a ébloui au contraire les apiculteurs novices et les gens du monde ; de sorte qu'on peut dire en toute vérité que ce qui a valu à celte ruche la vogue incroyable dont elle a joui, c'est précisément son extravagante complication.

ce Je m'en suis enthousiasmé à raison même de toutes ces complications, me disait le docteur G., auquel un de ses amis en avait adressé une avec l'ouvrage de M. Nutt expliquant la manière de s'en servir, et, pendant deux ans, j'ai essayé vainement de réaliser les admirables promesses de l'auteur, mais, hélas! sans obtenir de succès. »

Ruche dtî M. Nuit.

Voici ce que disait l'instruction :

c< On peuple le pavillon central comme une ruche ordinaire, et, quand on y place d'abord un essaim, toutes les communications avec les autres boîtes doivent être interceptées; on ouvre seulement la feuille de fer-blanc qui établit la communication entre ce pavillon et le tiroir, et on laisse ce tiroir enlr'ou-

vert. Les abeilles se livrent à leurs travaux, rentrent dans le tiroir, et de là montent dans la boîte comme elles le feraient dans une ruche ordinaire, mais avec cet avantage, que les animaux nuisibles ne peuvent y pénétrer aussi aisément que dans les autres ruches.

(c Quand les symptômes de l'essaimage se manifestent, il faut prévenir la fuite de l'essaim en élargissant le domicile des abeilles, et pour cela on tire la feuille de fer-blanc qui sépare le pavillon delà cloche de verre, et les abeilles, trouvant l'espace nécessaire, n'essaiment pas et demeurent dans cette nouvelle portion de la ruche.

« Lorsque, au bout de quinze à vingt jours, on reconnaît aux mouvements qui ont lieu dans la ruche qu'il va sortir un essaim secondaire, on agrandit encore le domicile en tirant la feuille de fer -blanc qui interceptait la communication entre le pavillon et l'une des boîtes latérales, et le surplus de la population s'installe dans cette boîte au lieu de chercher à essaimer au dehors.

« Enfin, si les mêmes symptômes apparaissent une troisième fois, on ouvre la communication entre ce pavillon et la seconde boîte latérale, el les abeilles s'y établissent de nouveau.

(c Avant d'ouvrir la communication, il faut frotter avec un peu de miel liquide l'intérieur des boîtes, surtout dans le voisinage des ouvertures de communication, et comme il devient nécessaire, par suite de l'élargissement du domicile des abeilles et de leur nombre croissant, de leur ouvrir de nouveaux pas-

sages, on enlève les feuilles de fer-blanc qui bouchaient les trous semi-circulaires du socle, et on les remplace par les feuilles percées de trous par lesquels les abeilles passent dans les faux tiroirs pour se répandre dans la campagne.

ce Ce qu'il y a de remarquable dans ces ruches, assure M. Nutt, c'est que Tessaim peuple d'abord dans le pavillon du milieu et continue à peupler même après qu'on a élargi le domicile des abeilles. La cloche et les deux boîtes latérales servent aux abeilles à apporter la récolte, à l'emmagasiner, et non pas à déposer des œufs et à élever du couvain. Cette particularité explique comment le miel qu'on obtient est toujours blanc, sans mélange de pollen qui, dans les ruchf^s ordinaires, s'échauffe, fermente et colore le miel.

« Pour faire la récolte du miel dans cet appareil, on enlève la boîte octogone qui recouvre la cloche en verre, on passe entre celle-ci et la planche mobile qui recouvre le pavillon central un fil de métal pour détruire l'adhérence qui existe entre ces deux parties, puis on glisse une feuille de fer-blanc sous la cloche, et on l'enlève. On transvase le produit, on replace la cloche sur le pavillon et on tire la feuille de fer-blanc pour rétablir la communication. Il faut faire attention dans cette opération de ne pas enlever la reine dans la cloche, et, s'il en était ainsi, ce qu'on reconnaît facilement à l'agitation des abeilles qui viennent se grouper sur cetle cloche, il faudrait la replacer et attendre un autre moment favorable et un beau jour pour faire la récolte.

c< Quand on a opéré avec succès, on place doucement la cloche à Tombre, à douze ou quinze mètres de la ruche, en la couvrant d'une étoffe noire et la soulevant un peu pour permettre la sortie des abeilles, qui ne tardent pas à Tabandonner et à retourner à la ruche mère.

ce On en agit de même lorsqu'on veut récolter le miel des boîtes latérales ; seulement il faut, la nuit qui précède cette récolte, ouvrir en entier les portes qui ferment les faux tiroirs, pour que les abeilles, frappées par le froid, émigrent dans le pavillon du milieu, où la température est plus élevée.

ce Un des points les plus curieux de la méthode de M. Nutt est l'emploi du thermomètre et de la ventilation dans le gouvernement des abeilles. Cet apiculteur avait remarqué, ainsi que beaucoup d'autres observateurs l'avaient fait avant lui, que les abeilles, surtout dans les temps chauds, agitaient continuellement leurs ailes sans changer de place et avec vivacité pour rafraîchir l'intérieur de la ruche et y opérer une douce ventilation. L'abbé Délia Rocca, afin de prévenir l'élévation de la température, qui a lieu quelquefois dans les ruches, soit par suite de la chaleur de l'air extérieur, soit par Taccumulation de la population, avait conseillé de procurer cette ventilation en pratiquant dans la ruche quelques ouvertures pour aérer les abeilles ; mais il ignorait le parti avantageux qu'on peut retirer d'une ventilation bien entendue, et c'est ce que M. Nutt paraît avoir observé avec soin et mis à profit. Afin dé régler la température dans Tinté-

ti06 TROISIÈME PARTIE.

rieur de la ruche, M. Nuit se sert d'un thermoieètre qu'il suspend dans le tuyau de fer-blanc perforé. Ce luyau est placé sur l'ouverture pratiquée au sommet des boîles latérales, et s'appuie, au moyen de la plaque carrée qui le surmonte, sur la gorge pratiquée sur cette ouverture. Le tout est recouvert du tampon qui est mobile, de manière qu'en le soulevant on puisse lire le degré marqué par le thermomètre. La règle est de ne pas laisser la température intérieure de la ruche tomber au-dessous de 20" centigrades et monter au-delà de 25"* à 50**, qui est le degré le plus convenable pour les abeilles. Dès que celte température est dépassée, il faut ventiler en ouvrant le couvercle ; il s'établit alors un courant d'air qui entre par les faux tiroirs, traverse la ruche et vient sortir par l'ouverture supérieure des boîtes. En hiver, où les abeilles doivent être engourdies, une température même assez basse ne leur est pas nuisible. Il ne faut pas craindre de placer la ruche dans un lieu sec, tranquille et d'une température constamment froide.

« Au moyen de ces précautions, l'air est renouvelé dans l'intérieur de la ruche, et la chaleur y est modérée ; les abeilles sont plus vives et plus actives et ne sont pas obligées d'employer leur temps à battre des ailes, ou forcées de passer en dehors de la ruche, en grappes ou en boule, pendant vingt à trente jours de la plus belle saison, le temps que, dans le nouveau mode, elles emploient en travaux utiles et productifs pour l'homme.

« L'essaimage ayant lieu, suivant la plupart des^

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obser^teurs, par suite de la haute température qu'une population abondante produit au sein de la ruche, on prévient ainsi par la ventilation la fuite des essaims, surtout quand on augmente en même temps l'étendue de la demeure des abeilles.

ce En donnant de Tair frais à la ruche par les boîtes latérales, on contraint la reine à demeurer continuellement dans le pavillon central, où elle continue à procréer, et où règne la température la plus favorable à la ponte et à l'éducation des larves. Les autres travaux de la ruche n'exigent pas une température aussi élevée; les abeilles ne déposent dans la cloche et dans les boîtes latérales que du miel et pas de pollen, qui étant destiné à la nourriture du couvain, est transporté par elles dans la boîte du milieu, ce qui donne un produit de meilleure qualilé et fort abondant. »

Voilà le système de ruche qui avait semblé au docteur G., le nec phis ultra des perfectionnements possibles. Cependant c'est à tort que Ton a attribué ce genre de ruche à l'imagination inventive de M. Nutt, puisque M. Ravenel en est proprement l'auteur; mais le premier l'a tellement compliquée qu'il était juste de lui laisser une large part dans l'honneur de celte invention. On s'en souvient peutêtre, à Tapparition de cette ruche tant vantée, tous les riches voulurent en avoir ; la reine Victoria donnant l'exemple, il n'y avait pas un château en Angleterre où l'on ne trouvât la ruche Nutt. Or, si Ton suit nos modes de l'autre côté du détroit, nous tâchons

(rimiter nos voisins dans toutes les innovations. On vit donc de semblables ruches dans les demeures princières, et tous les grands seigneurs voulurent se procurer cette innocente satisfaction. La ruche Nutt bouleversait toutes les têtes. D'ailleurs, on affirmait que les abeilles y travaillaient avec tant de courage qu'on pouvait récolter au moins iOO kilogrammes de miel par chaque ruche et par année. Et ce compte ne paraissait pas exagéré, puisque M. Nutt avait recueilli dans une seule ruche, pendant le courant de l'année 1828, 148 kilogrammes de miel de qualité supérieure.

On voit, d'après cela, que le docteur G. avait eu bien des motifs pour adopter la ruche et la méthode de l'apiculteur anglais. En y réfléchissant mûrement, on se serait dit pourtant que, les fleurs de l'Angleterre ne contenant pas plus de miel que celles qui croissent en France, et les abeilles n'y étant certainement pas plus habiles, il était impossible qu'elles y fissent d'aussi brillantes récoltes.

On ne pouvait cependant suspecter la véracité d'un homme comme M. Nutt ; il y avait donc tout un mystère à pénétrer. Ce tiroir plein de miel ou de sirop de dextrine n'a-t-il pas largement suppléé aux fleurs de TAngleterre? c'est ce qui m'a paru le plus probable quand j'ai su que c'était là son usage et qu'on avait soin de le tenir toujours rempli d'une liqueur sucrée. Certes, on aurait eu bien raison de tenter cette transformation de sirop de dextrine en un miel précieux. C'eût été une spéculation admirable. Malheureuse-

ment l'abeille ne peut rien créer ; elle recueille et ne change ni la qualité, ni la couleur, ni le parfum des matières sucrées. Au reste, le sirop de dextrine, qui paraît plaire d'abord aux abeilles, finit par altérer leur santé ; lorsqu'elles en prolongent Fïisage, elles pçrdent leurs forces et leur vivacité. La reine, n ayant pas une alimentation appropriée à ses fonctions, languit ; sa ponte en souffre, et la ruche, qui paraissait si prospère au commencement, ressemble bientôt à un hospice d'abeilles. Ayant fait part un jour de ces réflexions au docteur G., il convint qu^ayant suivi les indications de M. Nutt, sa ruche avait offert bientôt l'aspect le plus déplorable.

On peut dire que, si le système de M. Nuit a excité un moment d'engouement universel, il a été suivi bientôt d'une désillusion complète. Au reste, ce qu'il y a de vraiment fâcheux dans ces élans d'enthousiasme, c'est que le dégoût, qui en est la conséquence inévitable, fait le plus grand tort à l'industrie mellifère.

M. Nutt, qui a donné d'assez amples notions sur les abeilles, sur leure mœurs, sur leurs besoins, est tombé dans de singulières erreurs. Ainsi il regarde l'essaimage comme une chose inutile, propre seulement à donner de l'embarras. D'après cette idée, il emploie tous les moyens possibles pour le prévenir, l'empêcher même. Eh bien, quand il n'y aurait que cette seule erreur dans son système, elle suffirait pour qu'on dût le rejeter entièrement ; car c'est la plus funeste mesure qu'il soit possible d'imaginer, la plus oontï;aire au bien-être et à la prospérité des abeilles.

Je n'ai pas besoin de rappeler ce que j'ai dit sur Tâge des reines, sur l'époque de leur fécondité, sur le rétrécissement des alvéoles occupés par leurs larves, M. Nuit ne récoltant jamais le pavillon du milieu, oblige les abeilles à élever toutes les larves dans ce pavillon, et, dès la seconde année, le rétrécissement des alvéoles occupés successivement par plusieurs générations de larves doit être très-sensible.

Je pourrais relever bien d'autres erreurs ; mais à quoi bon ? La méthode Nutt est complètement abandonnée, du moins en France, et je ne l'aurais pas même mentionnée si, aujourd'hui encore, on ne voyait des gens instruits adopter aveuglément les systèmes les plus extravagants.

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