CHAPITRE VIII
Ruches ù. feuillets de M. Uuber.
Ruches A cadres mohlles.
C'est une vérilable satisfaction pour moi que d'entrelenir mes lecteurs de la méthode de M. Huber; rien, dans la forme de ruche ni dans le système de cet illustre naturaliste, ne vient heurter le bon sens de l'éleveur d'abeilles. M. lluber ne se pose point en maître qui commjmde l'adoption de sa ruche, il n'affirme point que hors sa méthode il n'existe que des systèmes absurdes, impraticables. Et c'est pourtant lui qui est l'unique inventeur de la ruche à feuillets; lui seul aurait droit d'exiger d'être cru sur parole, car c'est à lui que nous sommes redevables des plus belles découvertes et des notions les plus justes et les plus exactes sur les mœurs des abeilles et sur leurs* travaux, sur l'utilité et l'emploi du pollen, sur l'usage et la nature de la propolis, sur la sécrétion et l'origine de la cire ! Son fils nous a initiés aux plus secrets mystères de l'adwiirable édification des rayons, dont on n'avait
nulle idée avant lui. Et cependant, avec quelle modestie tout cela est expose ! Point de ces affirmations ari^gantes qni choquent le lecteur et sont presque toujours controuvées.
Ruche à feuillets de M. Hubcr.
La ruche de M. Huber, dite ruche à feuillets ou en linre^ se compose d'un certain nombre de châssis ou feuillels, ayant chacun 0",50 de hauteur sur 0",30 de largeur. Chaque montant a 0",03 d'épaisseur sur 0",04 de largeur. Aux deux extrémités de's huit châssis, se trouve un feuillet destiné à recevoir un vitrage à sa partie intérieure. Deux traverses plates de 0",52 de longueur sur O^^OS de largeur et O^^Ol d'épaisseur entrent dans le milieu de la hauteur et des deux
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VARIÉTÉS DE RUCHES. S1f>
côtés des deux châssis vitrés, dans la partie qui fait saillie en longeant le côté des huit feuillets, et reçoivent dans des trous espacés une petite broche de fer. Pour bien assujettir le tout ensemble, on a quatre épingles en bois, amincies à leurs extrémités ; on les enfonce sur la broche de fer, qu'elles embrassent, jusqu'à ce que le tout soit solidement réuni. L'entrée des abeilles doit se pratiquer dans l'épaisseur du lablier, au-dessous d'un des châssis vitrés. Cette disposition est préférable à celle qu'on établit ordinairement en plaçant l'entrée du côté où les feuillets se réunissent.
L'usage de cette ruche pour les observations est fort simple. Lorsqu'on veut surprendre les abeilles dans leurs travaux, on fait glisser le long des traverses les deux châssis portant les volels, et on écarte avec précaution les feuillets, qu'on rapproche ensuite. En faisant cette visite avec douceur, on n'excite point la colère des abeilles. Quant à la dépouille, on enlève les châssis opposés à l'entrée, parce que ce sont ceux où les abeilles placent leurs provisions.
Les ruches destinées à rester en plein air sont couvertes d'un petit toit formé de deux planches clouées sur deux autres faisant triangle, pour cacher le vide qui se trouve sous le toit.
Selon M. Huber, on place une portion de gâteau au centre de la partie supérieure de chaque châssis, afln que les abeilles continuent leur travail dans le sens voulu ; comme chaque châssis contient un rayon, pour que rien ne dérange et ne puisse troubler les abeilles
lorsqu'on ouvre la ruche, on fixe cette portion de gâteau au moyen d'une légère traverse de bois clouée d'un montant à l'autre et placée environ aux deux tiers de la ruche, à partir du bas. Comme il est assez difficile de faire tenir ce gâteau sans qu'il incline à droite ou à gauche par le poids des abeilles qui &'y tiennent accrochées et qui le rognent avant de le souder, voici le procédé que j'ai imaginé pour obvier à cet inconvénient :
On choisit une portion de gâteau du petit modèle, bien propre, mais de couleur rousse ; car la cire qui est encore blanche, n'ayant pas été propolisée, est très-cassante et ne présente pas assez de solidité pour supporter le poids des abeilles. On en coupe une tranche mince, bien droite, ayant au plus 0",03 de haut sur 0"08 ou 0",10 de large, et on a soin qu'elle soit placée dans la même position qu'elle avait dans la ruche d'où on l'a tirée. On sait que Talvéolecst construit par les abeilles de manière que l'ouverture se trouve un peu plus élevée que le fond, afin, probablement, que le miel ou la larve soient attirés par leur pesanteur vers le fond, contre les trapèzes : il est nécessaire de poser ce rayon régulateur sous l'inclinaison convenable. On le colle avec de la gomme arabique épaisse, ou même tout simplement avec de la colle de menuisier, bien au milieu de la traverse supérieure de la ruche, c'est-à-dire au haut de la ruche, en sorte que tous les gâteaux voisins puissent se trouver à égale distance. Au reste, une fois que les abeilles ont suivi le plan des deux ou trois rayons qu'on a placés pour
les diriger, il n'est nullement besoin de continuer à les guider pour les châssis suivants ; il suffit d'écarter ceux où elles ont travaillé, et de placer un châssis vide entre chacun de ceux qui ont un commencement de prolongation.
Cette disposition de ruche par feuillets a inspiré de nombreuses imitations. Féburier d'abord, puis d'autres apiculteurs, se sont emparés du principe, qui consiste à obtenir que les abeilles placent un rayon dans une espèce de cadre qu'on puisse enlever sans toucher aux autres cadres ou châssis; puis, en rapprochant ceux-ci, ou en substituant un cadre vide à celui qu'on enlève, on reconstitue la ruche sans tuer d'abeilles, sans même les troubler d'une manière fâcheuse.
Quelques personnes ont imaginé de mettre de trèsfaibles cadres dans une caisse de bois, toujours en observant les mêmes dispositions. Elles ont obtenu plus de sécurité pour les abeilles, qui ne risquent pas d'être écrasées quand on rapproche les châssis ; mais l'observation y perd presque tous les avantages que procure la ruche primitive.
Un officier russe, M. deSablonkoff, a présenté à la société polytechnique française une traduction de la méthode d'un de ses compatriotes, officier comme lui, et auteur d'un ouvrage sur les abeilles qui a reçu le plus brillant accueil en Russie. Cet apiculteur distingué a imaginé de placer les cadres dans le corps d'une grande ruche en bois, de la forme à peu près de celle de M. Frémiet. M. de Prokopovitsh a même
2ifi TROISIÈME PARTIE.
fondé, dans sa propriété, une école d'apiculture qui ne compte guère moins d'une centaine d'élèves venus de tous les points de la Russie. Son traducteur
Ruche de M. de Prokopovish.
ne tarit pas sur le succès immense de cette nouvelle méthode ; mais je ne saurais en juger sans être accusé de témérité. C'est, au reste, à peu près la même forme, ou plutôt la même disposition de châssis dans un corps de ruche, qu^on a pratiquée en France quelques années après; mais, en adoptant le système
VAPiIÉTÉS DE RUCHES. 217
russe, on a réduit considérablement les proportions de la ruche.
Une chose m'a frappé dans cet opuscule, et a suffi pour m'inspirer une certaine défiance. M. de Sablonkolî affirme que son compatriote a réuni dans son vaste jardin deux mille huit cents ruches ! . . . Or, estil possible que les abeilles de deux mille huit cents ruches puissent trouver de quoi subsister dans un jardin, quelque vaste qu'il soit, et lors même qu'il serait couvert de fleurs pendant toute Tannée ?
M. de Sablonkoff parle, sans en donner même un simple résumé, des découverles imporlantes faites par ce trop riche propriétaire d'abeilles ïl assure qu^ M. de Prokopovilsh n'a recueilli ces précieuses notions que pour les appliquer au perfectionnement de sa méthode, et non pour en tirer vanité ; en conséquence, il n'a pas jugé nécessaire de les communiquer au public, ce que nous devons sincèrement déplorer. Dans son admiration pour cet apiculteur si modeste, M. de Sablonkoff s'écrie : ce En un mot, cette éducation (des abeilles), telle que M. deProkopovitsh l'entend et l'enseigne à ses élèves, présente la réunion la plus parfaite de la science et ses applications. »
Est-ce pour nous inspirer le désir d'aller nousmêmes puiser cette science perfectionnée à sa source, que M. de Sablonkoff s'arrête après avoir prononcé cet éloge pompeux? et comment ne se trouve-t-il pas un seul Français dans ce vaste empire qui ait assez de patriotisme pour nous envoyer une traduction de l'on-
vrage, s'il existe, ou du moins des détails précis sur les importantes découvertes de l'apiculteur russe?
Quant à la forme de sa ruche, M. de Prokopovilsh semble s'être inspiré de celle de M. Ducouëdic, parles vastes dimensions au'il lui a données et sa division
Ruche polonaise.
en trois portions ; mais il s^en éloigne en ce que celle de l'apiculteur français est formée de trois corps de ruches ou hausses, tandis que l'autre est d'une seule pièce. Du reste, Tun et l'autre opèrent chaque année la récolte d'une des divisions.
Sousd'autres rapports, M . de Prokopovitsh laisse bien loin derrière lui les apiculteurs des autres nations. C'est lui qui le premier a imaginé les cadres mobiles dont M. Debeauvoy a profité plus tard. Et, en effet, la ruche de ce dernier n'est, à proprement parler, qu'une
imitation de la case supérieure de la ruche russe. Mais ce qui fait le triomphe de celte dernière, c'est Tidée tout à fait originale de son auteur. M. de Sablonkoff, son traducteur, s'exprime ainsi à ce sujet :
(( C'est à M. de Prokopovitsh qu'appartient le mérite d'avoir éloigné toutes les difficultés par une opération des plus simples, et si simple qu'on serait naturellement disposé à s'étonner de ce que cette idée a échappé jusqu'à présent à tous les agronomes. Elle consiste uniquement dans l'opération de retourner la ruche. »
M. de Sablonkoff termine en disant que l'industrie va faire d'immenses progrès, maintenant qu'on possède une ruche parfaite sous tous les rapports. La simplicité de leur construction rend, dit-il encore, ses ruches fort peu coûteuses.
J'ajouterai que les personnes qui voudraient se livrer à l'élève des abeilles d'après la méthode et avec la ruche de M. de Prokopovitsh n'ont qu'à s'adresser à la société polytechnique française ; ils y trouveront des ruches toutes faites au prix modeste de quarante à soixante francs, port non compris.
On sera peut-être curieux de connaître le système de ruche que M. de Prokopovitsh s'est proposé de remplacer, en un mot, de savoir quelle est la forme de ruche la plus usitée en Russie et en Pologne. Nous en offrons donc un dessin qui suffira pour en donner une idée.
On voit que ce n'est qu'une modification de l'antique tronc d'arbre encore en usage, non-seulement
dans ces vastes contrées, mais dans une infinité de lieux. En France, les habitants de la Dordogneont religieusement conservé cette forme de ruche.
Quelques années après la publication de l'opuscule de M. de Sablonkoff, un apiculteur français, M. Debeauvoys, offrait sa ruche à cadres mobiles comme un nouveau perfectionnement de la ruche Huber.
M. Debeauvoys avait d'abord exalté son système de cadres mobiles adapté aux ruches rondes ou en cloche; mais il déclare dans la dernière édition de son ouvrage qu'il renonce à se servir des ruches de celte forme, tant il s'en est mal trouvé.' Il s'arrête délinitivement à la ruche carrée, faite de préférence en bois léger.
Si la construction et la pratique de ce système de ruche sont aisées, sa description ne l'est guère ; et en lisant les instructions de l'auteur on est effrayé de la multitude de préceptes qu'il faut observer.
Dans la ruche de l'apiculteur russe, les petits châssis n'occupent qu'une partie de l'intérieur et servent uniquement à emmagasiner le miel, la reine n'y déposant jamais d'œufs. Celle de M. Debeauvoys esl,. par contre, entièrement garnie de châssis.
M. Féburier, qui a aussi cherché à perfectionner le système de cadres mobiles de M. Huber, n'avait changé que la forme de la ruche, qui lui paraissait pécher par son dessus plat. MM. de Prokopovitsh et Debeauvoys ont réduit les châssis à n'être qu'un accessoire contenu dans un corps de ruche.
Ces deux derniers ont ôlé à la ruche Huber son caractère principal, celui d'être essentiellement une ruclie d'observation ; mais, par compensation, elle a acquis, ces messieurs l'assurent du moins, un degré d'utilité publique qu'elle ne possédait pas aupara-
Ruche à cadre mobile de M. Debeauvoys.
vant. Je ne saurais établir de comparaison entre la méthode de M. de Prokopovitsh et celle de M. Debeauvoys, n'ayant pas vu pratiquer celle du premier; toutes les deux ont été reçues avec enthousiasme et ont de nombreux partisans. L'avenir seul décidera si réellement elles sont appelées à un succès durable.
Ce n'est que par une extrême simplicité et une très-grande facilité d'exploitation qu'une invention peut se flatter de réussir. Une ruche dont les frais de construction dépassent la portée du modeste culti-
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vateur ne pourra jamais devenir d'un usage général, et, par conséquent, ne sera jamais réellement utile.
Il est aussi difficile de populariser une ruche qui coûte de quarante à soixante francs de frais de construction, que d'exiger des travailleurs, des petits fermiers, des gens enfin qui ont des occupations se rieuses, de consacrer un temps précieux à redresser les rayons mal construits, à insinuer de nouveaux châssis au fur et à mesure des besoins des abeilles, de Tabondance ou de la rareté des fleurs. N'est-ce pas déjà un assez grand sacrifice que de veiller à la sortie des essaims, etc.? Au reste, le succès justifie les combinaisons les plus étranges ; faisons des vœux pour que celui de c^^s messieurs ne soit pas éphémère : ils auront rendu un grand service à la société en donnant une nouvelle impulsion à Tinduslriemel. lifère.
Maintenant, les ruches à cadres mobiles sont en grande faveur ; on les a adaptées à toutes les formes, et, au moment où M. Debeauvoys annonçait devoir être obligé de renoncer à les établir dans les ruches rondes, d'autres apiculteurs exposaient aux regards des curieux des ruches en paille et en bois léger, précisément de cette forme-là. Le système russe aura-t-il autant de durée que le système écossais, dont M. Warembcy est le dernier représentant ?. . . .
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