CHAPITRE PREMIER
Des silènes de la ^roehalne sortie des abeilles
Plusieurs personnes m^ayanl avoué qu'après avoir lu ce qui a été publié sur les essaims en général, elles s'étaient aperçues que la pratique différait beaucoup des descriptions qu'elles avaient trouvées dans les livres, et qu'elles eussent été fort embarrassées de recueillir elles-mêmes un essaim en suivant les instructions écrites même par les auteurs les plusrecommandables, cet aveu m'a engagé à suivre une marche différente et à présenter ces détails pratiques d'une manière plus frappante. En conséquence, j'ai pensé devoir mettre en aciion les divers épisodes qui précèdent, accompagnent et suivent le départ des abeilles. Pour cela, je n'avais qu'à rapporter les fails intéressants et instructifs dont j'avais élé témoin en diverses circonstances, et particulièrement chez M. X.... Ces détails s'offraient tout naturellement à mon souve-
nir, et je n'y ai ajouté que les instructions nécessaires pour donner une idée complète de ce qu'il est indispensable de faire dans certaines circonstances difficiles.
M. X.... recevait quelquefois ceux d'entre ses voisins qui s'occupaient d'apiculture, et, dans ces réunions, on se faisait mutuellement part des perfectionnements apportés à l'élève des abeilles. Plusieurs avaient adopté l'usage des essaims artificiels, comme donnant moins d'embarras ; mais M. X.... avait sagement écarté cette méthode, qui n'est bonne et utile que dans des circonstances exceptionnelles.
c< Seriez-vous bien aise, messieurs, leur dit-il un jour, d'assister en qualité d'amateurs à l'essaimage de mes ruches? voilà le temps qui se met au beau . Nicollet, mon garde-chasse, homme très-habile, trèsadroit, et de plus prophète, car il prédit presque à coup sûr le beau et le mauvais temps, vient de m'affirmer que demain trois ou quatre de mes ruches doivent jet^r leur essaim . »
Cette proposition de M. X. . , . causa un certain embarras.
c< Sans doute, répondit enfin M. Montrésor, la proposition n'est pas à dédaigner. Mais avez-vous des masques en suffisante quantité pour autant de personnes?
— J'en ai deux à votre disposition, répliquaM. X. . . Mais je vous ferai observer qu'en nous bornant au rôle de simples spectateurs, nous n'avons absolument rien à redouter des abeilles. Un essaim tout entier
viendrait se poser sur votre tète, qu'à moins de faire des gestes ou des grimaces, il n'est pas une abeille qui songeât à vous piquer.
— Ah ! en pareil cas, je défierais bien l'homme le plus courageux de rester impassible et immobile, repartit M. Montrésor.
— Aussi je ne vous engagerai pas à semr de point de réunion à l'essaim, soyez-en sûr. Permettez-moi de vous citer un fait de ce genre arrivé chez M. Lombard, et dont il rapporte les détails dans la dernière édition de son ouvrage, que j'ai là sous la main :
(X Une jeune personne qui craignait les abeilles a « été guérie delà peur qu'elles lui inspiraient par le c< fait que voici :
« Un essaim part, la reine s'abaisse à quelque disc< tance du rucher; j'appelle la jeune personne pour ce la lui montrer. Je prends cette reine; elle veut la « voir; je lui fais mettre ses gants, et la lui donne a dans la main droite, que je lui faià étendre. Nous <c sommes bientôt environnés des abeilles de l'essaim. « On m'apporte un fichu clair avec lequel je lui « couvre la tête et les épaules; l'essaim fut bientôt <c fixé à sa main, d'oùtl pendait comme à une branche « d'arbre. La jeune personne était au comble de la « joie et si rassurée qu'elle me dit de lui découvrir le <c visage. Toute la famille et des voisins étaient ac- <c courus ; c'était un charmant spectacle. On m*ap- « porta une ruche, et en frappant un coup modéré a sur le poignet, l'essaim fut logé sans accident. Ma-
« demoiselle nous dit qu il était léger comme un pa- « quel de plumes. »
— Eh bien ! puisque vous voulez piquer notre amour-propre en attendant que les abeilles essayent de piquer notre peau, je ne dois pas me montrer plus pusillanime qu'une jeune fille. Ainsi, continua M. Montrésor, nous acceptons de grand cœur voire proposition.
— Je vous attends donc demain à une heure.
— Mais, s'écria une des personnes présentes, depuis quand peut-on commander aux abeilles et les obligera presser ou retarder le moment de leur départ?...
— Il est vrai qu'il serait assez difficile de s'en faire obéir, surtout dans une pareille circonstance ; aussi ce n'est point là le moyen que j'emploie : mes ruches sont abritées par de grands arbres qui empêchent les rayons du soleil de parvenir jusqu'à elles. A midi et demi ou une heure au plus tard, il vient cependant les éclairer tou-t à coup à travers un espace vide, et alors les abeilles forment au-devant de leur demeuie ce que les apiculteurs nomment un soleil d'artifice. Or, depuis trois ans qu'elles sont à cette exposition, j'ai remarqué que mes abeilles choisissent ce moment pour essaimer. Il arrive bien parfois qu'elles sortent plus tôt ou plus lard ; mais comme NicoUet m'a prévenu qu'il y a au moins cinq essaims à espérer pour ces jours-ci, qous aurions bien du malheur s'il nes'en présentait pas un ou deux. »
Celle explication était trop péremploire pour ne
pas convaincre tout le monde; on promit d'être exact au rendez-vous.
Vers le soir, M. X et un de ses amis se dirigèrent vers le rucher, où ils trouvèrent le gardechasse en observation .
« Eh bien! mon brave, lui dit son maître, comment vont nos ruches cette après-dînée? Donnentelles toujours des signes de prochaine sortie?... Il serait assez désagréable d'avoir invité tant de monde pour assister à l'essaimage, s'il ne devait pas avoir lieu!....
— En effet, dit M,' de Lémansfeld, ce serait tout à fait contrariant; vous vous trouveriez dans la situation de ces impresari qui annoncent avec grand bruit une représentation extraordinaire, puis, au moment de lever le rideau, se trouvent obligés de venir offrir au public de très-humbles excuses par suite de l'indisposition subite de la prima donna !
— Ne craignez rien, messieurs, répliqua NicoUet ; tout arrivera comme je vous l'ai dit tantôt; nous aurons même plus d'essaims que je ne le pensais d'abord.
— Oh! tant mieux, tant mieux, fit M. X... Eh bien ! passons toutes les ruches en revue ; examinonsles les unes après les autres. . .
— Gardez-vous-en bien, dit aussitôt le gardechasse ; déranger les abeilles au moment où elles se disposent à essaimer, cela pourrait retarder et peutêtre même empêcher tout à fait leur sortie.
— Dans ce cas, repartit M. X.. .., contenions-nous
ih les observer en passant. Commençons par celle-ci; die me paraît assez peuplée; il y règne un bruit de travail Irès-significalif, car ce n'est pas la chaleur du soleil qui le produit.
— Oui, monsieur a raison; c'est un bruit de travail, et pas autre chose. Ce panier pourra jeter plus tard ; mais ce n'est pas de là que sortiront les abeilles demain; d'ailleurs monsieur sait que le soleil n'y donne guère passé six heures du matin, ainsi que sur toutes celles qui sont de ce côlé de la prairie.
— C'est vrai, Nicollet, c'est très-vrai; mais elles 5ont donc toutes en retard de ce côté.
— Oh! non, monsieur; en voici une qui jettera ^main, si rien ne vient la contrarier d'ici ce temps-là; ce sera même le premier essaim de cette année.
— Vers quelle heure? demanda M. de Lémansfeïd.
— Avant onze heures, si je ne me trompe, réplipliqua le garde-chasse. Écoutez : entendez-vous ces petits sons clairs, qui ressemblent à ceux d'une trompette en miniature?
— Ma foi, la comparaison est très-juste, fit M. X..., qui écoutait l'oreille collée contre les parois de la fuche.
Sicollet ayant ôté le capuchon qui la recouvrait, ff. de Lémansfeld se pencha à son tour, prêtant une oreille attentive à ces mille petits briiils qui se font entendre dans une ruche bien peuplée : on eût dit à les voir qu'il s'agissait d'ausculter un malade
et de déterminer si les battements du cœm^ se faisaient régulièrement ou si la poitrine était embarrassée.
ce Quel tapage! quelle confusion de sons de toule espèce! quel babil intarissable! s'écria M. deLémansfeld.
— Vous croyez donc, mon ami, que les abeilles ont réellement la faculté de parler ?
— D'après nos idées, non certainement, je ne le pense pas. Mais, comme la nature n'a rien créé d'inutile, je ne vois pas pourquoi elle aurait donné auï abeilles le pouvoir de former des sons et d'en varier les modulations à l'infini, si elle n'eût pas eu pour but de rendre cette faculté utile à quelque cbose- Croyez-vous qu'elles auraient été douées de cet avantage dont la plupart des autres insectes sont privés, si la Providence n'avait eu en le leur accordant des vues toutes particulières? Voyez les guêpes et les fourmis ; ces peuplades muettes sont également privées de Torgane de l'ouïe. Or, vous aurez pu vous convaincre que les abeilles entendent fort bien et comprennent la valeur de certains sons, ainsi que tous les insectes qui savent en produire. La cigale, n'ayant d'autre désir que celui de trouver une compagne, n'a qu'une seule note à sa disposition. Les abeilles, ayani une multitude de besoins et une grande diversité d'occupations, savent varier les modulations de leur voix. Écoutez, voici la voix de la reine; quel silence profond!... Pourriez- vous nier après cela que cet appel, ce signal, ce commandement, quel que soit h
nom que vous lui donniez, n'ait été entendu et compris de toute la population ?
— Oh! je n'en éaurais douter, répliqua M. X...; cette voijc forte et claire est bien celle de la reine. Elle seule pouvait produire une telle émotion parmi les abeilles et causer ainsi une suspension momentanée de tous les travaux. Cela est vraiment extraordinaire.
Eh bien 1 reprit M. de Lémansfeld, je dis comme
Nicollet, cette ruche ne saurait tarder à essaimer. »
Nicollet ajoula qu'à l'heure où le soleil avait éclairé la ruche, les abeilles en étaient sorties en grand nombre, formant comme une espèce de cascade audevant de leur demeure. Il fit aussi observer que l'entrée et le fond de la ruche paraissaient humides, ce qu'il attribua à la transpiration des abeilles.
« Les auteurs qui ont écrit sur les abeilles, dit M. X...., prétendent qu'un des signes le» plus certains de la prochaine sortie des essaims, c'est quand elles se tiennent au dehors de la ruche en un ou plusieurs groupes. Ils prétendent môme que ce sont celles qui doivent accompagner la reine qui reste là en attendant, suspendues en grappes plus ou moins fortes. Or, je ne vois ces essaims défaillants, comme ils les nomment, à aucune de mes ruches.
— C'est que, vos ruches étant abritées convenablement des rayons du soleil, la température intérieure ne s'y élève pas au delà du degré nécessaire aux besoins des abdiles ; elles ne sont point obligées d'en sortir pour éviter l'asphyxie, ou la chute des rayons,
ESSAIMS iNATCRELS ET ARTIFICIELS. 205
chose assez commune dans les ruches exposées à l'ardeur du soleil. »
En continuant leur visite, ils arrivèrent auprès des ruches que Nicollet avait désignées plus particulièrement comme devant essaimer le lendemain.
Les abeilles n'avaient pas cet air actif, empressé que l'on remarquait dans les autres ruches. Tantôt les gardes se promenaient tumultueusement devant l'entrée, tantôt elles la laissaient entièrement libre, comme si la ruche n'avait pas eu besoin d'être
gardée.
« Est-ce d'après toutes ces apparences que vous jugez de la sortie des essaims pour deniain? demanda M. X....; navez-vouspas recours à d'autres indices ?
— Pardonnez moi, monsieur, répondit Nicollet. Un ou deux de ces indices n'ont guère de valeur séparément, mais plusieurs réunis ensemble donnent presque la certitude d'un prochain jeton. Ce qui m'assure qu'il y aura demain des essaims, c'est que le temps se prépare à l'orage. Voyez, du côté du»)leil couchant, ces légères nuées d'un rouge si vif, et du côté opposé cette espèce de brouillard. Regardez ces arbres dont pas une feuille ne bouge.
— Oui ; mais, si l'orage a lieu cette nuit ou demain matin, adieu les essaims, dit M. X. ., .
— Ce ne sera pas cette nuit, ni demain matin, que nous aurons de l'orage, répliqua le garde-chasse. IjCS grenouilles vertes, les cigales se taisent, et les canards restent tranquilles au bord de l'eau. Si le temps se brouille, ce ne sera que dans Taprès-dînée,
tu QUATRIÈME PARTIE.
et alors les animaux n'en sentiront Tinfluenee que dans b matinée.
— Tant mieux, s'écria M. deLémansfeld^un temps orageux dispose merveilleusement les abeilles à Vessaimage.
— A demain donc, Nicollet; ayez soin de tout préparer pour bien recevoir les abeilles. A propos, s'il se présentait un essaim avant l'heure, vous nous préviendrez également.
— Oui, messieurs, vous pouvez y compter. »