CHAPITRE II
Fausse sortie des abeilles* Premier exemple de la prise d'un essaim.
Le lendemain, entre dix el onze heures, tandis que MM. X. .. . et de Lémansfeld finissaient leur déjeuner, le garde-chasse vint les prévenir que, s'ils voulaient assister au départ d'un essaim, ils devaient se hâter.
Quelques abeilles tournoyaient déjà au-dessus de la ruche et faisaient entendre ce bourdonnement clair, tout particulier, si bien connu des apiculteurs. Un moment après, une foule d'abeilles sortaient avec précipitation el s'élançaient dans les airs, où elles se balançaient en décrivant de grands cercles. En une minute la ruche se trouva presque déserte ; la population tout entière Tavait abandonnée !
Les abeilles qui revenaient des champs s'arrêtaient étonnées sur le tablier de la ruche ; on ne voyait plus de gardes se promener devant Tenlrée, et un silence profond avait succédé au joyeux bourdonnement du jour précédent.
« Où se posera donc cet essaim? s'écria M. de Lé-
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mansfeld ; je ne le vois prendre aucune direction particulière. »
En effet, l'essaim s'élevait puis s'abaissait tour à tour sans prendre aucune direction; les arbustes d'alentour étaient couverts d'abeilles fatiguées qui se posaient haletantes sur les feuilles les plus élevées. IjC bourdonnement diminuait sensiblement d'intensité, et l'on voyait un grand nombre d'abeilles reprendre le chemin de leur demeure, tandis que d'autres formaient çà et là de petits groupes agites. Peu à peu toutes rentrèrent au logis.
c( Oh ! quel dommage, s'écria M. X que ce premier essaim vienne à manquer ainsi !
— La reine est peut-être vieille ; elle n'aura pas osé s'aventurer hors de sa demeure. D'ailleurs, ce n'est probablement qu'un retard de quelques jours. »
Cependant le garde-chasse, qui avait reporté toute son attention sur une autre ruche que le soleil commençait à éclairer, mais qui n'avait encore donné aucun signe de prochaine émigration, s'écria tout à coup : « Messieurs, messieurs, attention de ce côté ! Ah! ah! nous n'aurions pas imaginé que ce panier fût si bien disposé ; mais c'est égal, nous ne lui en garderons pas rancune. Entendez-vous l'appel des trompettes? voyez, l'avant-garde fait les évolutions d'usage au-dessus du panier.... Voici le gros de l'armée qui s'avance en rangs pressés. Celles-ci n'ont pas l'air d'hésiter comme les autres. »
En effet, les abeilles se précipitaient hors de la ruche avec un empressement extrême. Quelques-unes
s'arrêtaient un instant pour lécher leurs pattes, ou pour rentrer dans son étui leur langue encore pleine du miel dont elles s'étaient repues avant d'abandonner pour toujours leur habitation. En un inslant toute la population se balançait dans les airs, speclacle qui a toujours un charme très-vif pour un apiculteur.
Formation de l'e-^saim.
« Je crois que Tessaim ne va pas tarder à se prendre, dit M. X...; le voilà qui se groupe autour de ce rameau fleuri. Comme il fait ployer ce cytise! heu-
reusement que c'est un bois flexible ; une branche de pommier se serait brisée.
— Ah ! s'écria le garde-chasse, le voilà tout à fait à notre portée : on dirait que ces pauvres mouches se sont accrochées là tout exprès pour nous rendre service.
— C'est en vérilé un de ces cas rares qui augmentent le plaisir que l'on éprouve toujours à recueillir un essaim. Je pense que nous pouvons nous passer de l'affublement ordinaire ; un simple masque de toile métallique nous suffira, ajouta M. de Lémansfeld.
— Oh ! je n'ai que faire de masque, répliqua Nicollet ; je vais tout "bonnement couper cette branche, la poser dans la ruche que j'ai préparée, et je parie ne pas recevoir un seul coup d'aiguillon.
— Ne pariez pas et mettez votre masque, lui dit M. X...; je ne veux pas que vous vous exposiez. »
La précaution ne fut pas tout à fait inutile : malgré l'extrême douceur avec laquelle le garde-chasse coupa la branche, de petits craquements irritèrent quelques abeilles qui se jetèrent sur lui ; mais grâce au masque que son maître Pavait obligé de prendre, il en fut quitte pour une seule piqûre à la main.
a Vous le voyez, mon brave Nicollet, lui dit M. de Lémansfeld, sans ce masque, vous auriez été assailli par une douzaine d'abeilles, au moins, et, si l'une d'elles vous eût piqué dans un endroit très-sensible, à l'œil par exemple, malgré tout votre courage, vous eussiez été forcé d'abandonner la branche, qui alors
ESSAIMS NATURELS ET ARTIFICIELS. m
eût éprouvé une forte secousse. Qui peut dire quelles en eussent été les suites ? Croyez-moi, il n'y a pas de vrai courage à braver inutilement un danger; c'est de la témérité, de la folie ! »
Cependant l'essaim avait été placé avec la branche dans une ruche toute préparée, et les abeilles, qui aiment à occuper la partie supérieure de leur logement, montèrent dans le haut de la ruche, où elles s'établirent déflnitivement.
En achevant la visite des autres ruches, visite que cet incident avait relardée, on obser\'a que plusieurs d'entre elles paraissaient presque désertes; les abeilles semblaient peu empressées de jouir du temps magnifique et si favorable à la récolte que cette matinée leur offrait.
«Je crois vraiment, dit M. Lémansfeld, que nous aurons plus d'un essaim cette après-midi et que nos amis ne seront pas Avenus en vain.
— J'espère en effet, répliqua M. X..., qu'ils ne seront pas trompés dans leur attente. Mais si nous allions au-devant d'eux ?
— Mettons-nous donc en route. »