CHAPITRE III
Deuxième exemple de la prise d*aii essaim.
Origine du earllion. — Des piqihres.
Et alors, devisant de choses et d'autres, les deux amis se dirigèrent vers Tavenue, à rextrémilé de laquelle se trouvait la loge du garde-chasse. De cet endroit on découvrait au loin tout ce qui se passait sur la grande route.
Ils virent un groupe de personnes arrêtées à peu de distante. Ayant reconnu parnii elles l'abbé Paslor, le docteur et M. Montrésor, ils se dirigèrent vers eux afin de s'enquérir de la cause qui les retenait fixés à cette place.
M. Montrésor les voyant venir leur cria : «Eh! venez donc; regardez cette troupe de gens courant de notre côté, frappant comme des fous sur un instrument de nouvelle espèce. J'ai cru d'abord que c'était à nous qu'ils en voulaient, mais le docteur et Tabbé m'ont dit que ce charivari était destiné aux abeilles. Or, nous regardons en vain, il n'y a pas d'essaim en l'air. »
Mais, avant quil eût achevé sa phrase, M.Montrésor put se convaincre qu'il élaitdans l'erreur et qu'il y avait en effet un essaim en l'air, car il passa audessus d'eux comme un tourbillon en faisant un grand tapage.
« Je parie que c'est noire marchand d'abeilles, dit M. X. ... Sa maison est tout à fait dans la direction d'où vient cet essaim.
— Les abeilles vont-elles donc toujours en droite ligne ? demanda M. Monlrésor.
— Oui, surtout lorsqu'elles essaiment ; si un grand arbre, une maison ou tout autre obstacle leur coupe le chemin, elles s'élèvent au-dessus, ou bien elles en font le tour et reprennent aussitôt leur première direction. Mais voici notre homme : il est suivi d'une troupe d'enfants tout heureux d'avoir une occasion de faire du bruit .
— A quoi peut servir ce tapage infernal?
— Nos lois et r usage l'autorisent, et tout à l'heure vous allez comprendre à quoi il sert. Cet essaim a pris la direction de ma propriété ; or, il serait à moi, si la loi n'autorisait pas son propriétaire à le suivre partout où il se présente avec accompagnement de cet orchestre obligé. Tenez, les voilà qui franchissent le fossé et se glissent à travers les ouvertures de cette haie. Suivons-les aussi ; nous assisterons à la prise de l'essaim.»
Tout en marchant, M. Montrésor questionnait ses collègues, plus instruit que lui des usages de la campagne.
« Ce charivari a-t-il quelque influence réelle sur les abeilles? denianda-t-il de nouveau.
— Les paysans le croient, lui fut-il répondu ; ils en sont tellement persuadés que souvent ils accompagnent leur gracieuse musique des invitations les plus pressantes adressées aux iabeilles. Ordinairement ils disent : A bas, abeillesl à ba$^ aheillesl D'autres leur parlent de la beauté de la demeure qu'on leur a préparée, disant: Beau panier tout neufigentes abeilles^ descendez I II en est de même chez presque tous les peuples; partout les gens de la campagne ont les mêmes idées à ce sujet. »
Ici, la conversation lut interrompue par les cris redoublés de : À bas, abeilles I que les enfants répétaient à l'envi. Peu à peu leurs voix perçantes s'adoucirent et finirent par n'être plus qu'un faible murmure'. C'est que l'essaim s'était enfin arrêté.
c< Le voilà sur ce beau pommier tout couvert de jeunes fruits; si vous les laissez faire, ils vont dévaster cet arbre, dit le docteur, et ce serait vraiment dommage.
— Attendons ; nous verrons comment ils vont s'y prendre : il sera toujours temps de les empêcher de faire des dégâts. »
Un des garçons, envoyé par le marchand en quête d'une échelle, revint pliantsous lepoids de celle qu'un voisin complaisant lui avait prêtée. Comme elle se trouvait néanmoins trop courte pour atteindre jusqu'à la haute branche contre laquelle s'était fixé l'essaim, le paysan monta sur l'arbre, et, à l'aide d'un crochet,
byGoogle
il essayait d'attirer à lui la branche : mais il ne put y réussir ; ces tentatives ne servaient qu'à faire tomber de jeunes branches chargées de fruits. Dans ce moment, tout le monde était là, assez rapproché pour assister convenablement à celte représentation, qui ne figurait pas sur le programme.
c( Voyez, dit M. X..., comme ce rameau ploie sous le poids de Tessaim ; c'est qu'il s'est précisément fixé sur la plus haute branche de l'arbre. »
Pendant ce temps, le paysan s'était affublé d'une espèce de blouse à capote, ayant un masque de crin , puis, armé de sa longue perche à crochet et d'un vieux panier d'osier, il se mit en devoir d'escalader l'arbre jusqu'à son point le plus élevé. Mais comme il faisait tomber bien des petils rameaux chargés de pommes, M. X... lui ordonna de descendre. Le paysan lit bien quelques difficultés; mais si la loi lui donnait le droit de saisir son essaim partout oii il se poserait, elle n'y ajoutait pas celui de ravager la propriété d'autrui. Il fallut donc recourir à un autre moyen.
Le paysan secoua fortement la branche où se trouvait l'essaim, qui dégringola presque tout entier, roulant de branche en branche, jusqu'à ce que les abeilles, en partie désagrégées les unes des autres, vinssent tomber sur le gazon au pied de Tarbre. Mais celte chute n'eut pas lieu sans qu'un millier d'abeilles, irritées de ce traitement sévère, s'élançassent dans les airs en faisant entendre un bourdonnement des plus menaçants.
D'autres s'étaient accrochées çà et là et formaient
27i QUATRIÈME PARTIE.
divers groupes. Celui de la branche la moins élevée |iarut attirer le plus grand nombre d'abeilles, et celles <jui étaient tombées sur le gazon ne tardèrent pas it s'y réunir. Dix minutes après, Tessaim se trouva complètement reformé.
« Ah! il est maintenant admirablement placé, dit M. X... en s'avançant pour l'examiner. Vous n'aurez absolument que la peine de le faire tomber dans votre panier.
— C'est bien vrai, monsieur, et vous allez voir comment je vais m'y prendre pour cela , » ajouta le rusé vieillard, qui, toujours recouvert de son affublement, s'approcha de l'essaim, tenant d'une main son j»anier rcnvei^é, l'ouverture en haut, et de l'autre une petite branche feuillue. M: X..., se doutant du lour que le paysan allait jouer, se retira précipitamment, en disant à ses amis d^en faire autant. Mais, avant qu'ils eussent suivi ce conseil, le vieillard avait terminé son opération. Les abeilles, dérangées une seconde fms assez brusquement, se jetèrent sur les |)ersonnes trop rapprochées, qui se sauvaient en courant, et, tandis qu'une partie des spectateurs étaient enchantés de la promptitude avec laquelle on venait de loger l'essaim dans ce méchant panier, d'autres, à l'écart, visitaient leurs habits ou gémissaient de leurs piqûres.
« C'est fort bien, dit en riant le docteur; mais voilà des blessés qu'il nous faut panser. »
Et alors, ouvrant sa trousse, il en retira une espèce de couteau à lame très-mince. Le premier patiefit fut
M. de Lémansfeld, qui avait été piqué au cou. Le docleur enleva très-adroitement l'aiguillon en passant la lame du couteau entre la peau et l'arme empoisonnée, sans comprimer la vésicule au venin ; en effet, quand on la comprime, elle le verse dans la plaie jusqu'à la dernière goutte. Il achevait de panser les autres blessures lorsque M. de Lémansfeld vint avertir les spectateurs de se hâter, s'ils voulaient assister au départ des essaims.