CHAPITRE IV
Troisième exemple de la prise d*aii essaim.
Béanioii de plasieurs essaims.
A leur arrivée près du rucher de M. X. . . , les rctard«ilaires trouvèrent le ciel lilléralement obscurci par un épais nuage d'abeilles ; ces insectes faisaient un bruit assourdissant. Plusieurs personnes, effrayées de ce mouvement extraordinaire, se retirèrent au delà des limites du jardin ; d'autres se mirent à l'abri derrière les bosquets ou se cachèrent dans un sombre pavillon de verdure, regardant à travers les branches feuillues ce qui se passait dans le rucher.
c< Toutes vos ruches sont donc en révolution? s'écria M. Monlrésor, qui, lui aussi, était allé se blottir dans le pavillon.
— Doucement, ne criez pas si fort, lui ditle docteur.
— Oh ! vous n'avez rien à craindre, répliqua M. X..., qui se tenait bravement hors du bosquet. Voyez, ajouta-t-il, Nicollet s'est placé au milieu de l'orage; il est presque couvert d'abeilles qui, haletantes.
\ieiinent se reposer sur lui. Et pourtant il n'est pas masqué.
En effet, Nicollet ne paraissait nullement s'inquiéter des abeilles, car il savait qu'en se tenant tranquille il n'avait rien à redouter d'elles dans cette circonstance.
M. de Lémansfeld et deux ou trois autre? personnes accoutumées à ce spectacle, sans être aussi téméraires, s'étaient pourtant avancées tout auprès du rucher.
« Vous ne faites donc pas carillonner les abeilles? demanda le docteur.
— A quoi bon? elles ne songent pas même à s'éloigner. »
Peu à peu, les abeilles parurent se rabattre sur un petit buisson^ tout auprès du lieu où se tenaient M. Montrésor, le docteur et d'autres personnes encore. Comme elles circulaient tout autour, plusieurs pénétrèrent dans cet asile, où l'on se croyait à l'abri de leur visite.
c( Ne bougez pas, messieurs ; n'attirez pas les abeilles par de brusques mouvements, leur cria M. X... Vous n'avez rien à craindre, absolument rien tant que vous resterez tranquilles ; autrement.. . »
Il ne fallut pas moins que cette prompte et énergique recommandation pour engager les peureux à garder paisiblement leurs positions. Au reste, leur patience ne fut pas mise à une trop rude épreuve ; un moment après, toutes les abeilles s'étaient réunies en une masse ou grappe énorme : trois ou quatre essaims, qui étaient sortis à peu près en même temps, s'étaient
si bien confondus ensemble, qu'il ne leur avait plus été possible de se reconnaître.
« Où donc loger un si monstrueux essaim? demanda le docleur.
— On sera obligé de les j^éparer, répondit M. X. . . . Nous allons procéder à cette opération délicate, et qui demande quelque précaution. Mais si vous désirez y assister, nous allons vous donner le moyen de lout voir sans danger d'être piqués. »
M. X...., s'adressant alors à l'un des jardiniers qui se tenait en observation près de là, lui dit d'apr porter la toile verte qui était dans l'orangerie. On î'élendit devant l'entrée. du pavillon, de manière à fermer le passage aux abeilles ; mais, comme on avait ménagé de petites ouvertures, |es personnes qui se trouvaient derrière pouvaient parfaitement voir ce qui se passait au dehors.
M. X.... et M. de Lémansfeld se revêtirent de leur e-mail d'apiculteurs, tandis que le garde chasse se contenta de mettre une blouse à capuchon dont le devant était en toile de crin, et des gants de toile forte. Alors on plaça une nappe sous le buisson, et Nicollet, armé d'un plumeau, fît tomber la plus grande partie des abeilles en passant promptement, mais avec précaution, le plumeau entre le groupe et les braiTches auxquelles il se tenait suspendu.
En un instant, la nappe fut couverte d'une masse épaisse d'abeilles qui s'agitaient et formaient divers groupes. Quelques centaines d'entre elles s'élevèrent en bourdonnant, les unes retournant à l'endroit où
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elles s^élaient fixées d'abord, landis que d'aulres volaient de côlé et d*autre, se jetaient avec fureur sur les personnes masquées, et essayaient de les percer ûe leur aiguillon.
M. de Lémansfeld, prompt comme la pensive, se mît aussitôt à la recherche des reines, fouillant avec une plume au plus épais des groupes, et, dès qu'il en apercevait une, il la saisissait délicatement et la remettait à son ami, qui se tenait là avec les verres, sous lesquels il les ftûsait passer aussitôt ; puis il les montrait aux personnes cachées, qui n'en avaient jamais vu auparavant.
M.Montrésor voulut en avoir une pour l'examiner plus à Taise.
«Eh! quoi, s'écria-l-il, c'est là ce qu'on appelle une reine? En vérité, je ne vois pas une grande diffi'»rence entre cette abeille et une autre ; elle est un peu plus forte, plus longue et d'une couleur plus claire, mais voilà tout.
— Eh ! mon cher monsieur, lui dit le docteur, si vous preniez ainsi les rois et les reines devant lesquels vous vous inclinez avec tant de respect, vous leur 4rouveriez moins de différence encore avec les autres hommes qu'il n'y en a entre une ouvrière et la reine abeille. »
L'une de ces reines se tenant parfaitement tian- •quille, M. X... ôta le verre qui la recouvrait et dit:
a Maintenant sentez l'odeur suave, aromatique, <jui s'exhale du corps de cette reine, et dites-moi si
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les abeilles ordinaires répandent un parfum aussi agréable. »
On reconnut l'exaclilude de cette observation.
« Il est surprenant qu'on ne Tait pas faite plus tôt, ajouta-t-il; elle me paraît assez importante, car elle explique la facilité avec laquelle les abeilles découvrent leur reine, bien qu'elle soit souvent cachée à leur vue. M. de Lémansfeld, qui a le premier, je crois, remarqué cette étonnante propriété, vous citera de curieux exemples qui l'ont mis sur la voie de cette découverte. »
Pendant ce temps, M. de Lémansfeld ayant terminé ses recherches, on fit deux parts des abeilles qui se tenaient groupées sur la nappe. NicoUet avait placé deux ruches aux extrémités opposées de la nappe ; i les avait disposées de manière à ce qu'elles offrissent une retraite sombre, afin d'attirer les abeilles, qui, dans cette circonstance, recherchent Tobscurité. Il les dirigeait avec son plumeau, et les insectes obéissaient parfaitement à ses directions: ce qui frappa d'étonnement les spectateurs de cette scène intéressante.
Lorsque la plus grande partie des abeilles eut pénétré dans les ruches, M. de Lémansfeld voulut voir si elles étaient montées à peu près toutes. Le gardechasse ayant penché les ruches, on vit les abeilles accrochées les unes aux aulres contre les parois intérieures, depuis le haut jusqu'au bas de la ruche. Quelques centaines restaient encore sur le tablier. On emporta les ruches à la place qu'elles devaient occuper à l'avenir.
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Mais il restait encore plusieurs milliers d'abeilles : les unes formaient de petits groupes sur les diverses stations qu'elles avaient parcourues en tombant des branches du buisson; d'autres étaient restées sur la nappe, tandis qu'un certain nombre voltigeait encore du buisson à la nappe, ou parcourait les environs à la recherche de leurs reines.
c< Que voulez-vous faire de ces abeilles sans reine? s'écria M. Montrésor, qui était sorti de sa cachette, car il avait remarqué que M. de Lémansfeld et son ami avaient ôté leur attirail et restaient sans masque.
— Vous pouvez sortir sans danger d'être piqués,
messieurs, dit M. X Nous allons vous montrer le
plus merveilleux spectacle auquel vous ayez jamais assisté.
— C'est plutôt une touchante scène de reconnaissance, reprit M. de Lémansfeld. Nous allons vous prouver que les abeilles savent se comprendre entre elles et se communiquer un événement important. »
En achevant ces paroles, il posa, sur une des feuilles de la branche la plus avancée du buisson, la reine qu'on avait tenue prisonnière à cet effet. Cette pauvre reine, à laquelle on avait très-légèrement touché les ailes avec un peu de miel, ne songeait nullement à s'envoler; elle paraissait triste et fatiguée. Les abeilles, qui tournoyaient tout autour du buisson, l'ayant enfin découverte, elles firent entendre aussitôt un petit bourdonnement qui fut parfaitement compris par toute la population groupée ou errante. La famille
entière y répondit eu ballant des ailes d*un air si joyeux, qu'il était impossible de se méprendre sur le sentiment qui les agitait dans ce moment.
Les abeilles, quittant peu à peu leurs positions respectives, venaient l'une après l'autre se grouper sur la faible branche où se trouvait la reine ; elles se reformèrent en essaim, imitant parfaitement une grosse grappe de raisin.
«Messieurs, retirez-vous, je vous prie, dit le gardechasse ; car, si ce faible rameau venait à se rompre, la secousse pourrait irriter les abeilles, qui alors se jetteraient sur vous. »
Ce petit avertissement fil rentrer tout le monde dans le pavillon. Nicollet, profitant alors du moment, apporta une ruche vide, la tint d'une main, prête à recevoir les abeilles, et coupant la branche avec un sécateur, l'essaim se trouva tout d'un coup logé, sans avoir donné aucun embarras.
Aussitôt que l'essaim eut pris possession de sa nouvelle demeure, et que le petit nombre d'abeilles qui s'étaient émues par suite de cette dernière opération furent rentrées, on enleva la toile qui abritait les spectateurs peureux ou prudents, mais très-satisfaits de ce qu'ils avaient vu.