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CHAPITRE II

La reine* — Les batlneiises* — Les gardiennes lies Tentiiatrices*

Les abeilles ont-elles une reine, ou plutôt le nom de reine convient-il à l'abeille mère? Quelques personnes paraissent en douter. Il leur semble que, les abeilles vivant en communauté, ce titre imposant ne peut que donner de fausses idées sur leurs mœurs, que c'est, pour ainsi dire, leur attribuer des notions de gouvernement fort au-dessus de cette espèce d'intelligence que nous appelons instinct. D'ailleurs, si Ton pouvait supposer un instant que ces nombreuses réunions d'insectes qui vivent en commun eussent une forme de gouvernement quelconque, il serait plus juste de dire la république des abeilles que de recourir au nom pompeux de monarchie. Comme cette question n'a d'importance que parce qu'elle se lie intimement à riiistoire naturelle de ces peuplades intéressantes, je pense qu'on ne me saura pas mauvais gré de m'arrêter un moment sur ce sujet.

Et d'abord, il est nécessaire de s'entendre sur ce

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que l'on doit considérer comme un gouvernement. Il me semble que, lorsqu'un peuple consent à se soumettre à de certaines lois, lorsque tous les individus qui le composent font abnégation de leur propre volonté pour suivre celle d'un chef, et, en l'absence de ce chef, celle de la majorité, on peut avancer hardiment que ce peuple possède un gouvernement.

Or, chez les abeilles, on rencontre ces deux conditions. Je prouverai qu'elles sont entièrement soumises à Tautorité d'un chef et que, dans les interrègnes» elles subissent paisiblement les lois de la majorité. Bien plus,, si elles pouvaient se soustraire un moment à ces lois impérieuses, elles retomberaient à l'instant dans la classe de ces insectes incommodes dont l'existence est souvent un fléau pour l'homme.

Pour répondre à ceux qui refusent au chef de ce gouvernement toutes autres prérogatives que celles qui ressortent naturellement de sa qualité de mère, je dirai qu'à moins de reconnaître dans les abeilles un; degré d'intelligence bien supérieur à celui que nous croyons devoir nous attribuer à nous-mêmes, on ne saurait concevoir qu'elles eussent la moindre idéjîdes sentiments et des devoirs qui lient pour un moment les petits des animaux à leur mère.

Comment les abeilles pourraient-elles savoir que c'est à la reine qu'elles doivent l'existence, puisque, une fois la ponte terminée, celle-ci ne se mêle en aucune manière de l'éclosion des œufs, qu'elle laisse entièrement aux nourrices la charge de pourvoir aux besoins et à l'éducation des larves ; que, lorsque celles-

ci ont acquis tout leur développement, ce sont encore les nourrices qui scellent, au moyen d'un couvercle de cire, la cellule où la nymphe doit subir sa dernière transformation; et enfin, qu'au moment où la jeune abeille sort de sa prison, les ailes et le corps tout humides de transpiration, dans cet instant solennel où, en sa qualité d'insecle parfait, elle entre en jouissance de tous ses droits, ayant des yeux pour voir et une intelligence pour apprécier ses rapport^ avec les êtres qui Tenvironnent, ce sont encore ses vieilles sœurs les nourrices qui lui prodiguent tous ces soins que sa faiblesse réclame et lui offrent la première goutte de miel ?

La reine ne s'inquiète donc point si sa nombreuse progéniture a tout ce qu'il lui faut ; elle laisse ces petits détails de ménage aux vieilles abeilles, tiont le zèle et Texpérience suppléent à tout ce que l'instinct de la maternité peut inspirer de plus tendre.

Il est impossible que les abeilles sachent que ce chef absolu, objet de l'amour et du respect de la population tout entière, mais qu'elles ne connaissent que pour l'avoir entrevu pendant ses courses dans les environs de leurs berceaux, est leur mère. Je le répète, il faudrait pour cela les croire douées d'une intelligence bien supérieure à l'idée que nous nous en formons. Et les hommes qui ne veulent voir dans ces insectes que de petites machines ingénieusement organisées pour remplir le but de la nature, mais entièrement privées d'intelligence, que répondront-ils à ces faits?

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C'est donc à un autre titre qu'à celui de mère que l'abeille mère doit Tobéissance et le respect dont elle est entourée, et les anciens, qui lui donnaient le litre de roi parce qu'ils ignoraient son sexe, avaient reconnu avec raison que la ruche est une petite monarchie. Nous verrons assez par la suite quelles sont les fonctions, quels sont les attributs de la reine ; i^venons à notre colonie naissante.

Nous avons dit que, le premier jour de leurétablissement, les abeilles ne s'occupaient guère de la police et de la garde de leur demeure. On pourrait pi'esque conclure de ce fait que la reine n'a pas encore organisé son gouvernement. Mais, dès le lendemain, tout prend un aspect différent.

Aussitôt que le jour paraît, un certain nombre d'abeilles parcourent la . ruche dans tous les sens. Les unes se dirigent vers l'entrée, et y établissent une garde plus ou moins nombreuse, suivant l'importance de la population ; puis elles cotitinuent l'inspection de leur demeure, visitant les crevasses, comme les aspérités, avec un soin tout particulier. D'autres viennent reconnaître les environs de la ruche, sans cependant s'éloigner de l'entrée. Parmi celles qui ont été commises à la garde de la porte, il s' en trouve dont les fonctions consistent à battre le rappel^ pour me servir d'une expression consacrée par l'usage, et qui, du reste, exprime parfaitement un des actes les plus étonnants de ce petit peuple. Celles qui se chargent de ces pénibles fonctions se placent ordinairement la tête tournée du côté de l'intérieur, les jambes posté-

' rieures tendues de manière à élever Tabdomen plus

' haut que la tête, et, dans celte posture singulière,

elles exécutent un hallement d'ailes Irès-rapide, qui

Abeilles faisant la garde à l'eutrée de leur demeure.

produit un bourdonnement clair, bien connu des apiculteurs.

Dès ce moment, une certaine agitation se manifeste

dans le groupe immobile et arrondi qui descend du haut de la ruche. On voit les abeilles faire des efforts pour se détacher des guirlandes dont le groupe est formé, et ce n'est qu'à grand'peine qu'elles parviennent à dégager leurs jambes des étreintes de celles de leurs compagnes. Dès qu'elles sont libres, elles se dirigent en toute hâte vers le lieu où on bat le rappel; elles franchissent la porte, et, après avoir examiné l'état de l'atmosphère, du moins on pourrait le croire en voyant le singulier balancement de leurs tètes à droite et à gauche, elles s'élancent à la recherche des provisions qui leur sont nécessaires ; toutefois, à leur première sortie, elles ne s'élèvent dans les airs qu'après avoir voltigé autour de leur demeure pour en reconnaître la position : mais ce n'est pas le moment de les suivre dans leurs courses lointaines.

11 ne faut pas confondre les abeilles chargées de battre le rappel avec celles dont les fondions paraissent les mêmes aux yeux du vulgaire, mais sont en réahté bien différentes. Les premières ont pour mission d'appeler les butineuses et de les inviter à la récolte; les autres remplissent un devoir impérieux, d'où dépend la santé et la vie même de la population lout entière. Elles sont chargées de renouveler l'air, qui autrement ne tarderait pas à être entièrement corrompu; car une ruche contient souvent une réunion de trente à cinquante mille petits êtres dont la respiration vicie d'autant plus vite l'air intérieur, qu'il ne se trouve ordinairement qu'une seule ouverture à leur demeure.

Voici la manière dont elles procèdenl pour obtenir ce résultat : quelques-unes d'entre elles se placent à l'entrée de la ruche, à peu près dans la même position que les gardes chargées de battre le rappel. Là elles agitent vivement leurs ailes, non pour produire le son dont j'ai parlé, mais uniquement pour ébranler et déplacer la colonne d'air. D'autres abeilles, échelonnées depuis le bas de la ruche jusqu'à son sommet, selon qu'il s'agit d'expulser plus ou moins promptement l'air vicié, forment ainsi une espèce de chaîne qui établit une communication directe entre l'air extérieur et celui de l'intérieur. C'est grâce à leurs efforts réunis qu'on voit s'établir un véritable courant qu'elles savent modérer selon leurs besoins et qui, attirant l'air extérieur, rétablit dans toute sa pureté l'atmosphère qu'elles respirent. Cette admirable disposition n'a pas seulement pour but d'introduire un air pur, mais elle sert en même temps à régler le degré de chaleur nécessaire aux abeilles.

Nous reviendrons sur cet important sujet, lorsqu'il s'agira de démontrer les inconvénients d'une exposition trop chaude. En attendant, contentons-nous de dire qu'il s'élève des ruches exposées à l'ardeur du soleil une vapeur aromatique de miel, de cire et de propolis, si forte, si pénétrante, que les personnes qui en ont l'habitude reconnaissent sans jamais se tromper le voisinage d'un rucher. D'après cela, il n'est pas surprenant que les animaux ennemis des abeilles, ou plutôt envieux des produits de leur industrie, soient attirés de très-loin, ainsi que tous les insectes qui

ÔO PREMIÈRE PARTIE.

vivent aux dépens des abeilles, tels que les guêpes, les papillons têtes de mort et surtout les phalènes, dont la larve se nourrit de pollen bien plutôt que de cire.

Les ruchers exposés au grand soleil sont aussi plus souvent décimés par ces terribles guerres que les abeilles se font entre elles, et dont le pillage est toujours le motif principal. Or, dans les temps ordinaires, il est très-difficile à celles qui sont étrangères à la population de pénétrer dans une ruche : les gardes chargées de veiller aux portes n'en permettent l'entrée qu'aux seules habitantes, comme je le dirai tout à l'heure. Mais dès que la chaleur, se faisant sentir trop vivement, exige l'emploi d'un grand nombre de ventilatrices, une surveillance exacte devient presque impossible, et les abeilles étrangères, qui le savent bien, choisissent ce moment pour s'insinuer dans la place et, en dépit des gardiennes, passent librement au milieu de cette multitude occupée à* battre des ailes. C'est un fait que j'ai observé trèssouvent.

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