‹ Les abeilles et l'apicultureChapitre 32 sur 42 · CHAPITRE Vf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vf

Des essaims artifietels ou forcés.

J'ai déjà exprimé mon opinion sur les essaims forcés, et je répète encore que,'sous aucun rapport, ils m^ siiuraient offrir des résultats aussi avantageux que les essaims naturels ; ceux-ci peuvent seuls remplir toutes les conditions nécessaires à une grande exploitation, et, par Tardeur extrême qu'ils déploient dès les premiers jours de leur établissement, offrir des chances certaines de succès.

Mais comme plusieurs causes peuvent engager les j)ropriétaires d'abeilles à avoir recours à ce moyen de multiplication, je crois être agréable à mes lecteurs itn leur faisant connaître les pratiques les plus usitées parmi les apiculteurs.

La découverte de Schirach ayant été comme un trait de lumière pour les naturalistes, ceux d'entre eux qui s'occupaient de Télève des abeilles, ravis de pouvoir ainsi créer des reines à volonté, ont profité de cette connaissance pour forcer les abeilles k remplacer la reine qu'on leur enlevait.

Depuis lors, bien des amaleui^ ont tenté de substituer l'essaimage forcé au mode d'émigration naturel chez les abeilles.

Suivant l'usage que j'ai adopté, je parlerai d'abord des moyens employés par les apiculteurs les mieux connus, sinon les plus habiles. M. Lombard chassait tout simplement les abeilles au moyen de la fumée, et les forçait d'entrer dans une ruche toute préparée. Celles qui revenaient ensuite des champs repeuplaient la ruche dépouillée, et l'essaim était fait, pourvu que la reine fût partie avec les abeilles de Tessaim. Dans le cas contraire, on rendait les abeilles expulsées à la vieille ruche, quitte à recommencer l'opération une autrefois.

M. Féburier agissait plus simplement encore. Sa ruche élant formée de deux portions réunies, il suffisait de les séparer en leur adjoignant à chacune une autre moitié de ruche, préparée à cet effet.

La ruche à deux boîtes superposées, de M. Frémiet, paraîtrait aussi très-favorable à cette opération ; mais Fauteur a soin d'avertir que, si la chose est on ne peut plus aisée à faire, les résultats en sont tout à fait incertains. 11 ajoute qu'en Allemagne, particulièrement en Prusse, en Bohême et en Saxe, il y a des gens qui courent de village en village pour faire des essaims artificiels ; ils ont une grande habitude des ruches; ils connaissent bien l'inslantoù il faut opérer, et cependant ils n'oseraient pas garantir le cinquième des ruches qu'ils partagent.

^ M. Frémiet, qui est lui-même un des apiculteurs

les plus distingués, déclare que, malgré tous les soins et toute l'attention possibles, si Tannée n'est pas trèsfavorable à ce genre d'opération, on risque de perdre à la fois la mère et l'essaim . Une telle parole, de la part d'un homme dont l'habileté est incontestable, n'est certainement pas propre à encourager les propriétaires d'abeilles à tenter l'essaimage artificiel.

L'opinion de M. Radouan ne diffère point de celle de l'auteur de la ruche des bois ; il cite à ce sujet le résultat d'une de ses expériences. Ayant fait, suivant les règles indiquées et dans la saison la plus favorable, un grand nombre d'essaims artificiels qu'il eut soin de rendre du poids de cinq livres, c'est-àdire forts de quinze à dix-sept mille abeilles, il eut le regret de les voir dépérir, ainsi que les mères ruches d'où il les avait tirés. Celte opération fut loin d'être avantageuse, et ne l'encouragea point à avoir recours aux essaims forcés pour peupler son rucher.

Les apiculteurs anglais sont médiocrement disposés à forcer ainsi les abeilles à essaimer, et en Amérique elles se multiplient suffisamment pour qu'on n'ait pas recours à Tessaimage forcé.

Tous les apiculteurs ne sont cependant pas si opposés à ce genre de multiplication ; il en est qui, bien loin de le regarder comme une de ces opérations qu'on ne fait que dans une nécessité absolue, en parlent comme d'une chose plutôt favorable que nuisible aux abeilles. J'ai déjà nommé M. Féburier; je citerai encore M. Château, dont la ruche, construite

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dans ce but, a obtenu une médaille de bronze à Texposition de 1849. M. Debeauvoys paraît même préférer ce mode à tout autre pour augmenter-le nombre de ses ruches. Non- seulement il force les abeilles à essaimer; mais ne pouvant tolérer d'autres ruches que celles à cadres mobiles, il fait passer dans ses ruches, pour ainsi dire en toute saison, les abeilles qui ont le malheur d'habiter dans une demeure d'une conslruclion différente.

Cependant, ainsi que je Tai dit en commençant ce chapitre, il est des circonstances qui exigent remploi des moyens forcés. M. Debeauvoys voudra donc bien me permettre de lui emprunter quelques lignes à ce sujet :

Préparatifs de l'opération. — c< Aussitôt donc que toutes ces conditions sont réunies (présence des mâles, couvain âgé de moins de trois jours), on visite la ruche sur laquelle on veut opérer; sur le midi, on ôte la porte et le premier cadre, afin de se donner l'aisance de sortir les autres; on les examine tous, on marque ceux qui contiennent des alvéoles royaux ou simplement du couvain d'ouvrières de moins de trois jours. Pendant cette visite, on cherche la renie, on s'en empare, et on la met sous un verre ou sous un demi-globe qu'on appuie sur une petite planche et qu'on place sous les rayons, quand cela est possible, ou bien on lui donne une vingtaine d'abeilles, et on la renferme dans une boîte où l'air pénètre aisément el reste convenablement chaud.

Temjiî convenable, — c< On choisit pour cette opé-

ration un beau jour, un jour resplendissant des plus purs rayons du soleil, un jour serein, un jour superbe; on choisit l'heure de midi, parce que Tabsence d'un très-grand nombre d'abeilles facilite la recherche de la reine. On a porté la ruche à l'ombre ou dans un cabinet obscur et mis une ruche vide à la place.

Description. — c< Sur les six heures du soir, lorsque les butineuses sont rentrées, on ouvre le côté de la ruche et l'on se retire un instant, pour laisser aux abeilles le temps de se calmer de rémolion que cette ouverture leur a causée. Tous les rayons sont chargés d'abeilles ; fatiguées de leurs nombreuses excursions, elles sont attachées les unes aux autres, formant des sortes de guirlandes. On a mis sous ses pieds un large drap pour mieux voir les abeilles qui tombent dessus et ne pas les écraser; la ruche dans laquelle on veut mettre les abeilles est là, à côté, à une très-petite distance, afin de faire le moins de mouvements possible; on en a ôté tous les cadres.

« On prend dans la ruche mère ceux des cadres qui ne portent pas l'élément royal ; on a laissé un cadre vide auprès de celui des côtés de la ruche neuve qui ne s'ouvre pas; on place à la suite un cadre plein et chargé d'abeilles, un autre vide, un deuxième plein, un autre vide, un troisième plein, encore un autre vide et puis un quatrième plein, enfin un vide. En agissant doucement et sans secousse, les abeilles restent attachées aux rayons et la ruche sera assez peuplée.

c( On prend alors la reine, on la sort de sa prison

et on la met sur les rayons, puis on ferme la porte et on abaisse tous les guichets, ce qui a dû être fait encore mieux avant d'opérer. Cette ruche est portée* au lieu qu'on lui destine; on la couvre de branchages, ou mieux, on la porte dans quelque endroit frais, où elle ne pourra recevoir de soleil dans toute la journée du lendemain. A la nuit close on lève lés guichets, mais à la condition de les fermer de trèsgrand matin. »

M. Debeauvoys décrit aussi fort en détail la manière de transvaser les abeilles d'une ruche ordinaire dans celle à châssis mobiles. L'auteur convient que cette opération est longue et minutieuse, qu'elle laisse même une impression pénible sur ceux qui en sont témoins. Il ajoute que trois ou quatre jours après, on est frappé d'admiration en voyant les déchirures si proprement réparées.

Voici maintenant la manière d'opérer avec la ruche en cloche d'une pièce, telle que je Tai indiquée dans un précédent ouvrage.

C'est toujours au printemps, à l'époque de l'essaie mage naturel, qu'il faut procéder, lorsqu'il y a nécessité de le prévenir en forçant les abeilles à émigrer de la ruche mère dans celle qu'on leur a préparée.

Dès que l'on s'aperçoit, aux signes que j'ai décrits précédemment, que les abeilles s'apprêtent à essaimer, on veille sur les ruches où ce grand njouvement précurseur se fait entendre plus particulièrement, afin de commencer par elles l'opération délicate que je vais décrire.

Après avoir mis les abeilles en état de bruissement, on transporte la ruche à quelques pas du rucher et on la renverse doucement, l'ouverture en Tair. Puis on introduit jusqu'au fond, entre les rayons, l'enfumoir auquel on a adapté un tuyau suffisamment long, et on lance la fumée, peu à la fois d'abord, afin de ne pas aveugler les abeilles, qui, sans cette précaution, se cachent dans les cellules et s'obstinent à ne point sortir. Dès qu'elles se décident à déloger, on les voit se diriger par masses serrées contre les parois de la ruche. Il faut alors placer une boîte à essaim, ou une petite ruche pouvant s'ouvrir par le haut, sur le bord de la ruche que les abeilles escaladent, On aura soin de l'emmieller légèrement afin d'attirer les abeilles. Bientôt elles s'y établiront. Il ne faut pas s'inquiéter de celles qui retournent à leur ancienne place; comme on aura eu soin d'y mettre une ruche vide pour recevoir les abeilles arrivant des champs, elles ne risqueront pas de se perdre ou d'entrer dans d'autres ruches qu'elles pourraient troubler.

Dès que l'opération est terminée, il faut porter la nouvelle ruche dans un endroit éloigné, après y avoir enfermé les abeilles, et remettre la mère ruche à sa place. Quant aux abeilles qui se seraient réfugiées dans la ruche provisoire, si elles sont en grand nombre, il sera bien de les emporter aussitôt, et de les retenir prisonnières jusqu'au soir.

Mais comment s'assurer si la reine est avec l' essaim ou si elle est restée dans l'ancienne demeure?... Le moyen est bien simple : il suffira de donner envi-

ron une livre de miel à Teftsaim et de le retenir jirisonnier pendant ce jour et le jour suivant; le matin du troisième, on donnera liberté enlière aux abeilles, et alors, si la reine est avec elles^ elles ne sortiront que pour aller aux champs, tandis que, si elle n'y est pas, Tessaim fout entier retournera à la mère ruche. Ce sera, il est vrai, une opération njanquée; mais les abeilles n'auront souffert qu'un dérangement momentané, et on en sera quitte pour recommencer. Quant aux abeilles de la ruche provisoire, on en disposera soit en faveur de l'essaim, s'il n'était pas assez fort, soit en les rendant à la mère ruche.

Avant de terminer ce qui concerne les essaims forcés, il est utile de dire un mot du moyen simple et commode que nous offre Tasphyxie, ou anesthésie momentanée des abeilles.

On comprendra combien ce mode serait utile dans la i)ratique, puisqu'on pourrait ainsi disposer à son gré des abeilles sans danger d'être piqué, examiner la reine, en un mot se livrera toute sorte d'opéralions. J'avais indiqué à cet effet dans un précédent ouvrage Tasphyxiepar la privation de l'air. Ce moyen, très-aisé avec des ruches d'une construction particulière, demande beaucoup d'adresse et de précaution lorsqu^on le pratique sur des ruches ordinaires. Où a proposé la fumée du lycoperdon, sorte de champignon qui croît dans les forêts; M. Nutt et d'autres apiculteurs anglais l'avaient prônée oulre mesure. On a dû l'abandonner à cause de ses effets désastreux sur les abeilles. L'éther et le chloroforme remplaceraient le

lycoperdon avec avantage, si ce n'était leur prix trop élevé.

M. Debeauvoys, ayant expérimenté de nouveau le lycoperdon, était parvenu à s'en servir avec un certain succès. Cependant, malgré les épreuves qu'il a tentées devant plusieurs membres de la société d'acclimatation, je n'aurais osé le recommander ; car il produit une cerlaine irritation parmi les abeilles, et n'est peut-être pas tout à fait sans danger pour elles. M. Debeauvoys a tenté d'obtenir les mêmes résultats d'une substance mieux connue, et il a réussi à endormir les abeilles en employant le sel de nitre (nitrate de pelasse). Voici comment il faut procéder. On fait dissoudre 15 grammes de sel de nilre dans une cer. taine quantité d'eau, puis on trempe dans cette eau une poignée de filasse, et, après l'avoir fait sécher, on s'en sert comme d'une matière a produire de la fumée. Les abeilles ressentent très-promptement les effets de cette fumigation ; elles ne font pas même entendre le bruissement ordinaire en pareil cas, ce qui ferait croire qu'elles n'éprouvent pas de souffrances, comme lorsqu'on se sert du lycoperdon . Ce qui achève de démontrer l'innocuité du moyen proposé par M. Debeauvoys, c'est qu'à leur réveil les abeilles sont très-vives et très-bien portantes ^

Je ne saurais trop engager les apiculteurs à répéter cette expérience au moins sur une ruche, et, si le ré-

' La communication faite à ce sujet par cet apiculteur distingué à la société d'acclimatation a été insérée dans le Bulletin du mois de novembre dernier.

sullat répond aux affirmations de M. Debeauvoys, ce sera un précieux moyen de disposer des abeilles sans avoir à craindre leurs piqûres, avantage qui n'est pas à dédaigner. Il paraît qu'il suffit de les enfumer légèrement avec celte substance ainsi préparée, pour les endormir à l'instant même. Elles tombent alors toutes sur le tablier, et on profite de cet état de sommeil, ou plutôt d'engourdissement, pour les mettre dans la ruche qu'on leur destine. On pourrait se servir du même procédé pour visiter commodément les rucheset faire la récolle du miel, lorsqu'il est difficile de l'extraire sans tourmenter les abeilles.

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