CHAPITRE VII
I^a chaswe aux abelUcs.
Sous ce titre, qui présente plutôt Tidée d'un simple divertissement que d'une pratique sérieuse, les personnes qui habitent près des forêts trouveront un moyen aussi utile qu'amusant de se procurer des essaims pour peupler leurs ruches; d'ailleurs, sans aller dans les bois, il arrive souvent que l'on en découvre par hasard dans le creux des vieux chênes isolés, ou dans le tronc et les grosses branches de certains noyers que la .carie a vidés intérieurement. C'est même dans ce dernier cas un service à rendre aux propriétaires de ces arbres que de les débarrasser de ces hôtes incommodes, dangereux pour celui qui est chargé d'abattre les noix.
Il s'agit donc en effet d'une véritable chasse, tout aussi attrayante que celle du gibier, mais beaucoup moins fatigante et plus utile dans ses résultats ; car un essaim est d'une valeur supérieure au plus beau lièvre.
Dans la chasse aux abeilles il y a deux choses à
considérer : la chasse proprement dite, qui est fort divertissante, sans danger, et peut convenir même à une dame, et la prise de l'essaim, opération que l'on se contente de diriger, si l'on éprouve quelque crainte des piqûres, bien qu'en prenant les précautions d'usage il soit très-aisé de s'en garantir. Que dirail-on d'ailleurs d'un intrépide chasseur qui refuserait d'aller prendre l'essaim dont une dame aurait suivi patiemment la trace et découvert la retraite?
Pour entrer en campagne il suffit d'un tout petit bagage : un briquet, un petit vase de terre contenant un peu de miel, de cire brute ou de propolis. Il faut aussi se pourvoir d'une petite boîte renfermant du vermillon ou simplement du blanc d'Espagne en poudre, et d'un pinceau comme ceux dont on se sert pour la peinture à l'aquarelle. Chargé de ce léger attirail, on se rend sur la lisière d'un bois, ou dans tout autre lieu où se trouvent de vieux arbres séculaires. Dès que Ton a choisi un endroit favorable, on allume quelques herbes sèches, des brins de broussailles, çt on tient le vase contenant le miel au-dessus de la flamme; ce miel, et surtout la cire brute, répandent bientôt une odeur des plus suaves, qui attire de loin les abeilles en quête de provisions et arrête celles qui traversent les airs dans la sphère où le parfum se fait sentir. On ne tarde guère à en apercevoir qui rôdent dans les environs. On cesse alors de faire chauffer le vase, qu'il faut couvrir ou cacher, afin que les abeilles n'aillent pas se précipiter dedans et se brûler; on met à la place un morceau de papier ou tout autre
ESSAIMS NATURELS ET ARTIFICELS. t>y9
oLjet, sur lequel on verse un peu de miel que les abeilles ne tardent pas à découvrir.
Il ne faut pas inquiéter les premières qui profilent (le ce régal inespéré, autrement elles pourraient s'en aller et ne plus revenir; mais on les laisse partir Iranquillement, en observant de quel côté elles se dirigent. Elles ne lardent pas à revenir, accompagnées d'un certain nombre de leurs compagnes. C'est alors le moment de faire usage de la couleur dont on s'est pourvu. Quand il s'agit de manger, les abeilles cessent d'ôlre craintives et à craindre ; on s'approche avec précaution et, avec le pinceau chargé de poudre colorée, on leur imprime une marque sur le corselet ou Tabdomen. Elles sont alors si occupées de leur repas, qu'elles s'aperçoivent à peine de Tattouchement du pinceau.
Cette couleur sert à les reconnaître plus lard, et en même temps donne une grande facilité pour suivre la direction qu'elles prennent en s'en allant, car elles deviennent visibles même à une grande distance.
Lorsque les abeilles vont aux champs ou lorsqu'elles en reviennent, elles suivent toujours une ligne droite. D'après cette remarque, qui dans cette circonstance ne souffre pas d'exceplion, on peut êlre sûr qu'en suivant la môme direction, sans s*écarter ni à droite ni à gauche, on arrivera directement à l'arbre où elles ont établi leur domicile.
On m'objectera qu'il est souvent fort difficile de suivre une ligne droite ; que dans une forêt, par exemple, cela devient impossible; que même en rase
campagne, on renconlre des bouquets d'arbres, des fossés, des haies qui obligent à prendre un détour. Cela est vrai ; mais il reste un moyen fort simple de se reconnaître : si aucun arbre, aucun objet n'a pu nous offrir un point de mire et servir en quelque sorte de jalon pour maintenir une ligne droite, c'est de se munir d'une boussole, et de marcher de manière à avoir toujours Taiguille dans la même direction. Au moyen de ce petit instrument qu'il est si facile de se procurer, on peut braver les obstacles du terrain le plus accidenté. D'ailleurs, les abeilles habitant le creux d'un arbre, il est à présumer que cet arbre est d'une certaine grosseur, et en s'arrêtant au pied de tous ceux qui se trouvent sur la ligne qu'elles suivent, on ne tarde pas à entendre le bourdonnement extraordinaire qui accompagne toujours la découverte d'un dépôt de miel.
L'arbre qui recèle l'essaim est-il enfin devant vos yeux, il faut d'abord examiner attentivement quelles sont les difficultés qui peuvent s'opposer à la prise des abeilles. Dans les cas les plus ordinaires, c'est à la partie moyenne du tronc et à la naissance des grosses branches que se trouve l'entrée de leur demeure. Il ne s'agit plus que de sonder l'arbre, afin de s'assurer si la cavité s'étend au loin, si elle remonte vers le haut du tronc ou de la branche et jusqu'à quel point elle descend. Rien n'est plus aisé que cette opération ; en frappant avec un petit marteau, ou à son défaut avec un caillou, on peut savoir au juste quelle est la partie occupée par les abeilles et quel est le côté de l'arbre
le plus favorable pour y pratiquer l'ouverture par laquelle on doit les enfumer. Mais on ne doit pas oublier que les abeilles qui vivent loin de l'habitation des hommes sont plus défiantes et plus farouches que celles de nos ruches. Il ne faut donc pas procédera l'opération que je viens de décrire sans masque et sans gants ; car les coups dont on frappe Tarbre, quelque légers qu'ils soient, les irritent toujours un peu. Quand on connaît exactement l'endroit où la cavité se termine, on fait avec une mèche, ou tout autre instrument expéditif, un trou assez grand pour y passer l'extrémité de Tenfumoir. Il est essentiel que ce trou soit pratiqué à la partie inférieure de la cavité. On a dû se pourvoir de quelques chiffons bien secs, d'un briquet pour y mettre le feu et de l'enfumoir. Il faut bien se garder d'envoyer trop de fumée aux abeilles, surtout en commençant, la fumée les aveugle, les étourdit et souvent les empêche de sortir. Lorsque je n'étais encore qu'un apprenti chasseur d'abeilles, je bouchais tous les trous, excepté celui de la partie la plus élevée, sur lequel je fixais le sac à essaim. J'ai reconnu que cette précaution était plus qu'inutile, que les abeilles ne songent nullement à s'enfuir, qu'au contraire elles se réunissent en groupes sur les bords des différentes ouvertures, et qu'alors il n'y a rien de plus aisé que de les faire entrer dans le sac ou la boîte à essaim ; tandis qu'en fermant toutes les ouvertures on court risque d'as phyxier les abeilles, et qu'un grand nombre d'entre elles s'obstinent à rester plutôt que de sortir par l'ouverture qu'on leur a laissée. Enfin, si la reine se
trouve parmi ces dernières, Topéralion est manquée, à moins qu on n'ait des ruches faibles dont on désire fortifier la population de quelques milliers d'abeilles. C'est au reste un moyen auquel j'ai eu souvent recours et qui m'a constamment réussi.
On peut se donner le plaisir de celle petite chasse pendant toute la belle saison ; les personnes craintives pourraient même, après avoir marqué l'arbre qui renferme une populalion d'abeilles, attendre jusqu'il l'arrière-saison pour s'en emparer : elles sont alors beaucoup moins vives et moins méchantes. Mais, quelle que soit l'époque de celte chasse, il est avantageux de choisir un jour calme et serein.