CHAPITRE VHI
Des abeilles en gfénéral et des moyens de se procurer les variétés étrangères les plus remarquables.
Les abeilles dont nous recueillons le miel et la cire, appartiennent à l'ordre des Hyménoptères, tribu des Apiens, et sont de la famille des Api tes, composée de trois groupes dont elles forment le second, sous le nom d*Apites.
Dès les temps les plus reculés, avant toute civilisation, les hommes ont su s'approprier les provisions amassées avec tant de soins par les abeilles; et le plus ancien de nos livres, la Bible, qui en fait mention sous le nom hébreux de Déborah, nous apprend que le miel était considéré comme un des principaux aliments de l'homme.
On peut ajouter qu'il doit en avoir été de même pour tous les autres peuples de l'antiquité.
Mais, était-ce notre abeille domestique ou d'autres espèces étrangères à nos climats ? Il n'est peut être pas inutile d'approfondir cette question, car elle tou-
che aux intérêts de Tapiculture; c'est même une question d'avenir.
On sait qu'il existe plusieurs variétés d'abeilles, ayant des mœurs et des habitudes à peu près semblables à celles de notre abeille commune, qu'en France et dans tout le nord de l'Europe, on connaît sous le nom d'abeille mellifique (ApismplliflcaLineus),etqui a été l'objet des recherches et des études particulières de plusieurs naturalistes parmi lesquels je citerai Swamerdam, Hunter, Réaumur, Bonnet et Huber. En Orient et même dans certaines parties de l'Ilalie et de la Grèce, on élève une autre variété d'abeilles qui difïere de notre abeille commune par la couleur de son corps, qui est brunâtre, avec les trois premiers anneaux de l'abdomen d'une nuance ferrugineuse, et bordée de noir. C'est l'abeille ligurienne (Apis ligustica). En Egypte on voit une autre variété d'abeille; c'est celle que Latreille a décrite sous le nom d'Apisfusciata, abeille à bandes. M. Savigny pense que c'est l'espèce qu'on trouve représentée sur les monuments égyptiens, où, selon Hor-Apollon, elle était l'emblème d'un peuple obéissant aux ordres de son roi.
On connaît encore l'abeille unicolore, qui habite les îles de France, de Bourbon, de Madagascar; l'abeille indienne, que l'on trouve au Bengale et dans la presqu'île de rinde ; Tabeilled'Adanson, très-répandue au Sénégal; celle de Pérou (c'est le nom du célèbre voyageur qui en a parlé le premier); on la trouve particulièrement à Timor.
C'est sans doute au climat seul que l'on doit attri-
buer la production de toutes ces variétés d'abeilles, car leurs habitudes, leurs mœurs ne diffèrent guère de celles de notre abeille domestique.
Mais si toutes descendent d*un type unique, la différence des lieux, de la température et de la flore du paysqu'elles habitent, a dû nécessairement exercer une grande influence, non-seulement sur la couleur et la grosseur de leur corps, mais encore sur le développement de leur inlelligence. Je n'en citerai ici que deux ou trois exemples. Je n'ai jamais vu notre abeille fréquenter le jasmin si odorant, ni le chèvrefeuille. Ces fleurs contiennent cependant un excellent miel et leur parfum attire les phalènes qui à l'aide de leur longue trompe savent parfaitement l'extraire. L'abeille française qui sait ne pouvoir atteindre avec sa langue jusqu'au fond du calice, passe devant ces fleurs sans même essayer de s'emparer de leur miel.
Or, il n'en est pas de même de l'abeille ligurienne; celle-ci use d'un stratagème dont la nôtre semble n'avoir nulle connaissance. Elle fend avec ses dents le calice à sa base, et par ce moyen si simple, elle vide complètement la fleur de toute la liqueur sucrée qu'elle contient.
Dans la Suisse italienne et en Lombardie, les abeilles ordinaires usent du même procédé. Peut-être en estil de même dans le midi de la France?
Les tiges de la canne à sucre contiennent une liqueur sucrée, mais comme cette liqueur n'est pas odorante, et de plus, qu'elle est cachée sous une écorce lisse semblable à celle des liges du maïs, rien ne doit
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la déceler aux abeilles. Celle liqueur douce se Irouve donc tout à fait à Tabri de leur convoitise.
Pour percer celte écorce, l'abeille rencontre aussi une bien plus grande résistance que n'en offre le tissu tendre et délicat d'une fleur.
Qui a donc enseigné à quelques populations d'abeilles que sous celte écorce verte et inodore se trouvait un suc analogue à celui qu'elles vont puiser dans les fleurs, tandis que d'aulres populations semblent ne pas s'en douter?
On dit que dans bien des plantations on a renoncé à garder certaines variétés d'abeilles, vu le torl qu'elles font à la récolle.
Au reste, sans aller bien loin, je pourrais ciler nombre de fleurs où nos abeilles ne vont pasbuliner, tandis que ces mêmes fleurs sont fort recherchées par les bourdons, les abeilles solitaires et d'autres insectes.
Ce n'était donc pas comme simple objet de curiosité que j'insistais auprès de l'Académie des sciences pour l'engager à faire venir de nouvelles variétés d'abeilles ; mais, ainsi que pour d'autres questions dont le temps fera connaître la valeur, l'opinion de l'Académie et du public n'était pas mûre encore : c'est i:ourquoi ma demande est resiée lettre morte.
Je crois devoir ajouter que si je cherche encore aujourd'hui à attirer l'attenlion des sociétés savantes el des voyageurs sur les variétés d'abeilles appartenant au même groupe que notre abeille commune, c'est pour empêcher que leur zèle ne s'égare sur d'autres
insectes faisant partie des deux autres groupes de la famille des Apites. Et ceci n'est point une supposition gratuite , on a vu, à l'occasion de l'Exposition universelle, des hommes plus empressés qu'instruits recommander l'importation d'une espèce sans aiguillon, dont le travail avait encore moins frappé leur imagination que l'absence de toute arme offensive, qui est un des caractères principaux des Méliponiles.
Ces insectes ont plusieurs traits de ressemblance avec les abeilles; comme elles, ils vivent en société et construisent des édifices de cire pour y élever le couvain et y dé])oser des provisions de miel et de pollen qui servent à leur subsistance. Jusqu'ici il y a une certaine conformité de genre de vie qui a pu faiie croire que ces insectes pourraient rendre les mêmes services que les abeilles. Mais en considérant ce nid, qui ressemble extérieurement à celui que font les guêpes lorsqu'elles se logent sur les arbres ou dans les buissons, en en visitant l'intérieur, on reconnaît de suite que ces, insectes ne peuvent amasser de grandes provisions et qu'ils vivent à peu près au jour le jour. Du reste, l'absence de toute arme défensive indique suffisamment que leur demeure ne renferme aucun trésor capable de tenter la cupidité de l'homme.
Ces insectes ne sont guère plus gros que nos mouches domestiques, dont ils ont la forme courte et ramassée. Habitant les parties les plus chaudes du nouveau monde, il serait très-difficile de les acclimater dans nos froides contrées. Et d'ailleurs, quoique vivant en communauté comme les abeilles, les bour-
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dons et les guêpes, on ne sait pas encore si, comme les premières, ils se multiplient au moyen des essaims, ou bien si, à l'exemple des seconds, les Méliponites forment chaque année une nouvelle société. Leur mode de construction horizontale et sur un seul rang d'alvéoles, plus en rapport avec celui des guêpes ([u'avec les rayons à double rang d'alvéoles, ferait croire que ce groupe des Apites ne forme pas une société durable comme celle du groupe précédent.
Bornons-nous donc à demander l'introduction de nouvelles variétés d'abeilles, afin qu'aucune plan(e, aucune fleur ne se dessèche sans avoir payé le tribut de miel que la Providence nous a destiné.
11 ne me reste plus maintenant qu'à indiquer aux voyageurs les moyens de transporter, sans trop d'embarras, les variétés d'abeilles qui paraîtraient mériter d'être introduites dans nos contrées. En démontrant que cela ne serait pas aussi difficile qu'on se l'imagine, et n'offrirait aucun danger, je pense rendre un véritable service à l'apiculture.
La Société d'acclimatation, qui fait de louables efforts pour augmenter le nombre des animaux utiles, a-t-elle donné quelques instructions de ce genre aux voyageurs avec lesquels elle correspond? je l'ignore. A-telle même compris les abeilles au nombre des inseclcs utiles, comme elle l'a fait avec tant de succès pour le ver à soie? Je le désire, mais je ne le pense |as. C'est pour ce motif que je joins ici une courte inslrucîion destinée aux personnes qui, à leur retour des contrées lointaines, seraient heureuses de prou-
ver qifelles ont pensé à enrichir leur pairie d'une nouvelle variété d'abeilles.
Comme il serait impossible de faire voyager une ruche garnie de ses rayons et des provisions nécessaires à Talimenlation des abeilles pendant un long voyage, il suffirait de recueillir des reines des diverses variétés, de leur adjoindre quelques centaines d'ouvrières, et de placer ces espèces de petits essaims dans des boîles préparées pour celle destination. Je pense qu'en leur donnant deux décimètres en tous sens, cela suffirait. Les boîtes devraient êlre munies d'un grillage en toile métallique et tenues dans un lieu obscur. Il suffirait de placer et de fixer solidement contre une des parois de la boîlc, ou au fond sur un lit de mousse, un morceau de gâteau rempli de miel recouvert d'une pellicule de cire et un autre garni de pollen. Ensuite on introduirait la reine et quelques centaines d'abeilles. Une douzaine de boîtes semblables donneraient peu d'embarras et tiendraient peu de place.
Si la traversée était longue, il serait bien de donner quelques instants de liberté aux abeilles, un peu avant le coucher du soleil. On choisirait à cet effet un temps calme, et on mettrait d'abord une seule boîte à l'avant du vaisseau. Il est probable qu'elles se comporteraient comme les nôtres, et qu'après avoir voltigé çà et là et s'être débarrassées de leurs excréments, elles rentreraient paisiblement dans leur demeure. Elles pourraient peut-être se suspendre en grappe à quelque partie du navire ; mais il ne serait
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pas difficile de s'en emparer. S'il en était autrement, si contre toute prévision elles se perdaient, on renoncerait à donner la liberté aux abeilles des autres boîtes.
En arrivant à destination, il faudrait essayer de faire adopter une de ces reines par une population d'abeilles ordinaires. Si la différence n'était pas trop grande, cette opération se ferait très-facilement : il suffirait d'enlever la véritable reine de cette population, puis, trente ou quarante heures après, d'enfumer légèrement les abeilles et de profiter de Tétourdissement que celte fumigation leur causerait pour introduire la nouvelle reine. Sa ponte aurait bientôt renouvelé entièrement la population.
Je fais des vœux pour qu'un voyageur ami de son pays veuille bien prendre le léger embarras de transporter dans nos contrées les variétés d'abeilles qui pourraient augmenter nos jouissances en modifiant et variant heureusement la qualité de nos miels.