CHAPITRE PREMIER
Des diverses espèces de miel.
Le nectar que les abeilles recueillent sur les fleurs devrait seul porter le nom de miel, car seul il réunit les qualités bienfaisantes qui le rendent si supérieur aux autres matières sucrées. Cependant on donne le même nom au produit que l'on recueille dans les ruches, lors même que, par suite de circonstances particulières, il se trouve mêlé à d'autres substances d'origines diverses. Ainsi, pendant les grandes chaleurs et sous l'influence de certaines circonstances atmosphériques, les feuilles de plusieurs arbres forestiers se couvrent d'une espèce de miellée dont les abeilles se montrent très-avides. Cette liqueur sucrée se produit parfois en très-grande abondance, ce qui augmente beaucoup la provision des abeilles, mais au détriment de la qualité, car elle ne possède ni le parfum
ni aucun des caraclcres du miel. Il en esl de même de la sévc qui s'ccoule par l'ccoree crevassée de quelques arbres. Ces substances ôtent au miel avec lequel elles se trouvent mélangées une grande partie de sa valeur.
Lorsque cette liqueur a suinté pendant des temps pluvieux, elle peut donner la dyssenterie aux abeilles privées de pollen.
Plusieurs espèces de fruits et de baies fournissent encore des matières propres à alimenter les abeilles.
Toutes ces substances ont besoin d'être élaborées dans l'estomac de l'abeille, où elles subissent une transformation qui n'altère cependant ni leur odeur, ni leur couleur, ni leurs qualités saines ou vénéneuses. Le but de cette élaboration n'est relatif qu'à la conservation indéfinie de. ces sucs divers, qui, recueillis simplement, entreraient en fermentation, tandis qu'une fois réduits à l'état de miel par les abeilles, et conservé par elles dans des alvéoles recouverts de cire, ils ne s'altèrent plus, ou du moins ils résistent fort longtemps à la corruption.
J'ai dit que les abeilles n'apportent aucun changement dans la couleur, l'odeur et les qualités des divers sucs qu'elles recueillent ; il est facile de s'en assurer : il suffit de leur donner de l'eau sucrée odorante ou colorée, pour en obtenir un miel participant des essences et des couleurs de cette eau. Quant à la saveur et aux qualités utiles ou nuisibles, il en est aussi de même. On peut ajouter des esprits à cette eau, ou lui substituer du vin, du cidre, de la bière;
les abeilles n'apporteront aucune altération à ces divers mélanges.
On sait qu'il est des miels enivrants, d'autres qui sont de violents purgatifs et même des poisons ; fort heureusement le miel de nos contrées n'offre pas ces altérations dangereuses.
Xénophon parle des effets terribles que produisit certain miel mangé trop avidement par ses soldais. Tournefort a reconnu que les fleurs de TAzaléa Pontica fournissaient un miel dont l'usage devenait dangereux.
Dans tout cet admirable groupe d'îles dont Madagascar est la plus grande, à Bourbon et à l'île do France principalement, on recueille un miel verdâtre, toujours liquide, excellent au goût. Ce miel doit ses qualités particulières aux fleurs d'un grand arbre à feuilles persistantes, d'un vert sombre. Dans les endroits où cet arbre n'existe pas, le miel ne diffère point de celui des autres contrées ; mais comme il est presque toujours fleuri, et que les abeilles peuvent y faire d'abondantes récoltes, partout où il se trouve, elles délaissent les autres fleurs pour celle-là^ Enfin, le miel varie extrêmement suivant les espèces de fleurs où les abeilles Tont puisé. Mais s'il ne dépend pas de nous de changer ses qualités à notre gré, nous pouvons du moins, en recueillant au moment convenable celui de nos abeilles, jouir de toutes les essences et des propriétés particulières que lui communiquent certaines espèces de fleurs. C'est une facilité que plusieurs ruches de nouvelle invention nous
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ofircnt à un degré plus ou moins éminent. Parmi celles-ci, je citerai les ruches Canuel, Radouan, Huber,Prokopovilsch, Debeauvoys, et ce genre de ruche dont les Anglais ont varié la forme à l'infini, mais qui consiste principalement dans le placement de bocaux à la partie supérieure de la ruche.
Je n'ai pas besoin de répéter que la ruche des jardins présente toutes les facilités de visiter et de prendre les rayons nouvellement construits à l'époque de la floraison de certaines plantes donnant un miel d*un arôme précieux.
De toutes ces formes de ruches, celle d'une pièce, soit en cloche, soit autrement, était bien celle qui offrait le plus de difficultés ; mais, au moyen de mon cylindre, c'est aujourd'hui celle où il est le plus facile de prendre chaque fois qu'on le désire, et sans deranger aucunement les abeilles, le miel produit par telle ou telle espèce de fleurs dominant à cette époque. D'ailleurs, comme on ne conserve que des ruches extrêmement peuplées, il y a toujours un nombre d'abeilles suffisant pour profiler de l'abondance mo* menlanée de certaines fleurs ; tandis que d'après les autres méthodes, qui acceptent les essaims faibles, les nourrissent, épuisent les ruches par des essaims forcés ou prématurés^ comme on les nomme mamtenant, il est impossible d'obtenir de semblables résultats.