CHAPITRE II
Moyens d'extraire le miel des rayons.
Il est quelques propriétaires soigneux qui mettent en pratique, pour la récolte du miel, les judicieux préceptes recommandés dans presque tous les ouvrages d'apiculture ; malheureusement le plus grand nombre des apiculteurs ne se conforment pointa ces sages recommandations.
Dans bien des localités il est d'usage de presser les rayons, et d'extraire immédiatement ainsi tout le miel contenu dans les alvéoles. Cette méthode nous prive des miels de premier choix, car il est des gâteaux qui contiennent du miel non bouché, que' les abeilles avaient préparé pour leur nourriture et celle du couvain : ce miel est presque toujours altéré et d'un goût aigrelet ; il est privé d'arôme, et les cellules qui le contiennent sont ordinairement entremêlées d'autres cellules qui servent de magasins à pollen. Or, une seule cellule contenant du pollen suffit pour troubler le miel et lui communiquer un aspect désagréable et nn goût sauvage. On peut donc se faire une idée de
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celui qui provient de gâteaux contenant une grande quantité de pollen.
Une méthode d'exlraclion bien plus mauvaise encore est, malheureusement pour lesamateursde miel, fort en usage dans plusieurs parties de la France.
Cette coutume délectable, pratiquée par un grand nombre de cultivateurs, consiste à écraser avec le miel, non-seulement le pollen, mais aussi le couvain à Télat d'œufs, de larves et même de nymphes. Ces gens prétendent que le miel se puriOe de lui-même parfaitement. 11 est vrai qu'il reprend en partie sa transparence, mais il perd beaucoup sous le rapport de la couleur, du goût et de Tarome.
La manière de récolter le miel dans les Landes est encore plus vicieuse ; on verse dans des barriques tout le contenu de la ruche, et cette opération est plus facile qu'on ne saurait se l'imaginer. Saisissant l'instant où les abeilles sont encore engourdies par la fraîcheur de la nuit, on appuie rudement la ruche sur le bord delà barrique, et, comme les ruches des Landes n'ont pas de traverses intérieures ni d'étranglement, tout se détache du premier coup, rayons et abeilles tombent pêle-mêle; pour achever ce mélange dégoûtant, un homme armé d'un fouloir écrase à l'instant cette vendange de nouvelle espèce. .
Si le miel préparé ainsi que je l'ai dit plus haut contracte un goût pâteux et sauvage, celui que l'on récolte par l'absurde et dégoûtante pratique adoptée dans les Landes est encore bien moins salubre et agréable. Les matières animales qu'il contient lui
communiquent une certaine acidité qui répugne, même alors qu'on en ignore la cause.
Il est encore une autre cause de détérioration qui devrait suffire pour faire rejeter le mode d'extraction dont je viens de parler. Les abeilles ont une petite vessie remplie d'afcide empoisonné, que leur dard laisse distiller dans la blessure qu'elles font en piquant; on connaît la force de ce poison, capable de donner la mort à de gros animaux. Eh bien, on ne peut faire la récolte des rayons d'après la méthode ordinaire sans les irriter beaucoup ; je sais par expérience qu'aussitôt qu'elles sont dérangées trop brusquement elles font sortir toutes à la fois leur aiguillon, à l'extrémité duquel on voit briller une gouttelette de poison aussi limpide que de l'eau distillée, mais qui laisse exhaler instantanément une odeur forte et pénétrante extrêmement désagréable.
Les nymphes elles-mêmes ont déjà leur vésicule pleine. Que l'on juge donc de ce que doit être le miel récolté à la manière des Landes, mélangé avec des milliers d'abeilles écrasées et pilées comme le serait le raisin à la vendange. En vérité, quand on pense que les hommes gâtent ainsi une des meilleures productions de la nature, on est tenté de leur refuser le degré d'intelligence qu'on est forcé d'accorder à leurs victimes.
Les chimistes, qui analysent avec un soin si scrupuleux toutes les substances qui servent à la nourriture de l'homme, devraient bien étudier l'effet que peut produire ce [miel empoisonné. On sait que les
fabricants de pain d*épice et autres friandises à Tusage des enfants emploient ce miel de préférence à tout aulre, à cause du peu d'élévation de son prix. Serait-il impossible qu'il fût une cause de maladie pour des êtres dont l'organisation est si sensible, si impressionnable?
Il n'y a aucun profit à ne faire qu'une seule espèce de miel. Celui des rayons qui n'ont servi à aucun autr^ usage, et qui peut se vendre à un prix double du miel commun lorsqu'il en est soigneusement séparé, perd loute sa valeur par un mélange mal entendu, sans augmenter celle du miel inférieur.
Voici comment on doit opérer pour obtenir un mie! de premier choix.
Après avoir extrait avec un soin tout particulier les plus pclites portions de pollen, on enlève proprement la pellicule de cire qui ferme les alvéoles. On se sert à cet effet d'un couteau très-mince : puis on place les gâteaux ainsi ouverts sur un tamis ou dans un sac de toile claire qu'on suspend dans un lieu modérément chaud et bien clos, afin que les abeilles ne puissent pas s'y introduire du dehors. Le miel qui s'écoule naturellement est ce qu'on appelle le miel vierge; il est susceptible de se conserver très-longtemps sans se décomposer, et ne produit ni écume ni dépôt.
Les rayons brunâtres qui ont déjà servi à l'éducation du couvain seront préparés de la même manière ; on pourra mélanger le miel qui en découlera naturellement avec celui qu'on aura obtenu, par expression ou autrement, de la première récolte.
Celle deuxième qualité de miel, quoique un peu colorée, est néanmoins fort bonne.
J*ai dit ailleurs que les abeilles coloraient leurs cellules en jaune ; il paraît que le miel a le pouvoir de dissoudre cette couleur et de s'en emparer. Celui que Ton trouve dans les cellules fortement colorées participe toujours de celte nuance et acquiert même un certain goût dont le miel vierge est exempt.
Comme tout le miel ne s'écoule pas par celle opération, on doit alors presser fortement la cire des gâteaux, afin de le faire sortir. De cette troisième opération résulte un miel tout à fait commun, et cependant, comme on aura eu soin d'ôler toute matière animale ou étrangère, il sera encore bien supérieui* au miel récolté par les moyens dont j'ai parlé plus haut, et surtout plus agréable au goût et plus sain.
Plusieurs auteurs recommandent de donner aux abeilles les résidus de la cire dont on a extrait le miel, afin qu'elles achèvent de les nettoyer, ce dont elles s'acquittent du reste fort bien. Je crois cet usage pernicieux. La cire encore chargée de mielexlialeuneodeur très-attrayante pour les abeilles, qui négligent alors la récolte lointaine du nectar des fleurs pour s'abattre par milliers sur cette cire odorante. J'ai remarqué qu'après cette récolte facile elles étaient souvent plusieurs jours avant de se remettre sérieusement à l'ouvrage; c'est donc une perte pour l'apiculteur, mais ce n'est pas la seule. Réunies en grand nombre sur ces débris, elles s'y livrept souvent de funestes combats, rapportent chez elles une odeur de miel qui cause
une grande agitation dans la ruche; puis, quand la cire est épuisée de miel, on les voit souvent rôder autour des ruches voisines, tenter un pillage qui leur livrera sans travail une nourriture dont elles sont si avides, et entraîner souvent tout le rucher dans une ruine complète.
Le miel exposé à Tair s'altère promptement ; il s'aigrit et devient presque liquide. Il faut donc avoir soin de le mettre dans des vases de verre ou de terre bien vernissés ; il vaut mieux le diviser en plusieurs parties, que de le déposer dans un grand pot que Ton ne peut ouvrir sans causer une légère altération à la surface. Il est avantageux de le recouvrir d'une feuille de papier imbibée d'esprit-dc-vin ou d'eau-de-vie, comme on le fait pour les confitures, et ensuite d'une seconde feuille de papier huilé, afin de le préserver du contact de Tair. Ainsi préparé, le miel peut se garder très-longtemps dans un lieu sec et frais.
Quelques personnes se bornent à le recouvrir d'un simple couvercle de terre ; c'est par cette raison que l'on trouve souvent du miel à moitié liquéfié, légèrement aigrelet et dénué de ce parfum qui en fait le charme.
Si l'on désirait donner un arôme particulier à un miel qui en serait dépourvu naturellement, on peut y réussir en le faisant couler au sortir de la ruche sur des feuilles odorantes; en se filtrant, il emporte une partie de l'essence de ces fleurs ou feuilles. Quant au choix de l'essence, comme c'est une affaire de goût, je me bornerai à indiquer les fleurs d'oranger, de
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lavande, de rose, et les feuilles de quelques herbes aromatiques; parmi celles-ci, la plus agréable est bien certainement la feuille de Tarbuste à odeur de citron.