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CHAPITRE III

ITigilance des abeilles. ^ Lear langai^e.

Délicatesse de lenr toncher.

Leur prévoyance dans la recherche d'an établissement.

Une des choses qui frappent le pins l'observateur, parce qu'elle se passe sous ses yeux chaque fois qu'il visite ses ruches, c'est l'extrême vigilance des abeilles. Une garde courageuse et dévouée veille constamment à l'entrée de Icurdemeure. La nuit comme le jour on voit ces petits êlresse promenant d'un air inquiet, attentifs au moindre mouvement, à la plus légère agitation, et toujours prêls à s'élancer sur l'ennemi assez audacieux pour venir les troubler. Et ce n'est pas seulement au moyen du toucher, de la vue ou de l'ouïe, qu'elles reconnaissent sa présence, c'est encore l'odorat qui leur sert à le découvrir: c'est même celui de leurs sens qui est le plus exercé et le plus utile pour leur aider à découvrir l'arbre fleuri ainsi que l'approche d'un être nuisible.

Souvent un fort bourdonnement se fait enteirdre sans que l'on sache la cause ; que l'on jette son regard

dans les environs du rucher, et on verra, du côté où le vent souffle, l'animal qui a causé cette agitation. Il y a des personnes dont l'odeur est insupportable aux abeilles, tandis que d'autres peuvent s'en approcher impunément.

Si l'on veut maintenant examiner quels sont les moyens de communication que la nature a donnés aux abeilles, on peut dire en toute vérité qu'entre tous les êtres de la création elles possèdent seules, l'homme excepté, le rare privilège de se transmettre les nouvelles qui peuvent les intéresser; on pourrait même donner à cette merveilleuse faculté le nom de langage, si cette expression ne blessait nos idées sur les bornes que nous mettons à l'intelligence des animaux.

Je serais désolé si mes lecteui^ s'imaginaient que je me laisse séduire par mon admiration pour les abeilles ; je les prie donc instamment de ne point m'accuser d'inexactitude, avant d'avoir eux-mêmes répété mes expériences, et surtout de les avoir observées avec une attention soutenue ; car il est impossible de pénétrer les mystères qu'offre l'intérieur d'une ruche sans en avoir fait une étude particulière: c'est comme si un aéronaute, planant au-dessus d'une grande ville, voulait nier que le peuple inconnu qui s'agite au-dessous de lui prononce des mots distincts, parce qu'à la hauteur où il se trouve il n'entend qu'un bruit confus et des sons à peine articulés.

J'ai promis des détails sur les mœurs des abeilles, et non un roman. Je ne sortirai donc pas des bornes

que je me suis imposées, el je ne dirai que ce que j'aurai vu de mes propres yeux ou puisé dans les ouvrages d'auteurs dont personne n'oserait mettre en doute l'exactitude el la bonne foi.

Quand j'ai parlé du langage des abeilles, je n'ai pas entendu attribuer à celte expression le sens que nous lui donnons alors qu'il s'agit de l'espèce humaine. Les abeilles possèdent, iî est vrai, un moyen sûr et prompt de se communiquer les événements qui peuvent les intéresser; dans ce but la nature les a richement dotées de deux sens, tandis que les autres animaux, même ceux des classes supérieures, ne peuvent en employer qu'un seul à c#t usage. Elles possèdent l'organe du toucher à un degré plus élevé que la plupart des êtres créés ; et on sait que cet organe, quoique très-développé chez certains quadrupèdes, ne peut leur être d'aucune utilité pour exprimer leurs sensations. L'organe de la voix, seul moyen de communication à la portée des animaux, est de même employé par les abeilles, cela est certain, tandis qu'il a été refusé à tous les autres insectes. Elles sont donc les seuls êtres qui, comme l'homme, peuvent s'entendre également en produisant des sons et en se servant du toucher. Or, les antennes de ces insectes se prêtent à toutes les inflexions nécessaires pour remplir ce but.

Les antennes sont composées de douze articulations qui peuvent se mouvoir dans tous les sens ; elles sont si flexibles qu'elles embrassent les plus petits objets, et leur sensibilité est extrême.

40 PUEMIÈRK PARTIE.

C'est au moyen de ces espèces de doîgts que les abeilles, comme les fourmis, peuvent se diriger dans robscurité où leur demeure est ordinairement piongée. Organes parfaits du toucher, elles leur suffisent pour accomplir, sans le secours de la vue, les merveilleux travaux qui confondent nos idées. Quant aux fourmis dont je viens de prononcer le nom, elles sont privées de l'organe de la voix, et tandis que la demeure des abeilles est animée de mille sons divers ,^ celle des fourmis reste toujours silencieuse comme la tombe ; il en est de même des guêpes et autres insectes qui vivent en société.

Antennes vue» au. microscope.

Approchez-vous d'une ruche bien peuplée, lesoir^ au moment oàtout est paisible et silencieux autour de vous. Vous n'entendrez d'abord qu'un bourdonnement confus, comme si vous passiez dans l'air audessus d'une grande cité; mais peu à peu vous saisirez la nature des sorte et vous les distinguerez les uns des autres. Vous reconnaîtrez d'abord le sourd et monotone bourdonnement des ventilatrices, puis les

mille petits bruits dont j'ai déjà parlé. C'est le travail incessant des ouvrières occupées à ronger les aspérités du bois ou de la paille dont est composée leur demeure ; c'est l'activité des abeilles qui liment et polissent leurs cellules.

Parmi ces bruits de diverse nature, vous entendrez les petits sons que donnent les gardiennes, presque chaque fois qu'elles rencontrent une abeille-errant dans les lieux confiés à leur vigilance. Ces petits sons pourraient être comparés à celui que produirait une trompette en miniature. L'abeille qui le fiiit entendre le proportionne à l'importance de l'individu qui en est la cause. Ainsi, il acquiert tout à coup une force inusitée quand c'est un ennemi qu'elle veut signaler à ses compagnes. Alors ce son est répété par toutes les surveillantes qui sont répandues jusque dans les profondeurs de l'édifice. Aussitôt elles accourent pour prêter main-forte à la garde, et, si ce renfort n'est pas jugé suffisant, elles répèlent le cri d'alarme, qui met sur pied la population tout entière.

On se tromperait fort si on supposait que ces voix se font entendre machinalement sans but comme sans résultat. Chacune de ces inflexions a une signification particulière que les abeilles saisissent parfaitement. Il en est de même de l'organe du toucher. Fjorsqu'elles se servent de ce moyen de communication, elles peuvent très-bien se faire comprendre de leurs compagnes, et se transmettre les nouvelles avec une facilité qui tient du prodige.

Lorsque arrive une abeille qui a une grande nou-

velle à faire connaître, elle se précipiledans la ruche ; mais les gardes l'environnent aussitôt, et, pour s'en délivrer, elle a recours au meilleur des moyens, qui est de satisfaire leur curiosité.

Le langage des abeilles est très-bref et en même temps très-expressif. Aussitôt que la messagère a fait entendre deux ou trois petits sons et touché de ses antennes celles de ses sœurs, celles-ci courent répéter la même manœuvre avec d'autres abeilles, et en un moment la population est au fait de la grande nouvelle. Et qu'on ne s'imagine pas que cette nouvelle n'a rien de précis, qu'elle se borne à porterie (rouble dans le petit État, que ce n'est enfin qu'une manière d'annoncer aux habitants de la ruche qu'ils doivent se tenir sur leur garde. Les dispositions que prennent les abeilles, suivant les circonstances et l'importance de la communication qui leur est faite, prouvent que la messagère a donné toutes les explications nécessaires.

Il est certain que la reine est une des premières à savoir de quoi il est question. Ceux qui ont pu observer son agitation dans des circonstances importantes, et le calme avec lequel elle accueille l'annonce d'une nouvelle ordinaire, telle que la découverte d'un champ nouvellement fleuri, d'un arbre suintant la miellée, d'un dépôt de matières sucrées, ne sauraient douter de l'exactitude de mes observations. Il en est de même à propos d'un animal étrangerqui s'est introduit dans la ruche, et qu'il s'agit de débusquer ou de mettre à mort. La reine ne prend part à l'agitation générale

que dans les circonstances réellement importantes, lorsqu'elle est obligée de pourvoir à sa sûrelé.

Tout ce que je viens de dire repose sur des faits positifs, et voici quelques exemples qui viendront à l'appui de ce que j'avance ; je pourrais les multiplier à l'infini.

Si les abeilles agissaient sans raisonnement, comme on se plaît à le dire, elles ne prendraient aucune précaution, et s'abandonneraient au hasard lorsqu'elles vont au loin fonder de nouvelles colonies. Si au contraire elles donnent des preuves de prévoyance, ne fûtce qu'une fois sur dix, on ne saurait leur refuser une apparence de jugement, surtout quan3 on réfléchit que dans ces circonstances elles n'agissent pas individuellement, mais qu'elles neprennent leur résolution qu'après avoir, en quelque sorte, tenu un conseil avec la reine et le reste de la population.

Un soir, j'étais occupé d'une lecture intéressante, assis auprès de la croisée ouverte de mon cabinet d'études. Une ruche en bois, de nouvelle invention et (|ui n'avait pas encore servi, se trouvait par hasard sur l'appui de la fenêtre, où je l'avais déposée dans le but de l'examiner à mon loisir.

Les derniers rayons du soleil donnaient contre la ruche et pénétraient dans l'intérieur par l'ouverture qui devait servir d'entrée aux abeilles. Un vitrage occupait la partie opposée, me permettant ainsi devoir tout ce qui se passait intérieurement. J'ai dit que cette ruche n'avait pas encore servi d'habitation aux abeilles ; rien par conséquent ne pouvait les y attirer.

4i PREMIERE PARTIE.

ni sa forme, ni l'odeur de miel et de cire qu'exhale une vieille ruche, et encore moins celle beaucoup plus pénétrante de la propolis.

Je fus distrait de ma lecture par un bourdonnement clair : c'était une abeille qui semblait examiner attentivement cette ruche. Elle en visitait chaque partie extérieurement, comme si elle eût cherché une entrée et deviné que cette masse pouvait bien être creuse.

A force de parcourir cette boîte, toujours volant et sans jamais s'y poser, elle aperçut la fente étroite pratiquée dans la partie inférieure, mais elle ne s'y arrêta point d'abord ; ce ne fut qu'après avoir de nouveau visité tout l'extérieur qu'elle vint prendre pied sur la petite planche qui servait de perron à l'édifice. Après s'être reposée un moment, car, à la précipitation avee laquelle les anneaux de son abdomen se contractaient et se dilataient, on voyait que son vol soutenu, et peutêtre son bourdonnement fort et continu^ l'avaient réellement fatiguée, elle se décida à entrer dans ce lieu inconnu. Mais ce ne fut qu'après bien des hésitations; elle paraissait craintive et n'osait pas s'aventurer dans les profondeurs de l'édifice.

Je ne perdais aucun de ses mouvements, grâce au faible rayon qui illuminait l'intérieur de la ruche. Après avoir exploré cette demeure dans tous les sens, l'abeille sortit enfin et reprit son vol ; mais ce ne fut pas sans se retourner maintes fois, comme pour s'orienter, qu'elle disparut tout à fait.

Qu'était venue faire cette abeille ? Évidemment elle

n'était pas venue pour chercher du miel ou de la propolis.

Le lendemain, vers les dix heures, le soleil brillant de nouveau, mais ne donnant point sur la ruche ni sur la croisée, je vis tout à coup une cinquantaine d'abeilles qui, bourdonnant bien fort, tournoyaient autour de celte même ruche. Cette fois, elles ne firent pas trop de difficultés pour entrer : elles se montrèrent plus hardies que celle de la veille, soit que le rapport eût été favorable, soit qu'elles se sentissent en nombre pour repousser une attaque.

Elles visitèrent avec soin toutes les parties de la ruche. Cette exploration terminée, chacune d'elles se retira sans attendre les autres. Bref, un moment après, tout était redevenu silencieux comme auparavant.

Ma curiosité était vivement excitée ; j'avais lu, dans de vieux traités sur les abeilles, que ces insectes exploraient les environs de leur demeure avant de quitter la mère ruche : mais c'était leur supposer de la prévoyance ; or, les naturalistes n'admettent pas chez les animaux des facultés qui soient de nature à rivaliser avec celles de l'homme. Leur accorder de la prévoyance, c'était leur reconnaître une apparence de jugement, les croire capables de former un projet et de l'exécuter ; c'était enfin dépasser les bornes de ce qu'on est convenu d'appeler instinct.

Comme il s'agissait de vérifier un fait avancé par des auteurs respectables et nié par cette classe de savants qui trouvent infiniment commode de rejeter tout

ce qui dérange leurs petits calculs, je me dévouai dans l'intérêt de la vérité et de la science, et je restai ferme à mon posle.

Heureusement, ma patience ne fut pas mise à une trop forte épreuve ; deux heures après le départ de ces abeilles, un essaim superbe vint s'installer dans cette ruche et confirmer ainsi toutes mes prévisions. D'après cela, pourrait-on hésiter à reconnaître que ces abeilles agissaient à peu près comme si elles eussent été douées de raison? Leur était-il possible de concerter un tel plan sans faire usage d'un langage quelconque ?

Cependant, on pourrait croire peut-être que cet essaim provenait d'une de mes ruches, et qu'une ressemblance de forme ou d'aspect aura engagé des abeilles sur le point d'essaimer à entrer dans cette ruche et à y entraîner plus tard leurs compagnes. Cette explication serait assez naturelle et détruirait une partie du merveilleux qui existe dans mon récit : mais il n'en est rien. Ces abeilles venaient d'assez loin; elles sortaient d'une ruche en osier recouverte d'un surtout de paille, et par conséquent rien, dans la ruche nouvelle, ne devait leur rappeler leur ancienne demeure.

Enfin, comme on pourrait supposer qu'il m'a été difficile de constater d'où provenait cet essaim, ce qui laisserait peser un doute fâcheux sur ce fait intéressant, je suis heureux de pouvoir rassurer mes lecteurs à cet égard. Jamais fait n'a été mieux constaté que celui-là ; car l'essaim appartenait à un bon paysan qui.

occupé à surveiller ses ruches, l'a vu s'élever et l'a suivi, ainsi que ses enfants, armé du poêlon de rigueur et de tout ce qui constitue le concert obligé qu'on offre aux abeilles en pareille circonstance. Ce brave homme, fort de son droit, vint me réclamer l'essaim, refusant tout net de me le laisser, bien que je lui eusse offert de le lui payer bien au delà de sa valeur.

Ce fait seul, dont j'ai été témoin, ne prouverait-il pas aussi que nos vieux auteurs n'ont pas toujours altéré la vérité, et que parfois même ils se sont montrés d'assez bons observateurs ? L'un d'eux, qui écrivait il y a près de cent ans, dit positivement qu'avant son départ de la mère ruche l'essaim envoie des émissaires en quête d'une demeure. Nos modernes savants trouvent plus commode de nier ce qu'ils ne savent pas expliquer ; mais un fait attesté par des hommes tels que SaintJean de Crèvecœur, D. chet, Buchepot, Dubost, Knight, Mabile, et bien d'autres encore, mérite pourtant quelque croyance. Il est d'ailleurs impossible de concevoir une entente aussi parfaite de toute une population sans admettre que les abeilles possèdent un moyen de se communiquer leurs idées ; ce ne sera pas la parole, soit, mais ce n'en est pas moins un langage, un véritable langage; car enfin, suivons à son retour dans sa ruche l'abeille émissaire qui la première a découvert un domicile convenable. Si on lui refuse le moyen de se faire comprendre clairement, comment s'y prendra-t-elle pour engager ses compagnes à visiter la nouvelle demeure. Il faut donc

nécessairement avouer que les abeilles ont un langage quelconque : toute autre supposition serait contraire au plus simple bon sens.

Je terminerai ce qui a rapport au langage des abeilles en priant mes lecteurs d'observer eux-mêmes l'admirable discipline à laquelle elles se soumettent volontairement. Ils auront certainement remarqué l'extrême vigilance des préposés aux barrières de Paris. Aucun individu ne peut passer ces portes de fer sans être l'objet d'un examen particulier. Voitures, chars à bras, pa^ niers, sacs, tout ce qu'on voudrait introduire dans la ville est visité soigneusement. C'est un spectacle réellement curieux. Eh bien, il en est de même au pays des abeilles. Môme vigilance, même examen, et plus rigoureux encore, avec cette différence toutefois qu'elles laissent le passage libre aux individus chargés, tandis qu'elles se montrent très-sévères envers ceux qui n'apportent rien !... Ceux-là ne peuvent entrer qu'après avoir échangé un mot d'ordre. Elles se servent de leurs antennes pour reconnaître l'abeille étrangère à la population. Tout individu qui veut pénétrer dans la ruche doit choquer ses antennes contre celles d'une des gardiennes; s'il néglige cette précaution, on l'arrête aussitôt, et son procès est bientôt fait. L'une le saisit par la jambe, l'aulre par un aile, et quelquefois elles se mettent cinq ou six autour de lui, chacune le tirant de s n côté. Mais bientôt, lasses de contenir ce prisonnier, qui fait des efforts inouïs pour s'échapper, une d'elles monte sur son dos et tâche de lui plonger son dard au défaut de la cuirasse

MŒURS DES ABEILLES. 4d

OU entre les anneaux. Quelquefois l'objet de tant de courroux est une pauvre abeille qui a peut-être oublié le mot d'ordre ; mais au moment fatal la mémoire lui revient, elle répond au signal d'admission et se voit aussitôt relâchée.

Ces petites scènes m'ont toujours beaucoup intéressé, et je suis bien persuadé qu'elles ne trouveraient pas indifférents ceux qui pourraient en être les témoins, si toutefois ils y apporlaient ce regard observateur qui découvre un monde nouveau là oàle vulgaire ne voit qu'un rassemblement de petits êtres s'agitant sans raison et sans but.

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