CHAPITRE n
La ponte des œufs. — Les ahelUe» nourriees»
L'éclosion. — Expnlsion des altelllcs contrefaites.
Destruction des niAles.
Nous avons laisse la colonie au second jour de son établissement, liavaillant avec ardeur à la fondation de ces charmants édifices de cire. Quarante-huit heures se sont déjà écoulées depuis ce moment. Les rayons ont atteint près de seize centimètres de longueur sur huit ou dix de largeur. Celui du centre a déjà près de vingt-deux centimètres, et deux nouveaux rayons commencent à s'allonger parallèlement aux autres.
La reine, accompagnée d'une suite nombreuse, parcourt son habitation en tous sens, et, après avoir pro-^ bablement témoigné sa satisfaction, elle remonte pour examiner la construction des alvéoles. On dirait qu'elle attend avec impatience que l'ouvrage soit assez avancé pour lui permettre de remplir le but de son existence, qui est de pondre les œufs d'où doivent sortir pour elle des époux, des rivales ou des sujettes.
Ce moment arrive enfin. Après avoir visité les tra-
MŒURS DES ABEILLKS. 51
vaux, la reine vient se placer sur la partie la plus avancée du gâteau le plus rapproché de Tentrée; elle se penche sûr le bord d'une des cellules les plus rappro» chées, en considère avec soin l'intérieur, puis, satisfaite de cet examen, elle introduit son abdomen jus* qu'au fond de la cellule et dépose dans un des angles un petit corps blanc, allongé, assez semblable pour la forme à un cocon de ver à soie légèrement étranglé dans son milieu.
C'est là un de œs œufs dont la reine abeille doit pondre des milliers presque sans interruption. Cet œuf, enduit d'une matière visqueuse, resie collé jus-» qu'à Téclosion à la place où il a élé déposé. Aussitôt après la ponte, les abeilles s'établissent sur les cellules qui contiennent des œufs, et semblent les couver: mais elles sont amenées là par un autre motif que je ne connais pas, car je me suis assuré que la seule chaleur de la ruche, que les abeilles savent maintenir de 27\à50% suffit à l'éclosion.
La distance que la reine abeille met entre la ponte dechaque œuf varie suivant la saison, l'abondance des fleurs, la chaleur de l'atmosphère, et d'autres causes que nous ignorons, mais qui peuvent être attribuées en partie à l'âge des reines: les vieilles sont bien moins fécondes, et cessent même de pondre à une certaine époque de leur vie.
Les petites abeilles, celles que l'âge a probablement rendues plus expérimentées, sont continuellement occupées à examiner les changements que la chaleur opère sur les œufs : cent fois par jour elles entrent,
la letc la première, dans les cellules qui en contiennent ; souvent elles restent immobiles et comme dans l'attente d'un événement important. Enfin, le troisième jour, l'œuf, dont la peau est un peu ridée, commence à s'incliner tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et bientôt, par des mouvements subits et violents, le ver qui s'y trouve renfermé parvient à briser son enveloppe ; alors, fatigué de tant d'efforts, il s'étend tout de son long et paraît jouir d'un repos acquis par quinze ou vingt minutes d'agitation.
Après l'éclosion, les nourrices deviennent plus attentives encore; elles commencent par débarrasser le jeune ver de l'enveloppe brisée qui pourrait le gêner ; ensuite elles déposent devant sa bouche un peu de gelée transparente, composée de miel et de pollen. Elles ont grand soin que les vers n'en manquent jamais, et, ce qui est digne d'observation, c'est qu'elles la placent de manière à ce qu'ils soient forcés d'avancer un peu pour l'atteindre. C'est une singulière façon de les obliger à prendre de l'exercice, autant du moins que leur forme, la privation des jambes et la petitesse de la cellule peuvent le leur permettre.
Dans l'état de repos, les larves sont un peu contournées sur elles-mêmes; pendant cinq jours que l'insecte reste dans la forme de larve apode, il ne fait d'autres mouvements que ceux qu'il Position est forcé d'exécuter pour atteindre sa nourtr°e^ rilurc. Les larves des reines et celles des ouvrières restent cinq jours dans cet état; celles des mâles six jours et demi; puis elles subissent une mé.
tamorphose qui les rapproche de la forme de Tinsecle parfait.
Dès que les abeilles nourrices reconnaissent que les larves ont acquis tout leur accroissement, elles ferment hermétiquement chaque cellule avec un couvercle de cire. Savent-elles que le contact de l'air pourrait nuire à Textrême délicatesse de leurs nourrissons à l'époque oùils se transforment en nymphes? On pourrail le croire.
Le couvercle de cire étant scellé, la larve commence aussitôt à se filer une coque de soie: ce travail dure vingt-quatre heures pour les reines, trente-six heures pour les mâles et les. ouvrières. Après un repos de deux ou trois jours, suivant la chaleur de l'atmosphère, les larves se dépouillent de leur peau et deviennent des nymphes d'une blancheur parfaite.
Rien de plus élégant que cette nouvelle forme ; à travers un masque transparent, on distingue parfaitement les yeux, les ailes collées contre le corps, enfin tout ce qui, plus tard, doit être animé d'un instinct si extraordinaire. Sous cette enveloppe, l'abeille ressemble parfaitement à une momie. En voyant ce petit corps d'une délicatesse si niervei lieuse, on ne croirait jamais qu'il rampait naguère sous la figure ignoble d'un ver.
Dès l'instant où les nourrices ont scellé le couvercle sur l'alvéole qui contient la larve dont elles ont pris çles soins si maternels, elles cessent de s'en occuper. C'est dans cette espèce de tombeau que, vingt et un jours après avoir été pondu, l'œuf de l'ouvrière
devenu larve, puis nymphe, se dépouille de ses derniers langes.
Alors l'insecte ronge avec ses mandibules les portes de sa prison, et aussitôt que l'ouverture est suffisamment grande, il sort baigné de sueur, le*^ corps mou et encore blanchâtre.
Ce n'est point immédiatement, comme l'ont avancé plusieurs auteurs, que les jeunes abeilles se livrent au travail et vont courir les champs. Leur corps n'a pas encore acquis assez de vigueur ; leurs ailes sont, dans les premiers moments, incapables de supporter le poids du corps. Elles restent donc dans l'intérieur de la ruche pendant un jour ou deux avant d'essayer leurs forces en voltigeant devant leur demeure, à l'heure où le soleil brille de tout son éclat.
Les nourrices, qui semblaient avoir oublié la larve dans son tombeau, prodiguent de nouveau leurs soins maternels aux jeunes abeilles , dont l'apparition est pour elles un véritable bonheur. On les voit s'occuper h les brosser, leur offrir du miel et tourner autour d'elles de l'air le plus empressé.
Cependant une loi impérieuse semble peser sur les abeilles et le» obliger, à sacrifier sans pitié leur affection aux* devoirs *<jtie Jgur impose Va bien-être général de la population. Pouvai4-i!en être autrement ? Chaque membre de la grande famille devant contribuer à sa prospérité, on comprendra sans peine que la nature ait obligé les abeilles à se défaire de tout individu mal conformé^ incapable de pourvoir aux besoins de la famille et de la défendre contre ses
W-ŒUR-S DES ABE1LLKS. 55
^mnemis. Âiissi les jeunes abeilles nées avec quelque défaut de conformation qui les empêcherait de se i^ndre utiles sont-elles expulséesde la ruche par ces mêmes nourrices qui leur avaient prodigué tant de marques d'affection. Ici ce sont des ailes chiffonnées refusant de se déployer, là des antennes incapables d'exécuter les mouvements nécessaires, ailleurs qucl- <iue autre organe resté imparfait, qui nécessitent l'expulsion. Dès qu'un pareil défaut semanifeste, la pauvre ostropiée est saisie par une ou plusieurs abeilles; on l'entraîne de force vers l'ouverture; là, une d'elles l'empoigne avec ses dents et, si die est assez vigoureuse pour cela,. elle l'enlève et t'emporte au loin. La pauvre victime périt bientôt defaim ou sert dé pâture à d'autres insectes. Mille fois j'ai assisté à ces sévères. 43xécutions, mais je n'ai jamais remarqué que les «abeilles eussent poussé l'atrocité au point de tuer Gilles-mêmes leurs compagnes infirmes ; elles se conlentent de les abandonner à leur triste sort. 11 n'en est pas de même à l'égard des mâles ; les ouvrières hâtent leur fin à une certaine époque, sa«s que l'on ait pu •savoir encore à quelle cause positive il faut attribuer le massacre qu'elles en font^
Quelques auteurs ont pensé que, la reine une fois fécondée, les mâles n'étaient plus considérés par les abeilles que comme des bouches inutiles, et que cette tuerie n'avait d'autre cause que des Motifs d'économie. D'autres ont vu dans *cette mesure rigoureuse une espèce de calcul, ce qui ne s'accorde point avec le faible degré d'inteilligence qu'on leur suppose. En
effet, craindre que la multitude des mâles ne soit une cause d'altération pour la ponte, c'est attribuer aux abeilles une bien grande prévoyance.
Quelle que soit la cause du massacre des mâles, il est certain qu'il a lieu chaque année à peu près à la même époque, vers la fin de juillet ou au commencement d'août. Dès que cette détermination est prise, les ouvrières se jettent avec fureur sur toute la race masculine. Elles percent de leurs dards enipoisonnés les mâles vigoureux qui persistent à rentrer dans la ruche; ceux qui fuient périssent de faim et de misère, et on en voit des centaines se traînant péniblement sur le sol et se débattant en vain contre les petits insectes qui veulent en faire leur proie.
Les abeilles ne se bornent pas à cette expulsion violente : il faut que tout ce qui appartient au sexe masculin soit anéanti ; les œufs, les larves et les nymphes cessent tout à coup d'être les objets des soins les plus empressés; elles semblent les prendre en horreur; elles les arrachent de leur berceau, et, après avoir sucé la partie liquide contenue dans leurs entrailles, elles vont jeter au loin les petits cadavres mutilés ! . . .
J'ai dit que les ouvrières passent vingt et un jours dans la cellule qui sert de berceau à la larve et de prison à la nymphe, depuis le moment où Tœuf a été pondu jusqu'à celui où l'insecte, arrivé à l'état d'abeille, en sort heureux et libre. Les œufs destinés à la royauté ne mettent que seize jours, et ceux des mâles en mettent vingt-quatre à subir ces diverses méta- - morphoses.
Je dois ajouter qu'en fixant ainsi le nombre de jours et d'heures que les abeilles passent à l'état d'œuf, de larve et de nymphe, je ne fais que me conformer aux assertions des plus savants naturalistes, mes propres observations nem'ayant pas toujours donné les mêmes résultats. Ainsi j'ai acquis la certitude que l'espace de temps indiqué peut varier de plusieurs jours, suivant l'élévation ou l'abaissement de la température.