‹ Les abeilles et l'apicultureChapitre 8 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Souffrances des «beiUes pendant la fin de Vétéf

l*antonine et l*hlYer«

Retour du printemps f grande ponte de la reine*

Massacre des Jennes reines.

Émigration et formation du premier essaim.

La fin de Tété, l'automne et l'hiver, voilà le temps le plus cruel à supporter pour les abeilles. Dans bien des contrées, c'est vers la fin de l'été qu^on songe à leur enlever le peu de provisions qu'elles ont eu tant de peine à amasser. On s'y prend presque toujours de la manière la plus barbare pour les abeilles et en même temps la plus nuisibk aux vrais intérêts de l'apiculteur.

Et pourtant il serait si facile de partager avec elles sans qu'elles aient à souffrir de notre avidité !

La fin de l'été et l'automne sont aussi les époques où elles ont à redouter le plus d'ennemis de tous genres. Le nombre des oiseaux destructeurs des insectes a doublé, triplé ; de grosses araignées préparent des toiles assez fortes pour les arrêter au passage. Les crapauds, les grenouilles les attendent au bord

des mares, où les ardeurs des derniers beaux jours les obligent à se rendre.

Mais tous ces ennemis réunis ensemble ne sont rien encore, comparés à la faim qui décime les plus beaux ruchers. Les derniers essaims succombent ordinairement à ce fléau ; trop peu nombreuses pour avoir pu soigner les œufs de leur reine à l'époque des fleurs, ces faibles populations, privées de miel et de pollen au moment où elles travaillent avec le plus d'ardeur à réparer des pertes sans cesse renaissantes, se laissent entraîner au vol et au pillage et deviennent ainsi une cause de ruine pour le propriétaire du rucher.

Les guerres que les abeilles se font alors sont plus fatales à l'espèce qu'on ne saurait se l'imaginer.

C'est encore pendant celte triste époque de l'année que la nature, qui a compté leurs jours, retire la vie à un grand nombre d'ouvrières. Les abeilles paraissent insensibles à la mort de leurs compagnes ; mais, tant qu'elles vivent, elles échangent entre elles les témoignages non équivoques d'une véritable affection. Il n'en est pas de même à l'égard des reines, comme je le dirai plus lard.

L'hiver est une rude saison pour les abeilles ; renfermées dans leur habitation, celles qui se hasardent à sortir se hâtent de rentrer. Tout est mort autour d'elles ; plus de fleurs, plus de feuilles! La terre est nue ou bien couverte de neige, et le froid les oblige à se lenir serrées l'une contre l'autre.

Ne croyez pas cependant que l'atmosphère intérieure

de la ruche soit aussi glaciale que l'air extérieur. Ce serait une grande erreur. Les abeilles ne pourraient résistera une température au-dessous de 10 degrés ; et si, dans la partie non habitée de la ruche, le thermomètre descend plus bas encore, au centre de la population, il reste toujours au moins à 25 degrés Réaumur. C'est un fait qui a été constaté bien des fois.

Les abeilles qui font partie des rangs extérieurs ne sont pas, il est vrai, aussi chaudement placées, mais elles se relayent entre elles, et celles du centre cèdent leur place à leurs compagnes moins favorisées.

Pendant qu'elles occupent les rangs extérieurs, elles restent comme engourdies par le froid et ne consomment presque rien. Celles qui se tiennent auprès de la reine sont très-vives, très éveillées et consomment beaucoup de miel. C'est pourquoi il est bon que le nombre de celles-ci soit le plus restreint possible. Aussi les ruches ouvertes par le bas, et qu'on pose tout simplement sur deux traverses de bois, comme je l'ai vu pratiquer dans le Nivernais, résistent mieux aux longs hivers, la consommation étant à peu près nulle, que celles que l'on tient soigneusement renfermées.

Cependant, malgré cet état d'engourdissement qui est le partage des abeilles pendant les long mois d'hiver, comme au centre de la ruche la chaleur esta peu près toujours la même, il y règne constamment une certaine activité. Lorsque la population est nombreuse

et bien approvisionnée, les abeilles peuvent encore jouir des douceurs de la vie intime; la reine même continue sa ponte, malgré les rigueurs de l'atmosphère extérieure. L'éducation des larves ne laisse donc pas s'écouler sans plaisir ce temps de retraite forcée.

Lorsqu'un propriétaire trop avide a dépouillé les ruches de la plus grande partie de leurs provisions, qu'il en a enlevé le pollen, les abeilles sont privées de tout ce qui fait le charme de leur vie ; elles doivent se résigner à vivre accrochées les unes aux autres, presque sans mouvement, sans travail, trop heureuses encore si le peu de miel qu'on leur a laissé peut suffire à leur nourriture jusqu'au retour des fleurs.

Mais enfin le temps s'adoucit; les premières fleurs éclosent aux rayons du soleil, et les abeilles, heureuses de pouvoir reprendre leurs occupations favorites, s'élancent joyeusement dans les airs à la recherche du pollen nouveau dont elles ont un pressant besoin pour nourrir leurs petites larves, car le nombre s'en accroît chaque jour.

Tout dans la ruche a repris un aspect animé ; des centaines d'ouvrières se répandent sur les rayons et les visitent avec un soin tout particulier. Si quelque animal a causé des dégâts pendant leur engourdissement, elles travaillent à le réparer. D'autres construisent des cellules plus grandes que celles qui servent de berceaux; ces cellules sont destinées aux mâles. La reine, qui redouble d'activité et dont la taille s'est arrondie depuis quelques jours, se dispose à commeur

cer la grande ponte, dont elle doit se délivrer avant (le pouvoir de nouveau reprendre son vol à la têle d'une partie de la population actuelle.

Chaque jour il naît des centaines d'abeilles. L'essaim que nous avons suivi depuis son entrée dans la ruche a été décimé plus d'une fois ; mais, grâce à la fécondité de la mère abeille, les pertes ont été promptement réparées. Déjà on entend ce joyeux bourdonnement, précurseur d'une nouvelle émigration, et, à mesure que la terre se couvre de fleurs, le nombre des ouvrières butineuses s'accroît dans la même proportion.

Enfin, les abeilles deviennent si nombreuses que, dans les heures chaudes du jour, une partie d'entre elles aime mieux se suspendre à l'ombre de la ruche que d'y entrer.

Le matin, lorsque le soleil brille de tout son éclat, les jeunes abeilles sortent de leur habitation et se balancent en bourdonnant au-devant de la ruche, en formant ce que les apiculteurs nomment un soleil d'artifice.

C'est l'indice de la prochaine sortie d'un essaim .

Pàiétrons au centre de la population. Ce qui s'y passe est digne de toute l'attention des observateurs qui veulent étudier les abeilles et connaître les périodes les plus intéressantes de leur existence.

C'est au moment où la reine, souveraine absolue de la ruche depuis une année, est plus que jamais entourée de soins, d'hommages, ou plutôt de l'affection la plus vive par ces abeilles, dont la plupart lui doi-

vent le jour ; au moment où règne l'abondance, où rien ne peut faire prévoir que la source de ces richesses doive se tarir, qu'elle prend tout à coup la détermination d'abandonner à jamais ce qui jusqu'alors a fait son bonheur.

Quel peut être le motif impérieux qui oblige celte reine, cette mère, à renoncer au séjour qui lui plaisait tant, à s'éloigner d'une partie de ses sujets ?

Pour le connaître, il est nécessaire de suivre pour ainsi dire pas à pas les occupations de la reine et le développement de sf s passions. .

Dans le temps où la reine est le plus occupée de sa ponle de mâles, les ouvrières construisent un certain nombre de cellules de formes et de dimensions bien différentes de celles qui sont destinées à servir de berceaux aux abeilles communes et aux mâles. Ces cellules, nommées royales parce qu'elles soni uniquement consacrées aux jeunes reines, sont placées et suspendues en forme de stalactite au bord des chemins qui servent de communication entre les gâteaux. Leur forme a quelque rapport avec la capsule d'un gland, et, après leur achèvement, elles ressemblent assez à une poire allongée, suspendue par le gros bout. Leur nombre varie, sans causes connues, depuis trois ou quatre jusqu'à plus de vingt. Cependant j'ai constaté qu'il y en a en général un grand nombre dans les ruches très-peuplées, et très-peu dans celles dont la population est faible.

Lorsque, dans une ruche très-peuplée et bien approvisionnée (deux conditions essentielles* pour que

MŒURS DKS ABEILLES. 77

les abeilles se disposent à essaimer), les ouvrières ont ébauché un cerlain nombre de cellules royales, la reine dépose un œuf dans chaque cellule ; mais elle n'attend pas que le berceau royal ait atteint toute sa

l'orlion de rayon contenant du pollen et du miel clarifié. — Cellules royales; l'une d'elles entr'ouverte par la reine.

longueur, qui est de deux à trois centimètres : ilsuflit qu'il soit à moilié construit. 11 faut ajouter que ces cellules ne sont pas commencées simultanément : les abeilles, par des motifs providentiels qu'elles ignorent probablement, n'en construisent qu'une à la fuis chaque jour, deux au plus, de façon que la reine

ne Irouve qu'un ou deux berceaux préparés pour la ponle.

Les abeilles nourrices ne donnent pas plus de soins apparents aux jeunes larves royales qu'aux autres ; mais un des faits les plus singuliers parmi ceux qui frappent noire attention, c'est qu'elles n'offrent pas aux larves royales cette gelée insipide qu'elles donnent aux larves ordinaires, mais une espèce de conserve dont le goût aigrelet n'est point désagréable, Uïndis que les mâles et les ouvrières ne reçoivent .qu'une nourriture fade et incolore. La gelée royale est d'un jaune rougeâtre, quelquefois d'un rouge brun. Cetle nourriture a le pouvoir de développer certains organes, et tout individu destiné à n'être qu'une simple ouvrière, mais qui par basard a reçu quelques parcelles de celte gelée, prend plus ou moins le développement réservé aux reines seules.

Ajoutons que le berceau royal, par sa position même, diffère aussi des alvéoles ordinaires; il est placé perpendiculairement, tandis que les cellules des mâles, comme celles des ouvrières, sont placées horizontalement.

Mais revenons à la ruche, dont toutes ces explications nous ont éloigné. Nous avons vu jusqu'à présent la mère des abeilles traitée par la population entière avec une affection presque sans égale ; nous voici cependant arrivés au moment où une espèce de froideur, d'indifférence, succède aux attentions qui lui ont été prodiguées depuis un an sans aucune interruption.

Les œufs que la reine a pondus dans les alvéoles royaux se sont métamorphosés en larves et celles-ci en nymphes. Ces larves sont nourries avec une prodigalité si grande, qu'après leur sortie de la cellule on retrouve une quantité de gelée, à l'état de pâte ferme, qui aurait suffi à l'alimentation d'une ou deux autres larves. On ne retrouve jamais aucun reste dans les cellules communes, qui d'ailleurs méritent ce nom sous tous les rapports, puisque la même sert successivement à plusieurs larves, tandis que les cellules

HT

Jeune reine vierge. Ouvrière.

royales sont détruites jusqu'aux fondations après l'époque des essaims. La grandeur de ces alvéoles, l'abondance de la nourriture et, plus que tout cela, les qualités de la gelée royale développent chez les futures reines des organes qui ne sont pas même apparents chez les abeilles ordinaires; ainsi, la taille des jeunes reines est élancée, leur abdomen a plus de longueur, leur robe est d'un brun doré plus éclatant, et, si elles sont privées de corbeille, si elles ont quelques avantages de moins que les ouvrières, cela même contribue à leur donner une tournure plus élégante et à les rendre plus propres à remplir le but de leur existence.

La ruche que nous observons dans ce moment a vingt-deux cellules royales, dont une partie sont entièrement fermées. Une garde assez nombreuse veille à leur sûreté, tandis que quelques abeilles rongent et amincissent les parois de la cellule la plus avancée au point de les rendre transparentes. On distingue, même à travers son épaisseur, les nymphes dont la couleur, auparavant si blanche, est maintenant d'un brun clair. Les autres alvéoles, moins avancés, paraissent ne contenir qu'une larve ou même qu'un œuf.

Voici la reine ; elle paraît fort animée, et les abeilles ne se dérangent pas pour la laisser passer. Pas une d'elles ne lui offie le miel dont elle a souvent besoin et qu'elle est habituée à recevoir. C'est même en vain qu'elle tend sa tronipe : on fait semblant de ne pas le remarquer.

La l'cine.

Elle prend alors le parti le plus sage : elle va puiser elle-même, à Talvéole le plus rapproché qui contient du miel,, la ration qu'on lui offrait naguère avec tant d'empressement et de respect.

Pauvre reine ! A voir sa taille amincie, son air inquiet, on croirait qu'elle est malheureuse d'être ainsi

délaissée. Elle parcourt la ruche en tous sens, et ne rencontre. partout que froideur : les abeilles semblent avoir oublié sa dignité. Cette conduite l'affecte, l'irrite même. Après avoir rapidement parcouru un^ partie de la ruche au milieu de la population devenue indifférente, elle s'arréle tout à coup et fait entendre un chant singulier, ou plutôt une suite de notes qui paraissent avoir une influence inconcevable et mystérieuse sur la ruche entière. A l'instant même les abeilles semblent frappées de stupeur; toutes s'arrêtent au milieu de leurs occupations, baissent la tête et se tiennent ainsi inclinéespendant quelques instants. Plusieurs, plus vivement affectées, branlent la tête à droite et à gauche, et éprouvent même une espèce de tremblemen t tout particulier .

Je laisse à d'autres observateurs plus habiles que moi le soin de découvrir le mot de ce phénomène ; comme je n'aurais que des conjectures à offrir, je me borne à mentionner le fait. Par quel hasard le papillon tête de mort sait-il produire le même chant? Pourquoi les hommes, qui sont si adroits, ne cherchent-ils pas à l'imiter? Ils se rendraient ainsi bien facilement maîtres de la population la plus rebelle*.

* On s'est demandé souvent d'où vient la terreur que les papillons tête de mort inspirent aux abeilles ; car on ne comprend pas que ces insectes, si bien armés et si courageux, aient peur et fuient devant des phalènes qui, quelque grosses qu'elles soient, sont dépourvues de tout moyen de défense* Malgré mes recherches à cet égard, j'en suis réduit aux conjectures. Voici, au reste, ce qui m'a paru le plus probable.

Outre que le papillon tète de mort sait donner quelques notes qui

La reine, s*é(ant approcliée de la cellule qui conlient la nymphe la plus âgée, profile de rémotion des gardiennes et se met à ronger l'alvéole à belles dents. Comme on la laisse faire, elle abienlôt misa jour un petit coin du corps de la jeune reine, puis elle se relire. Alors les nourrices ou gardiennes achèvent son œuvre. Je m'imaginai d'abord, quand je fus témoin de ce spectacle, qu'elles voulaient aider la nymphe h sortir de son enveloppe;, mais bientôt je reconnus combien je m'élais trompé : c'élait pour la jeter au loin, non toutefois sans avoir sucé la parlie liquide de ses entrailles.

La vieille reine s'approcha encore d'une autre cellule royale et fit la même opération, qui eut le même résultat. Je pensais que toutes mes jeunes reines allaient être victimes de la jalousie de la reine mère, dont l'agitation allait croissant; elle courait d'une cellule royale à l'autre sans se donner la peine de les ouvrir. On eût dit qu'elle perdait la tête en voyant

ont beaucoup de rapport avec le cbant de la reine abeille, il possède encore une faculté très-singulière. Au moyen d'un tremblement rapide, on pourrait dire électrique, il cause, lorsqu'on le saisit, une espèce d'engourdissement, de malaise indéfinissable. J'avoue que ce n'a jamais été sans une extrême répugnance que j'ai tenu entre mes doigts cet étrange animal. Même à travers un filet de mousseline, il produisait sur moi une pénible sensation qui m'obligeait à le relâcher bien vite. Ces deux causes réunies me paraissent suffisantes pour justifier la crainte des abeilles. Admettons qu'il fasse d'abord entendre ce chant qui les stupéfie ; le voilà maître de la place. Une fois sur les gâteaux, occupe â puiser dans les magasins le miel dont il fait sa nourriture, si les abeilles remises de leur stupeur veulent le chasser, il n'aura qu'à produire ce frémissement électrique pour achever de porter l'épou- A'anle au milieu d'elles.

tant (le cellules prêtes à donner issue à une rivale détestée d'avance. Son agitation devint contagieuse, quelques abeilles, puis ensuite un grand nombre imitèrent leur chef et parcoururent leur demeure en répandant l'inquiétude parmi leurs sœurs. Dans ce moment, on entendit un bourdonnement clair : c'étaient quelques abeilles qui tournoyaient au-dessus de la ruche. Elles sonnaient probablement l'appel général, car tout à coup il se fit un grand silence ; les abeilles se livraient au pillage. Elles enfonçaient les magasins, perçaient les cellules qui contenaient du miel, et s'en gorgeaient comme si elles eussent été en pays ennemi. Bientôt elles sortirent et imitèrent celles qui les appelaient au dehors. La reine s'était aussi précipitée hors de la ruche et avait été promptement suivie du reste de la population. Œufs, larves, nymphes et provisions de toute espèce avaient été aban donnés pour toujours!...

Ce fut ainsi que se forma le premier essaim.

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