‹ Les Acadiens après leur dispersion [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · L. A, PRUD'HOMME · texte numérisé non relu

L. A, PRUD'HOMME

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Le successeur de Wilmot adopta une ligne de conduite toute différente de celle de ses devanciers : il se montra aussi bienveillant que ceux-ci s'étaient montrés barbares. Michael Franklin, qui s'était élevé de la condition de sinple marchand aux plus hautes charges de sa province, paraît avoir été un homme excellent ; il avait dû gémir bien souvent de tout le mal dont il avait été témoin. Il n’épargna rien pour faire oublier aux pauvres Acadiens restés dans la Péninsule, les traitements dont ils avaient eu tant à souffrir. Au reste, il ne faisait qu'’obéir aux injonctions du gouvernement anglais, qui, mieux informé du caractère et des dispositions des Acadiens, voulait le reconnaître en se montrant juste et équitable envers eux: ‘ Vous ne manquerez pas, lui écrivait le ministre anglais, Lord Hillsborough, de leur donner les plus entières assurances de la faveur et de la protection de sa Majesté et de ses bienveillantes intentions... Sa Majesté est pleine de tendresse et d’attentions à l'égard de ceux qui ont fait des établissements au Cap- Breton, sous la protection de permis temporaires du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, et elle veut qu’on veille avec un soin attentif à leur avancement ” (1).

Franklin n'avait eu rien de plus pressé que de mettre en vigeur cette politique de conciliation, Dés la réception de cette dépêche il écrivit à l’un des magistrats du bassin des Mines: ‘‘ J'ai reçu ordre de Sa Majesté de donner aux Acadiens les plus amples assurances de sa royale faveur et de sa protection. Et vous pouvez aussi leur donner de ma part la plus entière assurance que je repousse totalement et désavoue toute intention de les employer comme milice hors de cette province, et que de tels rapports n’ont pu venir que de la part d’esprits faibles et. malintentionnés. Vous pouvez de plus leur garantir qu'ils seront traités, en tout temps, avec le même degré d'indulgence et de protection

(1) Archives de la Nouvelle-Ecosse, pp. 352, 353

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que Sa Majesté a pour ses autres sujets. Vous pouvez ajouter aussi

que le gouvernement n'a pas le moindre dessein soit de les molester, soit de les inquièter au sujet de leur religion ” (1).

Un mois après, le lieutenant gouverneur réiterait les mêmes recommandations au colonel Denson : “ Quelques-uns des Accadiens, disaitil, du comté de King et de Windsor. m'ont informé qu'ils ont été notifiés de faire les exercices avec les milices, ce qu’ils concidèrent comme une charge trop dure pour eux, n'ayant pas d'armes, et étant incapables de les acheter immédiatement, s’il fallait le faire.

‘“ En conséquence je désire que vous les exemptiez d’être appelés et de faire ces exercices, jusqu’à ce que vous receviez des ordres contraires.. De plus, je dois vous signifier que c’est l'intention du Roi, et que c’est aussi ma volonté, qu’ils soient traités par les officiers du gouvernement, avec toute la douceur et la tendresse possibles, en toute occasion, afin qu’ils n'aient pas le moindre sujet de se repentir de s'être soumis d’une manière si parfaite au gouvernement de Sa Majeste, ” (2)

En étudiant cette politique si humaine et si sage de Franklin, on ne peut s'empêcher de faire cette réflexion : Que de malheurs eussent été évités de part et d'autre ! Que d’embarras de moins pour l'Angleterre et la Nouvelle-Ecosse ! Que de haines apaisées ! Que de progrès accomplis, si, à la place de Lawrence, il y avait eu à Halifax un gou. verneur du caractère de Franklin ! Au lieu de cent mille Acadiens dans les provinces maritimes, l’Angleterre y compterait aujourd’hui un

«million de plus de ces sujets fidèles et utiles |

Et dire qu’à l'heure qu’il est, il se rencontre encore des apologistes de la conduite de Lawrence, même parmi des gouverneurs de la Nouvelle- Ecosse ! (3) On est bien forcé d’avouer que la science politique a encore des progrès à faire dans notre pays.

© Franklin, qui avait été témoin de l’héroïque attachement des Accadiens pour leur foi, savait qu’il ne pouvait leur donner de meilleures preuves de ces bonnes intentions, et des gages plus rassurants pour l'avenir, qu’en accordant à leurs missionnaires toute liberté de les visi. ter et de les évangiliser. C’est en effet, sous son administration, et à

(1) Archives de la Nouvelle-Ecosse.—Lettre du Lieutenant-Gouverneur Franklin à M. Deschamps, ex juin 1768, p. 353.

(2) Archives de la Nouvelle-Ecosse, Lettre au gonverneur Franklin au colonel Denson, 4 juillet 1768, p. 354.

(3) Voir le discours prononcé par le gouverneur Archibald devant la Société historique d'Halifax, octobre, 1886.

sa demande que fut envoyé le premier missionnaire venu du Canada depuis la conquête, M. Bailly de Messein (1), qui arriva à Halifax au moment où l’abbé Maillard y terminait sa longue vie d’apostolat.

L'abbé Maillard était le seul missionnaire dont la présence avait été tolérée dans la Nouvelle-Ecosse, depuis 1759.

L'orsqu’il avait été fait prisonnier quatre ans auparavant, il n'avait pas tardé à faire tomber bien des préjugés autour de lui, par l'intérêt qui s’attachait à sa personne, à ses connaissances, et à ses hautes qualités. Il finit par acquérir l'estime générale, et les meilleurs esprits , recherchèrent son amitié.

Il s’en servit pour rendre son ministère aussi utile que possible pendant ces tristes années.

A l'issue de le guerre, il avait employé la grande influence dont il jouissait auprès des sauvages pour leur faire déposer les armes, et le gouvernement anglais apprécia si bien ses services, qu'il lui accorda une pension annuelle jusqu’à sa mort (1768). Il fut regretté des protestants aussi bien que des sauvages et des Acadiens ; l’élite de la société d'Halifax voulut assister à ses funérailles.

Son successeur dans la Nouvelle-Ecosse, était un homme de haute naissance, d’une éducation parfaite, et animé du zèle bouillant d’un jeune prêtre au sortir de son ordination. Malgrè sa jeunesse et et son peu d’expérience, l'abbé Bailly avait été choisi pour cette rude tâthe, parce qu’on espérait que ses qualités sociales le feraient accepter plus facilement des autoritées ombrageuses d'Halifax. A son départ l'évêque de Québec, Mgr Briand, lui avait obtenu du gouverneur du Canada, Sir Guy Carleton, des lettres de recommandation pour le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Franklin l’accueillit en effet, dès son arrivée, avec bienveillance et favorisa sa mission auprès des Acadiens (2).

Ceux-ci commençaient à se grouper principalement le long de la baie Sainte-Marie jusqt’au Cap de Sable et du côté de l’Isthme : à Memrf cook et à Peticoudiac. D’autres groupes s'étaient dejà formés au Breton et le long des rivages du Golfe.

(1) M. Bailly devint plus tard précepteur des enfants de lord Dorchester avec qui il passa en Angleterre. A son retour à Québec, sept ans après, il fut sacré sous le titre d’évêque de Caspé et nommé coadjuteur de Mgr Hubert, évèque de Québec. Il mourut avant de lui succéder,

(2) M. Bailly avait fait la meilleure impression sur Franklin, qui écrivait au gouverneur Carleton :‘* His conduct has been hitherto irreproachable, and, to all appearances, bids fair to be of great benefit to this Province, by quieting the mind of the Indians who began to be very uneasy, and his mission had this further good tendency of reconciling'Îthe ‘conciences of the Acadians who have lately taken the oaths of allegeance to His Majety's Government ”.—MWova Scotia Archives : Franklin to Cardeton August 18th 1768, D. 356.

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La juridiction de l'abbé Bailly s'étendait sur tout cet immense terri-

Canada toire qu'il lui fallait parcourir d'étape en étape. Il avait en outre à ilifax au visiter la rive occidentale de la baie de Fundy où se trouvaient des at. familles sauvages, et la mission de Sainte-Anne, formée des débris de avait été la population de la rivière Saint-Jean, laquelle s’agrandissait rapidement par de nouvelle arrivées de proscrits. Ce groupe, moins éprouvé que 1 n'avait les autres, à cause de son éloignement, n’avait jamais été entièrement l'intérêt privé de secours religieux. Malgré cet avantage, il faut dire que cette ites qua- colonie n'avait pas conservé le même attachement à la foi et la même s esprits simplicité de mœurs qu'on retrouvait ailleurs. La cause en était due à la présence d’un certain nombre d’exilés qui avaient mené longtemps ible pen- : une vie errante au millieu des villes et des campagnes, où ils avaient été aigris par les rebuts et privés de toutes instructions religieuse, : dont il L'abbé Bailly fut acceuilli comme un sauveur par les Acadiens de la nes, et le Nouvelle-Ecosse. Ce jeune prêtre dont les mains étaient pour ainsi accorda dire, encore humides de l’onction du sacerdoce, leur paraissait comme des pro- la colombe de l'arche, apportant la branche d’olivier après le déluge de te de la maux qui les avait submergés. Avec quelle joie, avec quel empressemént, ils tiraient de leur cachette les objets du culte, les ornements aute naïs- d'église, les calices, les ciboires, etc, etc. On dressait un autel rustique un jeune dans une des chaumières les moins pauvres. Les femmes et les enfants peu d’ex- y apportaient quelques fleurs des bois ou cueillies dans les parterres. 1€, parce Puis on se réunissait pour assister à la sainte messe et recevoir les us facile- sacrements. On faisait baptiser les enfants, dont un grand nombre, vêque de nés depuis plus de douze ans, n'avaient jamais vu de prêtre. Que de 1ada, Sir douces paroles étaient échangées |! Que de larmes versées! Mais celle rneur de là n'étaient pas amères ; elles ressemblaient à ces gouttes de pluie qui vée, avec tombent à travers les rayons de l’arc-en-ciel. Cependant, la saison des jours mauvais n'était pas encore finie pour de la baie les pauvres Acadiens : un autre genre de tribulation avait commencé

pour eux. À la persécution ouverte succédait une persécution sourde fomentée par la malveillance de subalternes, malgré les volontés exprimées de l'Angleterre et du couverneur. Ainsi on mettait des obstacles au groupement des familles ; on avait l'œil, par exemple, à ce qu’une terre octroyée à un Acadien, le fût entre deux propriètaires protestants É

eus (1), et encore cette terre devait-elle être située, non sur les côtes, mais Juébec. Il dans l’intérieur de la péninsule. Au surplus, le mode de concession | ee NE 4 (1) Ce procedé n'était que la mise à exécution du plan diabolique proposé en 1744, ind ee c’est a-dire onze ans avant l'expulsion des Acadiens, par Shirley, gouverneur du d tendency Massachusetts, Il proposait de plus d'accorder le denier de Judas à tout Acadien, : oaths of qui apostasierait le catholicisme. Après cela, on ose blâmer les missionnaires de

; l’Acadie d'avoir jeté le cri d'alarme, lin to Car-

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territoriale, à titre de simple permis temporaire adopté par la Nouvelle- Ecosse, n'était pas fait pour rassurer l'esprit méfiant des Acadiens, tant de fois trompés,

Qu'ils eussent raison de se défier de ces permis temporaires, la suite des événements en donna la preuve. Je n’en veux citer qu’une : en 1784, c’est-à-dire à près de trente ans d'intervalle, les dépossédés de 1755, fixés à la rivière St-Jean, furent de nouveau dépossédés au profit des loyalistes américains et de soldats congédiés qui n’eurent qu'à s’asseoir à leurs tables, pour manger leur pain, et devenir du jour au lendemain rois et maîtres des propriétés arrosées par les sueurs de la race proscrite. Ces malheureuses familles impuissantes contre la force, n’eurent plus qu’à reprendre le chemin des fôrets. Elles remontèrent la rivière Saint-Jean à trente lieues de toute habitation et ouvrirent, la , hache à la main, les plateaux de Madawaska où elles se multiplièrent avec la merveilleuse fécondité qu’on leur connaît Leurs descendants plus nombreux qu’une ruche d’abeilles, ont formé, aux alentours, une multitude d'essaims devenus aujourd’hui de belles et riches paroisses.

On a un exposé de la situation des Acadiens et de celle des sauvages à l’arrivée de M. Bailly, d'autant plus intéressant qu'il est saisi sur le fait, dans les lettres de missions, écrites par l'abbé Bailly lui-même à son évêque, Mgr Briand. En voici quelques extraits :

Ekouipahan, 20 juin 1768.

“ Monseigneur,

“,., Si je n'ai point informé Votre Grandeur plus tôt de l'état de la mission confiée à mes soins, l'impossibilité en a été la cause. J'attends de la miséricordieuse bonté de N.-S. Jésus-Christ- et j'espère que cette vigne devenue stérile portera bientôt des fruits abondants. La mission d’Ekouipahan, où je réside ordinairement et où il paraît que le gouvernement veut me fixer, est presque toute composée de sauvages malécitesua nombre d’environ quarante et quelques familles assez bonnes. e

Je laisse parler une voix non suspecte, le protestant Beamish Murdoch qui ne peut s'empêcher de désapprouver le projet de Shirley. Il n’y a d’aussi blâmable danstoute cette histoire que l’indigne France de Louis XV, qui, après avoir tout exigé des Aca- à diens n’a rien fait pour les protéger. Il n’y a qu’un seul peuple qui leur soit toujours resté fidèle : ce sout leurs frères du Canada. Voici le passage de Murdoch: ‘* He (Shirley) proposes to intersperse protestant settlements among the french in Nova Scotia, taking part of the marsh lands from them for the new settlers.....,... he recommands....... granting small privileges and immunities for the encouragement ofsuch as should come over to the protestant communion and send ther children to learn English ” (This suggestion of offering worldly advantages in exchange of profession can hardly be commended in our days.) : History of Nova Scotia, pp 126, 131. |

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