‹ Les Acadiens après leur dispersion [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · RS AN PP A ON NÉ EL · texte numérisé non relu

RS AN PP A ON NÉ EL

ne

'PATART | À

er Ge

Bar aes *

“ Les femmes et les filles ne boivent point, ni les garçons, et il y a aussi quelques hommes tempérants. J'ai obtenu d’eux qu'ils n’apportent plus d’eau-de-vie dans le village. Il y a, aux environs du village, onze familles acadiennes, celles-là même que Votre Grandeur a eu la bonté de confirmer à Sainte-Anne (1). Les Acadiens, qui sont restés parmi les Anglais, sont encore très fervents : leur seul défaut est un entêtement, soit pour rester chacun dans leur canton et ne vouloir point se réunir, soit pour avoir des terres aux mêmes conditions qu'ils les avaient autrefois, ne relevant que du Roi. C’est ce que les Anglais, qui les détestent, leur ont reproché. Le gouvernement ne veut point les concéder à cette condition, cependant on a exigé un serment de fidélité : l'été sur les bords de la mer à la pêche, l'hiver dans les bois à la chasse.

‘“ La mission des Micmacs est de toutes la plus nombreuse : il y a trois villages principaux, le plus proche est Richibouctou à soixante lieues ; jamais il n’y a eu de missionnaires en ce lieu; les sauvages ont toujours été desservis par Miramichi où ils sont plus nombreux, et à cent lieues d'ici. Le dernier missionnaire de cet endroit est je crois, le P. Maurice de la Corne. Les murs de la chapelle subsistent encore et les sauvages tiennent les ornements cachés : jamais je n’ai pu les leur faire apporter. Une grande partie de ces sauvages est venue ici ; l’autre est allée à Ristigouche sur ce qu'ils avaient entendu dire que le Père Ambroise y était. Le village de Ristigouche étant de la province de Québec, s’il y avait un missionnaire à cet endroit, il pourrait avec moins de difficultés que moi, desservir les îles Saint-Jean, la Magdeleine, et cap Breton où il y a encore quelques Acadiens. Pour desservir ces îles, il me faut faire un voyage long et coûteux ; je ne pourrai aller en ces endroits que le printemps prochain, encore il me faudra commencer dés l’hiver prochain.

“ Grâce à la Providence du Seigneur, j'ai subsisté jusqu’à présent. Les présents des sauvages et mon casuel peuvent monter à cent piastres et plus, c'est assez pour vivre sous quatre écorces ; les voyages m'embarrassent un peu. Pour les Acadiens, il m'a fallu les faire vivre

“ Voilà à peu près, Monseigneur, l’état de la mission de la Nouvelle- Ecosse. Santé, travaux, fatigues, voyages, inquiétudes, je puis assurer Votre Grandeur que je n’ai rien épargné pour cultiver cette partie du champ du père de famille que vous avez confiée à mes soins. Si Votre Grandeur ne considère que la bonne volonté et l’envie de travailler, et non les talents et les vertus nécessaires à un si auguste ministère, je m'offre, je suis entre les mains de Votre Grandeur. Le

(1) Mission acadienne de la Rivière Saint-Jean.

moindre signe de sa volonté sera toujours pour moi la parole du Seigneur.

“ J'espère que Votre Grandeur voudra bien obtenir pour moi du Père des miséricordes une petite étincelle de ce feu céleste qui embrasse les cœurs ; mes travaux seront toujours inutiles, sans cela, ”

Halifax, 23 mai 769;

“ Je suis à Halifax depuis le mois mai, où mylord William Campbell (1) a mille bontés pour moi qui ne les mérite guère, mais qui fais tout mon possible pour contenter et remplir les intentions de Votre Grandeur., Mais la mission est bien abondante et bien difficile : les -cu diens sont épars ça et là, et la voix du pasteur n’est point assez forte pour les réunir. Les sauvages sont assez bons ; je n'ai qu’un ennemi principal à combattre pour eux, c'est l'ivrognerie.

‘ Tout l'hiver j'ai été en voyage, et je me suis assez bien trouvé de la raquette qui n'est pas à beaucoup près aussi difficile qu’on se l’imagine ; ce qui m'a le plus fait souffrir, c’est la pluie continuelle du mois de janvier et de février. Dans le bois, couché sur une neige fondante, et à l'abri de quelques méchantes écorces, jugez de ma situation ; mille fois heureux si, tandis que je ne pouvais avoir du feu pour rechauffer mon corps tout mouillé, j'eusse ressenti o12 mon cœur brûlait du feu de l'amour divin. Je crains et je tremble de ne pas correspondre à toutes les grâces que le Seigneur me fait.

‘“ Ma mission est de plus de cinq cents lieues de tour. J'ai été extrême ment malade un mois après mon retour de Québec ; ce mal me prit le jour de la Présentation de la très-sainte Vierge, après avoir chanté la messe ; et le soir, j'étais sans connaissance ; maintenant je suis assez bien, cependant je ressens une respiration difficile: quoi qu’il en soit le Seigneur est mon soutien.

‘“ Je me recommande aux priéres de Votre Grandeur et de tout le diocèse ; seul ici sans soutien, sans conseil, hélas ! quel terrible compte pour ma tiédeur ! ”

‘6 Halifax, 22 juillet 1769

“ Je suis dans la ville d'Halifax depuis trois mois, ayant cependant fait des excursions de temps en temps pour desservir les Micmacs. J'ai éprouvé ici bien des bontés de la part de mylord William Campbell et de tous les messieurs du conseil ; l’on a même obtenu pour moi une pension de cent livres, de Sa Majesté. Je partirai le 25 pour le Cap de Sable ; c'est l’ancienne mission où s'étaient réfugiés MM. Desenclaves et de Vauquelin ; j'aurai là des enfants de quatorze à quinze ans

(1) Successeur de Franklin.

É pe

. à baptiser et un reste de besogne en proportion. Les Acadiens et les

sauvages sont si dispersés dans les différents coins de la Province, qu'il est mal aisé de me fixer, étant difficile que je puisse toujours être ambulant.

“Il y a beaucoup d’Acadiens du côté de Pentagoët et des Monts Déserts. Pour ce qui regarde les Micmacs, Miramichi et Caraquet sont les deux endroits où tous peuvent se réunir plus facilement pour être instruits. Il paraît que le gouvernement désire que je me fixe en la ville ou au proche ; la distance qui me séparerait alors de mes deux principales missions, serait bien grande pour pouvoir instruire les pauvres indiens suffisamment, cependant je n'ai encore pris aucun parti. Il n'y a presque point de catholiques en la ville ; il serait dangereux d'y attirer les sauvages à cause de leur penchant pour l'ivrognerie,

# La carrière que j'ai à parcourir est grande, et le champ que j'ai à défricher est vaste, Hélas! que de sueurs et de travaux! que de larme secrètes ne suis-je pas forcé de verser souvent, sans avoir personne qui puisse les essuyer ! Que d’anxiétés |! de doutes sans avoir personne à qui m'ouvrir et me rassurer ! Telle est ma situation.

‘“ Je me porte assez bien. J'ai été fatigué un peu d’avoir, je pense, marché l’espace de deux jours dans l’eau, l'hiver dernier ; mais le voyage était indispensable. Je pense que le Seigneur ne me reprochera point cette imprudence,. ”

Halifax, 24 avril 1771.

“..,, Pour la Baie des Chaleurs, je n'ai pu absolument m'y transporter, et je ne sais pas si je le pourrai cet été. De tous les endroits de la province, c'est le plus mal aisé par terre ; il y a plus de cent quatre-vingts lieues de distance, et il n’y a point de chemins ; par mer, il me faut faire le tour du Cap Nord, mais rien de cela ne m'aurait empéché, si Son Excellence, mylord William Campbell, n'avait point paru désapprouver mes entreprises. Deux Acadiens sont venus ici le mois de mars passé pour avoir licence de chercher un missionnaire ; ils ont été

absolument refusés. Tout parait jusqu’à présent opposé dans le gou-

vernement, à la pluralité des missionnaires catholiques, et cette opposition vient toute des Presbytériens et des gens de la Nouvelle-Angleterre. J'ai dit la messe en cette ville l’espace de trois mois l'hiver der. nier, et subitement, il m’a fallu chercher un trou à six milles de la ville dans les bois pour célébrer les dimanches. Je n'aurais pas eu ce trouble si j'avais voulu fermer la porte du grenier où je la disais avant à tous les catholiques non Acadiens et sauvages C’est tout ce que je puis faire que de me maintenir ici Même à l'égard des Acadiens, je ne suis que faiblement toléré ; les mariages m'ont été permis, mais non comme conformes aux lois. Tant qu'il n’y aura que des catholiques

dans les familles, tout ira bien. Pour des terres, les Acadiens, peuvent en avoir, mais à un si haut prix qu'il n'y a rien de pareil en Canada ; point de seigneur ici, les plus riches sont ceux qui nt plus de fermes. Cent arpents de terre bons à cultiver reviennent en bois debout sans avance à vingt-deux dollars quatre shellings et six sols. Il faut qu’une famille catholique soit placée entre deux familles protestantes. Ainsi vous voyez que les Acadiens ne peuvent être que très pauvres: la pêche, la chasse, couper du bois : voilà leur vie.

“ Jusqu'à ce jour, j'ai, en général, de la consolation ; leur religion n'est point perdue, et mes sueurs, souvent mes larmes sont suivies d’un contentement que Dieu seul connaît (1). Il n’y a qu'une peine qui quelques fois me fait regarder derrière moi, c'est d'être seul; et je pense véritablement, sans la consolation et le soutien qui me viennent des missionnaires de Philadelphie, je serais de retour en Canada. Votre Grandeur jugera elle-même, en voyant les gazettes de Boston, ce qui s'écrit contre moi. Tous les honnêtes gens m'ont dit de m'épriser, et laisser dire. J'ai écrit à M. de Villars(2), et il me semble que je pourrais attendre du secours de lui. S'il se trouvait quelque missionnaire qui voulût faire comme on fait à la Chine (3), il ferait à merveille au Cap de Sable, et les magistrats d'ici sont disposés à prendre cause d’ignorance:

Que ne suis-je à Québec, et un autre à ma place ici! Si je le pouvais

(1) Il est intéressant de voir jusqu’à quel point un protestant, témoin oculaire, confirme ce que dit l’abbé Bailly sur les Acadiens que celui-ci eut à desservir dans la Nouvelle-Ecosse. Brook Watson parle d’abord en ces termes de leur conduite en exil et de leur retour :

‘ Their orderly conduct, (in Georgia) their integrity, sobriety and frugality, secured to them the good will of the people and gained them confortable support. But | still longing for their native country, all their industry was stimulated, all their hopes supported by that landmark of their former felicity ; many of them built boats, and taking their families, coasted the whole American shore, from Georgia to Nova Scotia... But, alas ! what did they find ? all was desolated for the more effectually “ | to drive them oût of the country ; all their houses had been burnt, all their cattle killed by order of government : hence they found no shelter ; still they persevered with ever falling fortitude, with unremiting industry, and established themselves in | different remote parts of the province, where they had been sufered to remain, but without any legal property ; at last I have not heard of any land having been granted , to them. ”

Puis Watspn ajoute ? ‘* Their numbers, I am told, have incrased about two thonsand, and, I am informed, they still continue, what I knsw them to be in their pros. perous state, an honest, sober, industrious and virtuos peorle, ”

Nova-Scotia Historical Society. Hon. Brook Watson 1: Rev, Dr Brown, nly 1st, | 1791, P. 132.

(2) Ancien supérieur du séminaire de Québec, retourné en France.

(3 C'est-à-dire se chercher sous un déguisement.

pentes PUR» DOC D OS ENT VV mme Par!

rase res

PCA ER m2 TER!

j'endosserais un habit de jardinier, et je ferais fleurir un jardin spirituel au Cap de Sable ; c'est l'endroit où il y a le plus de catholiques et les plus fervents d'ailleurs. Cela est si loin de la ville, et si à désamain qu'un larron pourrait y vivre quarante ans sans être pris. Que serait-ce donc d'un honnête homme, qui se comporterait en bon sujet, et qui sous main exercerait ses fonctions. Les Acadiens ont ici des biens à eux. Je suis à la veille de quitter la soutane pour m'habiller à la bourgeoise ; je suis trop gêné et ne puis même souvent m'acquitter de mes fonctions. Le gouverneur le desire ; dès qu'ici un hommea la réputation d'être catholique, sa maison m'est interdite, ou il faut qu’il soit disposé à la laisser saisir. Dans une petite ville, chacun s'examine et s'épie.

“ Si un missionnaire venait à la Baie des Chaleurs, il pourrait s’établir sur la partie du gouvernement de Québec, et je pense que, prudemment et en habit séculier, il pourrait faire un tour sur la partie de la Nouvelle-Ecosse.

‘“ Pour moi, Monseigneur, je me désespère d’être si longtemps sans compagnon; je puis aller ‘tous les ans à Philadelphie, n'être que trois ou quatre semaines au plus dans le voyage. Je n'ai pas voulu l’entreprendre sans avoir eu l'honneur de consulter Votre Grandeur. Les missionnaires me promettent l’hospitalité et toute l'assistance possible. Le principal commerce de cette place est avec Philadelphie. D'ailleurs tous les bâtiments qui font la traite sont commandés par des catholiques. Quand je suis à la rivière St-Jean, il m'est aussi facile d’aller à Québec qu’il est difficile d'ici de m'y rendre. La contrainte et les mesures qu'il faut prendre me fatiguent presque plus que tout le reste de la mission.

“ Le gouverneur continue de m’honorer de sa protection ainsi que les principaux, mais dans un gouvernement d'Amérique, les membres et non la tête commandent. Tous sont bien intentionnés pour la religion catholique, mais la populace est fanatique. Deux ministres presbytériens ont prêché publiquement contre moi; j'ai été nommé dans les gazettes ; si l’on souffre dit-on, que le roi mette un prêtre dans la Nouvelle-Ecosse, il faudra souffrir qu'il en mette un dans Boston. L'établissement du prêtre en Nova-Scotia est la honte du présent règne : Voilà le précis des objections. C’est un orage, Dieu le calmera. J'espère qu'il aura pitié d’un pauvre peuple qui ne demande autre chose que d'apprendre à le servir et à l’aimer.

“Je me recommande instamment aux prières et saints sacrifices de Votre Grandeur. Qu'il me faut des grâces bien précieuses et bien multipliées pour conduire cette partie du troupeau confié à mes soins par Votre Grandeur. ”

En lisant ces lettres de M. Baïlly, ne croira-t-on pas lire les relations des premiers missionnaires du Canada ?

Paris, ce 15 Décembre 1886

(A suivre.) L'abbé H. R. CAsGRAIN.

A TD OPUS Ca EE TNA VONT EE PEN OST SERA ER EIN

ne MATE LIN V ERP MAR CAQ PEUT PEER EEE L'APRUPETL ERNST WAP NE EP MQEAE VE

LS Spa

eq n CS

Page 1