SIR
“ Lors de mon voyage en Pensylvanie, j'ai trouvé que les Français-.‘eutres s'étaient montrés très révoltés et avaient menacé d'abandonner leurs femmes et leurs enfants pour aller rejoindre les Français sur les frontières ; ils m'ont envoyé un mémoire écrit en francais où ils énuméraient leurs plaintes. Je le leur ai renvoyé, disant que je ne pouvais recevoir aucun mémoire des sujets de Sa Majesté, si ce n'est en anglais. Nur quoi, ils se sont réunis en assemblée générale et ont résolu de n’envoyer aucune requête, sinon en français. Ils en sont venus, m'a-t-on dit, à cette résolution, parce qu'ils se regardent comme sujets français.
“ Le capitaine Cotterell, secrétaire pour la province de 14 Nouvelle-Ecosse, actuellement ici pour le rétablissement de sa santé, a trouvé au nombre de ces Neutres un individu qui avait été espion de Cornwallis et ensuite du gouverneur Lawrence. Cet espion, m'a-t-il assuré, s'était bien conduit, soit en rendant compte de ce qui se passait au milieu des Neutres, soit en tenant les gouverneurs au ourant des armements dans les forts et particulièrement à Beauséjour. J'ai appris par cet espion qu'il y avait parmi eux cinq chefs principaux, auteurs de tous les troubles que ce peuple cause en Pensylvanie. Ils tâchent de leur persuader d'aller se joindre à l'ennemi, de les empêcher de se soumettre aux règlements qui ont été faits dans la province, et de permettre que leurs enfants soient employés à travailler.
“ M'étant assuré du fait, j'ai cru qu'il était nécessaire de prévenir, autant qu'il m'était
possible, une telle jonction avec l'ennemi. Sur quoi, j'ai fait saisir ces cinq chefs et les ai fait monter sur le vaisseau du capitaine Talkingham, afin qu'il les conduise en Angleterre et qu'on en dispose selon que les officiers de Sa Majesté le jugeront à propos. Je dois toutefois vous informer que, si vous les laissez en liberté, ils vont revenir immédiatement et continuer à causer tout le trouble qu'ils pourront faire ; en conséquence, je crois que le meilleur moyen de les garder serait de les employer comme matelots sur les vaisseaux de guerre.”
On ignore quel fut dans la suite le sort de ces infortunés, coupables d'avoir élevé la voix au nom de leurs compagnons d'exil et d'avoir osé s'exprimer en langue française.
Dès lors toute plainte devenait un crime et il ne restait plus qu'à mourir en silence. ën effet, à partir de ce moment, on ne trouve aucune trace de réclamations de la part des Acadiens.
Le dernier écrit ofliciel qui les concerne a toute la tristesse d'une épitaphe : c'est une requête d'un entrepreneur de cercueils, adressée en 1766, à la chambre d'Assemblée, et conçue en ces termes :
“ Pétition de John Hill, charpentier, de la ville de Philadelphie, à l’Assemblée, exposant que le pétitionnaire a été employé, de temps en temps, à fabriquer des cercueils pour les Français-Neutres qui sont morts dans et aux environs de la ville, et que ses comptes ont été régulièrement reconnus et payés par le gouvernement jusqu’à ces derniers temps ; qu'il est informé par les commissaires qui avaient coutume de le payer qu'ils n’ont plus de fonds entre leurs muns pour l’acquittement de tels comptes ; que, n'ayant reçu aucun contre-ordre depuis le dernier règlement, il a fait seize nouveaux cereueils. En conséquence, il prie l’Assemblée de donner des ordres pour que ses matériaux et son travail lui soient payés.”
Avec cette pétition de l'entrepreneur de cercueils se termine l’histoire authentique des Français-Neutres en Pensylvanie. Le reste ne se compose plus que de traditions. !
À peine quinze ans s'étaient écoulés depuis cette date, que les quakers de Philadelphie, rebelles à leur tour à l'Angleterre, appelaient à leur secours et acclamaient comme des sauveurs les régiments français de La Fayette, parmi lesquels se trouvaient des amis, peut-être des parents de ces mêmes Français-Neutres qui dormaient dans le cimetière de Potter’s Field. En passant le long de ce cimetière, plus d'un soldat de France a dû demander quels étaient ces catholiques dont les tombes étaient indiquées par des rangées de petites croix. Que n'’eüt-on pas donné alors pour effacer la page d'histoire qu'elles redisaient !
Dans le Sud, les Acadiens avaient été reçus avec humanité; mais le Nord resta fermé à la compassion. Lorsqu’au mois d'août 1756 un parti de soixante-dix-huit proscrits descendirent de leurs b:tccux pour se reposer dans une anse de Long-Island, ils furent saisis par ordre de sir Charles Hardy, quoiqu'ils eussent des passeports signés par les gouverneurs de la Caroline du Sud et de la Géorgie, et furent relégués dans l’intérieur de la province, en divers villages écartés, où les magistrats eurent ordre d'asservir les adultes au travail et de s'emparer des enfants ‘“ pour en faire de bons et utiles sujets,” autrement
1 William Read, The American exiles or the French in Pennsylvania, Vol. vi, 1858,
dit des protestants. ! Cinquante-reuf garçons et quarante-neuf filles furent ains, distribués dans les comtés de Westchester et d'Orange.
Quelque dur que füt le sort de ces infortunés, il ne le parut pas encore assez au gré de leurs fanatiques ennemis ; l'anrée suivante, ordre fut donné de les jeter en prison ; et, raconte M. Gilmary Shea, dans tout l'espace qui s'étend depuis Richmond en gagnant vers le Nord, cet arrêt fut 1:is à exécution.
Vers cette époque, un groupe de ces confesseurs de la foi était réuni dans quelques maisons voisines de la traverse de Brooklyn, dont il existe une ancienne vue indiquant ces maisons. En juillet 1756, sept embarcations portant quatre-vingt-dix exilés longeaient la côte méridionale du Massachusetts; eux aussi furent arrêtés à leur entrée dans un havre, et dispersés par les autorités locales qui leur arrachèrent les passeports dont ils étaient munis, en maudissant les braves sudistes qui leur avaint montré de la sympathie.
En 1757, une partie de ceux qui avaient été confinés dans le comté de Westchester parvinrent à s'échapper et essayèrent de gagner la frontière du Canada, mais ils furent
rrêtés au fort Edward et condamnés de nouveau à la captivité.
De son côté, la Virginie n'eut qu'une voix pour repousser les Acadiens ; mais cette hostilité même eut pour résultat la rentrée d'une partie d’entre eux eu France, L'Angleterre, cédant aux énergiques remontrances des Virginiens, fit transporter ces Acadiens dans les principaux ports du royaume.
Durant les années qui suivirent, un petit nombre de captifs, et même quelques fainilles, furent emmenés de la Nouvelle-Angleterre dans la Grande-Bretagne et réunis aux quinze cents prisonniers de guerre transportés de la Virginie. Quel fut le sort de tous ces prisonniers ? On le connait, du moins en partie, d’après un mémoire de M. de La Rochette, qui alla les visiter en 1762, par ordre du duc de Nivernais, anbassadeur de France à Londres, dont il était secrétaire. “ Quinze cents Acadiens, dit ce mémoire, débarqués en Virginie, furent envoyés presque aussitôt en Angleterre. Dispersés dans tous les ports de ce royaume, un grand nombre y périrent de misère et de chagrin. Trois cents avaient abordé à Bristol, où ils n'étaient point attendus, car on ne les attendait nulle part ; ils passèrent trois jours et trois nuits sur les quais de la ville, exposés à toutes les injures de l'air. On les renferma à la fin dans quelques édifices ruinés où la petite vérole en fit périr une grande partie.
“Ceux qui étaient à Liverpool, ayant adressé à M. lé duc de Nivernais une requête dans laquelle ils lui exposaient les persécutions que leur attachement pour la France ne cessait de leur attirer et où ils réclamaient sa protection et comme Français et comme malheureux, celui-ci dépêcha secrètement vers eux son secrétaire, M. de La Rochette, avec instruction de les assurer de la protection du roi.
“ Arrivé à Liverpool le 31 décembre, M. de La Rochette se transporta au quartier des Acadiens et après s'être fait connaitre à ceux qui avaient envoyé la requête à M. le duc de Nivernais, en leur produisant cette même requête, il leur fit part de sa mission et des ordres qu'il avait reçus de Son Excellence. Quelques précautions qu'il eüt prises pour les engager à modérer leur joie, il ne put empêcher que des cris de Vive le roi ne se fissent entendre dans leur quartier, au point même que quelques Anglais en furent scandalisés.
! American Quarterly Review ; the Acadian Confessors of the Faith, October 1884.
Les larmes succédèrent à ces premières acclamations. Plusieurs semblaient entièrement hors d'eux-mêmes ; ils battaient des mains, les levaient au ciel, se frappaient contre les mur.illes et ne cessaient de sangloter. Il serait impossible enfin de décrire tous les transports auxquels ces honnêtes gens s'abandonnèrent ; ils passèrent la nuit à bénir le roi et son ambassadeur, et à se féliciter du bonhevr dont ils allaient jouir.
“ Lorsqu'ils furent revenus de ce premier accès de joie, le sieur de La Rochette obtint d'eux les éclaircissements suivants sur leur situation actuelle,
“ Depuis sept ans, on les a détenus dans la ville de Liverpool où ils ont été transportés de la Virginie. Quelques mois après leur arrivée on leur assigna un certain nombre de maisons dans un quartier séparé ea leur donnant la ville pour prison. On assigna pareillement une paie de six sols par jour à tous ceux qui avaient plus de sept ans, et de trois sols aux enfants au-dessous de cet âge.
“ Ils étaient arrivés à Liverpool au nombre de trois cent trente-six, et ils sont réduits aujourd'hui à deux cent vingt-quatre. Pendant les sept années de leur détention on les a peu inquiétés ; mais depuis que la paix est décidée, on ne cesse de travailler à les séduire. Langton, commissaire des prisonniers acadiens, les fit paraitre devant lui dans les premiers jours de décembre et leur représenta que la France les ayant abandonnés depuis si longtemps, le roi d'Angleterre voulait bien les regarder comme ses sujets et qu'illes renverrait en Acadie où on leur rendrait leurs terres et leurs troupeaux. Ils répondirent tous unanimement qu'ils étaient Français et que c'était au roi de France à décider de leur sort.
‘“ Le commissaire les traita alors de rebelles. Il les menaça de les faire renfermer et de réduire leur paie; mais comme rien ne les intimidait, il eut recours à un moyen qui, par l'attachement qu'ont les Acadiens pour leur religion, semblait être infaillible.
“ Il séduisit un certain prêtre écossais, directeur des Acadiens, en lui promettant la place de curé principal des villages catholiques d'Acadie. Cet homme leur prêcha des sermons scandaleux et cinquante-quatre, presque tous composés des vieillards, se déterminèrent, d'après ces sermons, à repasser dans leur pays. On doit dire cependant qu’ils n’ont voulu signer aucun des écrits que le commissaire leur a fait présenter. Tous ceux-là ont écrit depuis à M. le duc de Nivernais pour le supplier de les réclamer coame sujets du roi. Le reste, au nombre de cent soixante-dix personnes faisant trente-huit familles, ne se laissa pas convaincre.
“ Les Acadiens de Liverpool ayant fait savoir à M. le duc de Nivernais qu'il se trouvait encore près de six cents de leurs frères à Southampton, Penryn et Bristol, Son Excellence donna ordre au sieur de La Rochette de se rendre aussi secrètement dans ces trois villes.
“ Le sieur de La Rochette arriva à Southampton le 18 janvier 1763. Mais comme il n'avait aucune marque à laquelle les Acadiens pussent le reconnaitre, et que d’ailleurs les artifices répétés des Anglais engageaient ce peuple à la plus grande défiance, il ne put les convaincre ni de la réalité de sa mission, ni de celle de ses instructions. Il les quitta cependant satisfait de leur zèle pour le roi, et persuadé que l'excès de ce même zèle était l’unique motif de leur défiance. Plus voisins de Londres que leurs frères et placés dans une ville qui devient, en été, le rendez-vous d'une partie de la noblesse anglaise, les Acadiens de Southampton avaient essuyé des attaques plus fréquentes et plus dangereuses. Le général Mordaunt et même en dernier lieu le duc d'York n'avaient pas cru au-dessous d’eux de les solliciter de renoncer à la France. D'ailleurs, dans le moment où le sieur de La Rochette leur fut envoyé, ils attendaient une réponse de la part des commissaires anglais accoutu-
Sec. i, 1887, 5.
més à les tromper, et c'était pour eux une raison de défiance très légitime. Ils prirent le parti de dépêcher deux des leurs à M. le duc de Nivernais pour s'assurer de la vérité, et il ne leur reste aujourd'hui aucun doute, Ces Acadiens se trouvent réduits à deux cent dixneuf de trois cent quarante qu'ils étaient à leur débarquement en Angleterre,
“ De Southampton le sieur de La Rochette partit pour Penryn, où il se rendit le 25 janvier. Il y trouva 159 Acadiens « la situation la plus déplorable, Depuis la fin de novembre 1762, le gouvernement a arrété leur paie, Ceux qui n'ont appris aucun métier vivent d'emprunts ; les veuves et les orphelins demandent l'’aumône, et ils doivent entre eux plus de deux cent cinquante guinées dans le boury. Cette paie est comme à Liverpool de six sols par jour, pour chaque personne au-dessus de sept ans et de trois sols au-dessous de cet âge. Les Acadiens de Penryn ne demeurent point dans un quartier séparé, mais sont distribués dans diverses maisons bourgeoises, et d'ailleurs plusieurs de leurs jeunes gens, en apprentissage chez des ouvriers anglais, y ont contracté des inclinations très peu françaises ; ainsi il y a lieu de craindre que le secret exigé d'eux par le sieur de La Rochette n'ait pas été observé avec autant d'exactitude que dans les autres villes. Il faut dire aussi que plusieurs d'entre eux ajoutant peu de foi aux assurances qui leur étaient données, leur bonne volonté n'a pas été unanime.
“ Le sieur de La Rochette arriva à Bristol le 31 janvier. 11 y trouva les Acadiens au nombre de cent quatre-vingt-quatre personnes qui s'abandonnèrent entièrement à la protection du roi. Ils n’eurent aucune peine à prendre confiance dans le sieur de La Rochette, parce qu'ils avaient vu les deux députés qui de Southampton s'étaient rendus auprès de M. le duc de Nivernais.
“Il y a une défiance générale qui prévaut plus ou moins chez tous ces Acadiens et dont voici les principaux motifs :
‘1°. Leurs frères qui furent transportés en France au commencement de la guerre y restèrent plusieurs mois sans recevoir aucun secours et ils craignent d'éprouver le même sort en arrivant dans le royaume.
“29, Ils se flattent toujours de retourner en Acadie et d'y jouir du libre exercice de leur religion sous la protection du roi. Ceux même qui sont en France à Boulogne, à Saint-Malo et à Rochefort, persistent dans cette opinion et l'ont même écrit aux Acadiens en Angleterre.
“89, Ils craignent que le roi n'abandonne leurs frères dispersés dans les colonies anglaises de l'Amérique, et ceux-là forment le plus grand nombre, étant plus de dix mille qui meurent de faim. De temps en temps, il s'en sauve quelques-uns en Europe, et deux familles de ces malheureux sont arrivées il y a quelques semaines de Boston à Bristol. Les Anglais cependant en transportent tous les jours.”
Le mémoire äe M. de La Rochette se termine par le tableau suivant de la population acadienne :