EN FRANCE
A Boulogne, Saint-Malo, Rochefort, ete...,,,,,,,,,,, 2,000 Dans la Nouvelle-Angleterre, le Maryland, la Pensylvanie, la Caroline, ete... sos sese sosssssssesess 10,000
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“On ne garantit pas l'exactitude des deux dernières évaluations que l'on ne tient que des Acadiens d'Angleterre.”
Ce mémoire de M. de La Rochette et l'intérêt que prenait l'ambassadeur de France aux prisonniers acadiens, étaient dus en partie aux eflorts persévérants de l'abbé Leloutre, leur ancien missionnaire. Fait prisonnier lui-même, à son retour en Europe, après la prise de Beauséjour, il avait subi huit ans d'une dure captivité dans l'ile de Jersey ; mais cela n'avait pas ralenti son zèle pour ce peuple. Dès sa mise en liberté, il alla les visiter dans les ports de mer, et après la conclusion de la paix. il fut un des agents les plus actifs de leur rapatriement et de leur établissement dans le Poitou, dans le Berry et à Belle-Isle-en- Mer, où leurs descendants existent encore,
Le Maryland parait ne s'être pas inquiété des déportés abandonnés sur ses rivages, Il les laissa libres, soit de s'éloigner, soit de se créer une nouvelle existence dans le pays, où la présence de catholiques descendants de Ia colonie de lord Baltimore décida un certain nombre à se fixer. Un groupe fit voile vers les Antilles; d’autres cédèrent à l’invincible besoin de revoir leurs foyers. * Quelques-uus ne craignirent pas de s'aventurer à travers les immenses forêts, d'affronter les partis de sauvages qui les infestaient, afin d'arriver jusqu'au Carada, où ils espéraient retrouver des membres de leurs familles dont ils ignoraient le sort. Plusieurs détachements partis d'autres points du littoral avaient entrepris le même trajet.
Au nombre de ces fugitifs était un jeune homme âgé de dix-hui: ans, nommé Etienne Hébert, enlevé de la paroisse de Grand-Pré où il habitait le vallon du Petit-Ruisseau, dans la concession dite des Hébert. Séparé de ses frères qui avaient été jetés, l’un dans le Massachusetts, l’autre dans le Maryland, et le troisième dans un autre endroit, tandis que lui-même, débarqué à Philadelphie, avait été mis au service d'un oflicier de l'armée, il n'eut pas de repos jusqu'à ce qu'il euût rejoint ses frères qu’il croyait rendus au Canada. Frustré dans ses espérances, à son arrivée, mais non découragé, il se fit concéder des terres dans la seigneurie de Bécancourt, et repartit en hiver monté sur des raquettes. Après bien des recherches, il eut la joie de les ramener tous les trois ; l’un était à Worcester, l’autre à Baltimore, et le troisième dans un village dont le nom a été oublié. Les quatre frères s'établirent voisins l’un de l’autre à Saint-Grégoire, où ils ne tardèrent pas à prospérer.
Un jour Etienne Hébert apprit qu’une de ses voisines de Grand-Pré, du nom de
1 Archives des affuires étrangères, Paris ; Mémoire de M. de La Rochette. 2 American Catholic Quarterly Review ; the Acudian Confessors of the Faith, October 1881, p. 606,
Josephte Babin, qu'il avait eu l'intention d'épouser, avait été emmenée à Québec où elle vivait, avec une de ses sœurs, sous la protection d'exilés comme elle, Malgré une longue séparation, elle ne l'avait pas oublié et n'avait jamais perdu l'espérance de le revoir. Ils se revirent en effet. Hébert, de son côté, lui était resté fidèle, Ils pleurèrent longtemps au souvenir de Grand-Pré, au souvenir de tant de parents et d'amis morts ou disparus, Peu de jours après, ils étaient unis pour ne plus se séparer.
Qu'on ouvre Ærangéline et l'on verra que toute la trame de ce poème est dans cet épisode, à la seule différence qu'Evangéline ne retrouve Gabriel qu'à son lit de mort.
Les quatre frères Hébert sont devenus la souche de nombreuses et honorables familles répandues au Canada. Huit de ces familles occupent encore aujourd'hui le rang des Hébert dans la paroisse de Saint-Grégoire,
Un grand nombre d'Acadiens s'étaient donné rendez-vous au Canada; ils y reçurent un accueil fraternel, malgré les temps de misère qu'on avait à traverser. De son côté, le gouvernement fit de grands frais pour venir à leur secours. L'abbé LeGuerne, ancien missionnaire des Acadiens, en rend un témoignage particulier dans une lettre à Mgr de Pontbriand. L'évêque de Québec était l'écho des sympathies du peuple et du clergé dans la réponse où il exprimait sa profonde aflliction pour les infortunés Acadiens : “ Hélas! ajoutait-il, que de misères à souffrir malgré toute la dépense !”!
Il y eut, malheureusement, quelques Canadiens, indignes du sang français, des misérables de l’école de Bigot et de Vergor, qui prolitèrent de la naïveté des Acadiens pour exercer contre quelques-uns d’entre eux de honteuses extorsions ; mais ce ne furent là que des cas isolés comme il s'en rencontre en tout pays, et qu'il serait souverainement injuste d'imputer à la masse de la population.
Les prêtres de Saint-Sulpice oïrirent aux exilés des terres dans leurs seigneuries, leur fournirent des secours et même des animaux pour commencer l'ouverture de leurs fermes. Ce fut l'origine de la paroisse de Saint-Jacques de l'Achigan. D'autres groupes fondèrent celles de Saint-Grégoire et de l’Acadie, ouvrirent une partie de Nicolet et d'Yamachiche où une des concessions porte encore le nom d'Acadie, A Saint-Gervais et à Saint-Charles, près Québec, les concessions peuplées par les exilés s'appellent encore aujourd'hui les Cadies.
Le successeur de Mgr de Pontbriand sur le siège de Québec, Mgr Briand, envoya un de ses prêtres dans les colonies anglaises pour y recruter des familles acadiennes auxquelles il assurait des établissements au Canada. Ce jeune prêtre était un des exilés, que l'évêque avait protégé et ordonné tout exprès pour cette œuvre de charité, L'abbé Breau ramena, en effet, un bon nombre de familles qui reçurent des terres auprès de leurs compagnons d’exil à Saint-Jacques de l’Achigan ; l'abbé Breau lui-même devint leur prenier curé,
Il y a loin de cet exposé vrai de la situation des Acadiens en Canada, aux assertions de certains historiens américains qui, s'appuyant sur quelques faits isolés, en concluent
! Archives de V'archerêché de Québec. Lettre de Mgr de Pontbriand à l'abbé Le Guvrne, 23 juillet 1756.
“En octobre 1756, deux bateaux, chargés de deux cents Acadiens, arrivèrent à Québec; ils furent distribués dans les paroisses de l’île d'Orléans ; car il y en avait déjà quatre cents à Québec. On leur donna des rations.” Lettre de l’intendant Bigot uu ministre, 27 octobre 1756.
“Il y a environ quinze ou seize cents Acadiens à Québec. Trois cents sont morts de la petite vérole. Lettre de l’intendant Bigot, 15 février 1758.
qu'ici, leur condition était plus dure que celle de leurs compatriotes détenus dans les colonies anglaises. Autant faudrait-il soutenir que le sort des prisonniers est plus enviable que celui de l'homme libre, Telle était cependant la différence entre les deux situations. Mais il y a une réfutation plus éclatante de ce sophisme historique, dans le fait que pas un seul groupe acadien ne s'est implanté dans les colonies où ils ont été dépostés, tandis qu'on vient de voir combien il s'en est formé au Canada.
Sur une ancienne rue de Baltimore, on‘distingue, près du palais de justice, une maison bâtie, parait-il, dès l'année 1740, par un colon irlandais, Edward Fotterall. C’est dans cette maison inachevée et inoccupée que plusieurs familles acadiennes s'établirent à leur arrivée dans le Maryland. lles y apprirent bientôt qu'un missionnaire, le Père Ashton, résidait à quinze milles de Baltimore, et elles lui envoyèrent une députation pour le prier de leur accorder l'assistance de son ministère. La première messe dite à Baltimore, remarque à ce sujet M. Shea, eut lieu dans cette maison abandonnée, sur un autel improvisé, en présence d'une poignée de proscrits acadiens et d'Irlandais catholiques.
L'abbé Robin, attaché comme aumônier à l'armée du comte de Rochambeau, a tracé uu tableau touchant de la petite colonie acadienne qu'il trouva au Maryland en 1781. «“ La moitié de la ville de Baltimore, dit-il, est habitée d'Acadiens que les Anglais arrachèrent inkumainement de leurs heureuses contrées pour les laisser sans ressources dans ce nouveau pays. Leur quartier est le moins riche et le plus mal bâti. La tyrannie du gouvernement anglais les a empêchés de profiter de l'heureuse position de cette ville.
“Ils conservent entre eux la langue française, sont demeurés très attachés à tout ce qui tient à leur ancienne nation, surtout à leur culte qu'ils suivent avec une rigidité digne des premiers âges du christianisme. La simplicité de leurs mœurs est un reste de celle qui régnait dans l’heureuse Acadie. Leurs prêtres exerçaient sur eux l'empire que les vertus et les lumières donnent sur les hommes qui ne sont point corrompus. Ils étaient leurs juges, leurs médiateurs ; et aujourd'hui même, ils ne les nomment pas sans attendrissementissssssssscossserivscsessens
“ Leur église est bâtie hors de la ville, sur une hauteur entourée de sept ou huit temples de différentes sectes. Ils se plaignent beaucoup de ne pas retrouver, dans leurs pasteurs actuels, le zèle et l'affection de ceux de l’Acadie. Occupés du soin de leurs habitations, ceux-ci donnent peu à l'instruction de leur troupeau et presque toutes leurs fonctions pastorales se bornent à une basse messe tous les mois.
“La vue d'un prêtre fran :s sembla leur rappeler leurs anciens pasteurs. Ils me sollicitèrent d'oflicier dans lenr église. Je ne pus, en remplissant cette sainte lonction, me dispenser de les féliciter sur leur piété, et de leur retracer le tableau des v:rtus de leurs pères. Je leur rapelais des souvenirs trop chers ; ils fondirent en larmes. La musique du régiment que j'avais amené contribua encore à émouvoir leurs cœurs.” !
Malgré la proximité de coreligionnaires, les Acadiens ne s’implantèrent cependant
? Nouveau voyage dans l'Amérique septentrionale en l'année 1781, et campagne de l'armée de M. le comte de Rochambeau, par l'abbé Robin. Paris, 1782.
pas plus dans le Maryland que dans les autres colonies où ils furent jetés. La plupart se dispersèrent graduellement ou allèrent se fixer dans des contrées plus hospitalières. Le reste finit par se fondre dans la population.
Les malheurs des Acadiens ont inspiré à un historien américain des paroles émues, qu'il fait bon de citer : “ Des sept mille proscrits, dit-il, qui furent ainsi dispersés comme les feuilles par les vents violents de l'automne, depuis le Massachusetts jusqu’à la Géorgie, au milieu d'un peuple qui haïissait leur religion, détestait leur pays, se moquait de leurs coutumes et riait de leur langage, il en resta peu comparativement pour grossir le nombre des catholiques de ce pays. En descendant sur ces lointains rivages, ces hommes, qui avaient connu l'abondance et la richesse, se virent montrés du doigt et repoussés comme des vagabonds, réduits à la mendicité; et ces cœurs brisés, atteints dans toutes leurs affections, ne rencontrèrept que rarement de bons Samaritains pour panser leurs plaies intérieures et verser l'huile et le vin de la consolation sur leurs poitrines endolories. !
Lorsque, durant l'hiver de 1756, Lawrence se promenait dans les rues d'Halifax avec les chevaux qu'il avait fait voler aux Acadiens pour son propre usage, il était loin de soupçonner les embairas que lui préparaient plusieurs des colonies, en favorisant le retour de ceux-là mêmes qu'il avait mis tant d'acharnement à chasser de leurs foyers. Aussi fut-il plongé dans d’étranges perplexités, quand il apprit, au cours de l'été suivant, que des centaines d’entre eux longeaient les côtes de l’Atlantiqne, avec la résolution bien arrêtée de venir reprendre leurs terres. Cela mettait en question son idée d’effacement complet de la race française dans la péninsule. Il se répandit en reproches et en plaintes amères, adressa même une circulaire aux diflérents gouverneurs. “Je conjure Votre Excellence, y disait-il, d'employer tous les moyens possibles pour empêcher l’accomplissement d'une si pernicieuse entreprise, en détruisant toutes les embarcations que ceux (des Acadiens) qui sont dans votre colonie, peuvent avoir préparées, et de retenir tous ceux d’entre eux qui essaieront de passer dans aucune partie de votre gouvernement, en route pour ici, soit par terre, soit par eau.” *
C'est à la suite de cette circulaire qu'eurent lieu, dans les Etats du Nord, les redoublements de rigueur et les emprisonnements dont j'ai déjà parlé.
Le Massachusetts, qui avait pris la part la plus active à la déportation des Acadiens, fut aussi de toutes les provinces celle qui en reçut le plus grand nombre. Lawrence avait alculé, non sans raison, qu'il aurait moins de ditlicultés à les y faire accepter que dans
les provinces moins directement intéressées à leur dispersion, —la plupart avaient été faits prisonniers par des troupes et des officiers bostonnais. C'était à une compagnie de Boston que Lawrence avait confié le soin de lui expédier les transports dont il avait besoin. L'agence Apthorp et Hancock avait loué pour cet usage, aux plus bas prix possibles, tout ce qu'elle avait pu rassembler de voiliers, vieilles goélettes, ete, à raison d’un chargement de deux individus par tonneau, sans plus d'égards pour la santé, la vie même des passagers que s’il se fût agi d’un transport de bestiaux. Ces conditions de chargement avaient été mêrae outrepassées par les capitaines de navires qui y trouvaient leur intérêt.
! Stevens, History of Georgia, Vol. i, page 476. ? Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 303.
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Il en était résulté ce que le colonel Winslow lui-même avait prévu lors de l'embarquement, quand il remarquait dans son journal que ces navires étaient effroyablement chargés.‘
À peine avaient-ils pris la mer, que la maladie s'était déclarée parmi cet entassement d'hommes, de femmes et d'enfants, au nombre desquels il y avait des malades et des vieillards décrépits, tous confinés pêle-mêle à fond de cale dans un air empesté, car l'équipage ne permettait qu'à un petit nombre à la fois de monter sur le pont par crainte d'une révolte. Quond on songe que ce voyage, en y comprenant le séjour forcé sur les navires à leur arrivée dans les ports, dura jusqu'à deux mois et quelquelois plus, on imagine ce que durent être les souffrances et la mortalité. On aurait presque pu suivre les navires à la trace des cadavres qui furent jetés à la mer le long de la route. Les autorités du Massachusetts refusèrent d’abord, comme celles de la Pensylvanie, de laisser débarquer les Acadiens, que leur seul titre de catholiques faisait regarder comme les pires ennem.s de la société. Ajoutez à cela qu'ils étaient Français, c'est-à-dire d’une nation qui éta considérée par les lois du Massachusetts comme dangereuse au salué public,* enfin qu’'i étaient des rebelles et des traitres : peu importait alors l'état affreux où ils étaient réduits.
Disons cependant, pour l'honneur de l'humanité, qu'il se rencontra de nobles exceptions qui font du bien à citer. Un des citoyens les plus marquants de Boston, plus tard gouverneur du Massachusetts, M. Hutchinson, ne put voir, sans être révolté, une pauvre femme expirant dans un coin obseur et infect, entourée de trois petits enfants qui imploraient en vain son assistance. Malgré les défenses formelles de laisser descendre à terre aucun captif, il la fit enlever avec ses trois enfants et transporter dans une maison où elle reçut les soins les plus délicats. Malheureusement il était trop tard, les secousses morales et physiques qu'elle avait endurées l'avaient épuisée. Ses dernières paroles furent une action de grâces envers son bienfaiteur, à qui elle confia le sort de ses trois orphelins.
Avant de permettre le déb» uement des Acadiens, le gouvernement du Massachusetts voulut s'assurer que les frais qu'allait entraîner leur installation ne seraient pas faits aux dépens de la province. Enfin, après plusieurs jours de retard, ils furent logés dans des baraques temporaires érigées sur la place publique, en attendant qu'ils fussent distribués dans les comtés. Ils firent quelques tentatives pour être traités en prisonniers de guerre, mais durent bie:itôt se résigner à travailler pour vivre. Il fallait pour cela se mettre au service d'une population plus hostile encore, s’il était possible, que celle de la Pensylvani:
! Tput in more than two to a tun and the people greatly crowded. Journal de Winslow, p. 179.
? La loi du Massachusetts à laquelle il est fait ici allusion est datée du 12 décembre 1695, et se lit comme suit “ Il est statué, en vue de la sûreté publique, qu'aucun individu de la nation française ne pourra exister ou résider dans aucun port de mer ou dans aucune ville frontière de cette province, excepté ceux qui y seront autorisés par le gouverneur et le conseil.”
A l’arrivée des troupes françaises venues pour aidor les Yankees à secouer le joug de l'Angleterre, les puritains de Boston imitèrent-ils ceux du Rhode-Island aui s’assemblèrent en toute hâte pour répudier la loi qui défendait sous peine de mort à tout catholique l'entrée de leur province ? On ne peut s'empêcher de sourire à la pensée do la figure que devaient faire ces Yankees en recevant les Français dont ils venaient de décréter, le jour même, l'entrée libre dans leur pays. Quelques semaines après, les Ælders de Boston suivaient le crucifix porté en procession dans les rues de la ville. Ils en avaient bien quelques remords, mais ces Français étaient si utiles ! C'étaient ces mêmes puritains qui s'étaient préparés à brûler le pape en effigie lorsqu'ilsen avaient été empôchés par Wasüington, et qui n'avaient cessé de demander à grands cris l'expulsion du seul missionnaire accordé aux Acadiens de la Nouvelle- Ecosso, en disant que “l'établissement d’un prêtre y était la honte du présent règne. (Lettre de l'abbé Bailly, 28 avril 1771.)
On ne saura jamais tout ce que ces pauvres déshérités eurent à souffrir d'indignités et de barbaries. En certains endroits, on calcula même sur le fanatisme pour commettre les plus criantes injustices, convaincus que l'opinion publique donnerait le tort aux victimes.
Deux jeunes gens furent cruellement battus parce qu'ils réclamaient quinze jours de salaire qui leur était dû ; l’un d'eux fut maltraité au point qu'un œil lui était sorti de la tête. Quel pays! Quelles mœurs! se dit-on involontairement à la vue de tels faits. Ne se croirait-on pas en Chine ?
Un père et une mère furent également battus pour s'être plaints qu'un de leurs enfants, trainé de force sur un navire, était accablé de coups par le capitaine. L'étendue de ces désordres finit par attirer l'attention du parlement, et Les lois passées pour y mettre un terme en sont la preuve irrécusable.
Une nombreuse famille, transportée à Wilmington au milieu de l'hiver, avait été placée dans tne maison en ruine, où il n'y avait ni portes ni fenêtres. La mère malade était obligée de faire transporter son lit selon que le vent ou la pluie venait d’un côté ou de l’autre. Ils n'avaient ni bois de chauffage, ni de voiture pour en transporter, et il leur était défendu d'aller en chercher dans la forêt. On leur avait fourni un peu de provisions en leur disant de chercher à gagner le reste. Le mari s'étant plaint que le plancher était inondé d’eau et que tout y flottait, on lui répondit en ricanant de se bâtir un canot et qu'il pourrait naviguer dans sa maison.
On doit dire, en revanche, que si les Acadiens iianquaient de logement, de nourriture et de vêtements, ils ne manquaient pas de remèdes, à en juger par certains comptes présentés au gouvernement du Massachusetts. Un docteur Trowbridge, de Marshfield, qui avait visité neuf Français neutres, leur avait distribué huit vésicatoires, neuf vomitifs et cent vingt et une médecines.
Comme il n'y avait aucun méfait dont on ne crût le; prisonniers capables, ils ftaient sujets à une surveillance continuelle : tout crime commis, dont on ne connaissait pas les auteurs, leur était attribué. . Un village des bords de la mer demanda par une requête qu'on reléguàt dans l’intérieur ceux qu'on leur avait imposés, donnant pour raison qu'ils pouvaient faire sauter la poudrière du lieu.
Défense était faite à tout Acadien d'aller d'un village à l’autre sans passeport, et quiconque était surpris contrevenant à ce règlement était condamné à cinq jours de prison ou à dix coups de fouet et quelquelois aux deux. Cette tyrannie aussi inutile que barbare empêchait les familles dont les membres étaient séparés, de se rejoindre et même de savoir ce qu'ils étaient devenus. On trouve encore aujourd'hui des traces de leurs anxiétés dans les pétitions et les avertissements qu'ils faisaient cireuler ou publier, pour obtenir des informations. ! De toutes leurs peines, celle-là était, on le conçoit, la plus sensible, et celle dont ils se plaignaient le plus amèrement.
Il n'y a pas à douter, malgré ce qu'ont prétendu des écrivains américains, que le nombre des familles ainsi disloquées ait été considérable. Qu'on se rappelle seulement le témoignage déjà cité” de l'abbé LeGuerne qui affirme que, lors de la dispersion de 1755, il n’y eut, dans la seule mission de Peticoudiac et desenvirons, pas moins de soixante mères de familles séparées de leurs maris. À ce témoignage on peut ajouter celui d'Hutchinson :” “ En plusieurs circonstances, dit-il, des maris, qui s'étaient trouvés absents lors de la cap-
! Acadia, a lost chapter in American History, by Philip H. Smith, p. 214. ? Un pèlerinage au pays d'Evangéline. 3 History of Massachusetts Bay, Vol. ïii, p. 40.
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ture de leurs familles, furent embarqués sur des navires en destination de certaines colonies anglaises, tandis que leurs femmes et leurs enfants furent mis sur d’autres navires destinés à des colonies très éloignées de la première. Cinq ou six familles furent amenées à Boston, les femmes et les enfants seulement, sans leurs maris et leurs pères. Ceux-ci, à la suite d’avertissements sur les journaux, vinrent de Philadelphie à Boston, ayant ignoré entièrement dans l'intervalle ce qu'étaient devenues leurs familles.”
Dans la même ville, où avait été arrêtée une bande de fugitifs venue par eau des provinces du sud, pour gagner la Nouvelle-Ecosse, cinq maris, dont les femmes y étaient détenues, demandèrent qu'on leur permit de descendre à terre pour rejoindre leurs familles ; d'autres, qui y avaient aussi des parents, firent la même demande et l’obtinrent. Ce groupe fut ensuite distribué dans les différentes villes.
“Il est trop évident, ajoute l'écrivain américain d'où nous empruntons ce dernier fait, que ce malheureux peuple eut beaucoup à souffrir de la pauvreté et des mauvais traitements, même après qu'il eut été aGopté par le Massachusetts. Les différentes pétitions adressées au gouverneur Shirley vers ce temps sont à fendre l'âme. L'auteur a essayé d'en copier quelques-unes aux archives de la secrétairerie d'Etat, mais s'est trouvé tellement aveuglé par les larmes qu'il a été obligé d'y renoncer. Voici les noms de quelquesuns des signataires: Dupuis, Bellivaux, Bourgeois, Amiraux, D'’Entremont, Boudreau, Dugas, Bro, Gourdeaux, DeMathieu, Mius, Girouard, Gentil, Raymond, Benoit, Robicheau, Brun, Doucet, Clairmont, Charest. Ces signatures se trouvent au bas d'une pétition adressée par huit cents personnes, demandant de retourner en Canada, après la cession du pays à la Grande-Bretagne. La réponse du gouverneur Murray équivalait à un refus, car il exigeait que l'Etat du Massachusetts leur fournit des provisions pendant une année après leur arrivée.” !
L’aïeul de Mgr Prince, premier évêque de Saint-Hyacinthe, au Canada, fut débarqué seul à Boston, où une famille charitable le reçut ; il ne découvrit ses parents que bien des années plus tard.
Jean-Baptiste Bourgeois, séparé à Port-Royal de sa femme et de ses enfants, avait été débarqué à Philadelphie. Il écrivit de là dans les différentes colonies, lit faire des annonces sur les journaux, mais ne reçut pas la moindre nouvelle de sa famille. Quoiqu'il ne sût pas un mot d'anglais, il alla de ville en ville, de village en village, depuis Philadelphie jusqu'à Boston, demandant, avec une naiveté un peu ridicule: “Avez-vous vu ma Julie :” Après sept ans d'infructueuses recherches, il passa au Canada et se rendit dans la colonie acadienne de Saint-Jacques de l'Achigan. Un matin, il vint frapper à la porte d’une des maisons de la paroisse appartenant aux prêtres de Saint-Sulpice, et il fit son éternelle
demande à une femme qui vint lui ouvrir: “Avez-vous : ma Julie?” A cette question la femme recule d'un air étonné, regarde attentivem tranger, pâlit et tombe sans
connaissance : c'était sa Julie.
Veut-on une preuve de plus de la barbarie avec laquelle les familles furent disloquées ? À Saint-Malo, où avait abordé une foule de proscrits, le nombre de parents séparés de leurs enfants était tel qu'ils durent se concerter ensemble et adresser une requête au gouvernement français, afin d'obtenir d'être transportés de nouveau à Boston. Le motif qu'ils avaient de s’exposer ainsi à de nouvelles persécutions était l'espérance de rejoindre
1 Mrs. Willisras, The French Neutrals, Introduction, p. 68 et suivantes,
Sec, i, 1887. 6.
leurs enfants, que les Anglais y ont amenés et auxquels ils ont fait embrasser le protes- ] glals y l tantisme ; ils seraient heureux de les rejoindre pour les ramener à la vraie foi.” !
On a vu quelles avaient été les mesures prises par Lawrence pour empêcher le retour des exilés dans la Nouvelle-Ecosse ; il ne fut pas moins implacable pour les débris des Acadiens restés dans la péninsule. Profitant du départ pour Boston d’un régiment amériain, il donna au major Prebble qui le commandait l'ordre suivant qui n'a pas besoin de commentaire : ‘“ Vous êtes enjoint, par les présentes, de jeter l'ancre au cap de Sable, d'y débarquer avec vos troupes, et d'y saisir tout ce que vous pourrez d'habitants et de les emmener avec vous à Boston, En tout cas, vous devrez détruire et bruler les maisons des dits habitants, et emporter leurs mobiliers et leurs troupeaux de toute espèce; vous en ferez une distribution à vos troupes, en récompense de l’accomplissement de ce service. Enfin, vous détruirez tout ce qui ne pourrait être facilement emporté.” *
Cette invitation au pillage s’adressait à des milices qui avaient fait leurs preuves en ce genre d'exploits ; les ruines fumantes qui couvraient la péninsule étaient là pour le dire. Prebble n’eut cependant pas tout le succès qu'il attendait de l'expédition qui lui était confiée. ‘Le 23 avril, raconte l’abbé Desenclaves, témoin ceulaire, un village fut investi et enlevé; tout fut brülé et les animaux tués ou pris.” Entre autres exploits, “ ils enlevèrent la chevelure d'un des enfants de Joseph D'Entremont, après avoir pillé et brülé sa maison.” * Le reste des habitants eut le temps de fuir dans les bois.
Cette première descente fut suivie bientôt après d'une autre où se commirent de nouvelles dévastations ; l'abbé Desenclaves y fut fait prisonnier avec plusieurs de ses paroissiens. ‘
L'enlèvement de ce missionnaire acheva de décourager ce qui restait de la population du Cap de Sable et des environs, dont le chiffre parait avoir été considérable. Sa position semblait en effet désespérée; elle ne pouvait attendre aucun secours extérieur ; elle était réduite à une profonde misère et exposée chaque jour à la destruction. Dans cette extrémité, plusieurs chefs de famille, instruits du caractère humain du nouveau gouverneur du Massachusetts, M. Pownall, prirent le parti de lui adresser une humble supplique et d’en
1 Archives de la marine, Paris.— Manuscrits de M. Rameau, auteur d’Une colonie féodale. * Archives de la Nouvelle-Ecosse ; ordre de Lawrence au major Prebble, Halifax, 9 avril 1756, p. 300. % Archives de l'archevêché de Québec; Lettre de l'abbé Desenclares, 22 juin 1756. L'abbé Desenclaves fut retenu prisonnier jusqu’en 1759, où il fut envoyé en France. Souffrant de la poitrine depuis plusieurs années, et épuisé par de continuelles secousses, il alla mourir peu après dans le Limousin, d’où il était natif, Les tragiques événements dont il avait été témoin lui causaient une telle tristesse qu’il avait résolu de n’en point parler et de chercher à en oublier jusqu'au souvenir. C’est lui-même qui nous l’apprend dans une lettre qu’il écrivait de Honfleur (8 mars 1759) à l'évêque de Québec, et dans laquelle il exhalait une dernière plainte contre la corruption de l'administration française en Amérique, contre cette foule “ de petits gentilshommes qui ne subsistent que par les bienfaits de Sa Majesté très chrétienne, ne pensent qu’à faire leur bourse aux dépens du public et des particuliers ; ne veulent pas faire un pas pour défendre une place dont la prise entraîne après elle la ruine des plus belles espérances de la France.... et la désolation d'environ seize cents familles, par la perte des biens de la liberté et même de la vie pour le plus grand nombre...
“Mais désormais j'y penserai le moins que je pourrai, et en parlerai encore moins. Sur la fin de mes jours, je ne dois plus penser qu’à prier le Seigneur pour tous les Etats... ,”