‹ Les Acadiens après leur dispersion [microforme]Chapitre 5 sur 10 · LL · texte numérisé non relu

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sept cents autres, retirés à Richibouctou, Bouctouche et Miramichi. Frye eut l'humanité de leur fournir quelques provisions, sans lesquelles un tiers d'entre eux seraient morts de faim dans le cours de l'hiver. Mais il n'obtint cette autorisation de la part de Lawrence que parce que celui-ci y voyait un moyen de les rassembler, de s'emparer d'eux comme prisonniers, selon qu'il avait été décidé dans son conseil, et de les déporter en Angleterre, à l'exemple de ceux de la rivière Saint-Jean. Il exigea des otages, comme garanties de la présence, au printemps suivant, de tout ce qui restait dans cette région d’Acadiens, dont le chiffre s'élevait à douze cents âmes.

Un arrêt du même genre, édicté l’année suivante à Halifax, engloba dans la même proscription un autre groupe de sept cents réfugiés au fond de la baie des Chaleurs, principalement à Ristigouche. Dès l'ouverture du printemps de 1760, des centaines de ces malheureux, proscrits pour la deuxième fois, furent dirigés les uns par terre, les autres par mer, sur Halifax, où les casernes de la ville leur furent assignées pour prison ; d’autres furent condamnés par Lawrence à réparer les digues, rompues presque partout par suite de l’abandon où elles avaient été laissées. Ainsi les maitres de ces domaines, naguère si fortunés, se voyaient maintenant réduits à l’état d'ilotes sur ces mêmes domaines qu'ils étaient forcés de rouvrir de leurs propres nains à la culture, au profit d'étrangers, avant de repartir pour l'exil.

Ce fut le dernier acte de persécution de Lawrence. La mesure de ses iniquités était comble. Il mourut peu après de la mort des persécuteurs, frappé dans la force de l’âge par un mal foudroyant, au sortir d'un bal public donné, parait-il, en réjouissance de la capitulation de Montréal.

Le révérend Hugh Graham, ministre protestant d'Halifax, écrivait en parlant des soldats américains, notés d'infamie pour leur cruauté contre les Acadiens : * On a observé que ces soldats, presque tous sans exception, terminèrent leurs jours misérablement.”

Telle fut aussi la fin de Lawrence. Ces châtiments ne rappellent-ils pas ce que raconte Lactance en parlant de la mort des persécuteurs ?

Les deux principaux persécuteurs des Acadiens avant Lawrence étaient morts comme lui, misérablement : Armstrong se suicida dans un moment d’aliénation mentale (1739). On le trouva mort percé de cinq coups de sabre qu'il s'était donnés lui-même. Mascarène finit ses jours dans la disgrâce et l'abandon (1760).

Le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Jonathan Belcher, ne valait guère mieux que son prédécesseur. Président de son conseil, il avait souscrit servilement à tous ses actes arbitraires, et il eut d'autant plus à cœur de marcher sur ses traces et d'achever son œuvre, qu'il y était poussé par la part de responsabilité qu'il avait prise à la spoliation et au bannissement de tout un peuple, et surtout par le besoin d’en effacer tout vestige. Pour lui, en effet, de même que pour Lawrence, chaque apparition d’Acadiens revenant de l'exil était une vision menaçante, comme le spectre de Banco. Il en était chaque jour obsédé, car de nouvelles bandes d’Acadiens aflluaient de toutes parts vers leurs anciennes propriétés, ne pouvant se persuader qu'ils les avaient perdues pour toujours, d'autant plus que des permis d'occupation avaient été récemment donnés comme ceux de Monckton,

qu'au surplus un grand nombre de déportés n'avaient consenti à se rendre et à s'embarquer, en 1755, qu'après avoir reçu l'assurance qu'ils seraient réinstallés dans leurs biens après la guerre! et qu'enfin le commandant général Amherst, jugeant de la situation plus froidement que les autorités de la Nouvelle-Ecosse, ne mettait pas d'opposition au retour des exilés. * Il en résultait des conflits avec les nouveaux occupants, qui ne cessaient d'adresser des demandes de protection au gouverneur. Il eût été assez facile à celui-ci de concilier les uns et les autres en offrant aux Acadiens des terres dans quelque région inoccupée des environs, comme le fit, un peu plus tard, le lieutenant-gouverneur Franklin, second successeur de Belcher. Les Acadiens qui, depuis six ans, n'avaient pas eu où reposer la tête, et qui soupiraient plus que jamais après la tranquillité, se seraient bientôt résignés à prendre ce parti: ils en donnèrent des preuves du moment qu'on leur en fit la proposition ; mais ce temps était encore éloigné.

La législature de la Nouvelle-Ecosse se montrait aussi intolérante que le gouverneur Belcher. Elle lui adressa une pétition dans laquelle elle lui demandait de bannir une seconde fois les Acadiens. Le motivé de cette requête est un chef-d'œuvre d’ineptie qui fait sourire de pitié quand il ne provoque pas l'indignation. Un des grands reproches qu'on y fait aux Acadiens est leur ingratitude, parce qu'ils ne gouùtent pas la mansuétude et les douceurs du régime britannique (The lenity…. and the sweets of the English Government)

On accuse l’insolence qu'ils ont de venir réclamer leurs terres. On leur reproche leur religion pour laquelle ils montrent la plus grande bigoterie, leurs principes politiques et leur attachement à la France, qui leur ont été inculqués depuis longtemps par leurs prêtres, toutes choses qui les empêcheront de devenir jamais de vrais bons sujets.

Tous les anciens griefs formulés contre les Acadiens sont récapitulés dans cette requête; mais, chose digne de remarque, il n’est allégué aucun acte de révolte ni de désordre commis par les Acadiens depuis la capitulation de Québec.

On avait espéré que l'Angleterre se hâterait d’ordonner le transport des Acadiens ; mais l'Angleterre n’était pas plus pressée de s’en embarrasser que ne l'avaient été les colons américains lors de la première expulsion. La Nouvelle-Ecosse se trouvait ainsi chargée d'un fardeau qu'elle s'était mis elle-même sur les épaules et dont elle ne savait plus comment se défaire. Le trésor public se trouvait en outre obé % par les dépenses qu'’entrainaient l'entretien et la nourriture de cette multitude de pr. onniers dont le nombre était tel, seulement à Halifax. qu'il fallait tenir, à tour de rôle, le quart de la population de cette ville sous les armes pour les garder. Les citoyens, fatigués de cette servitude, demandaient à grands cris d’en être délivrés. On avait cherché à soulager le trésor publie en mettant à gages chez les particuliers une partie des détenus ; un bon nombre d’autres étaient employés à l'ouverture des chemins et à la réparation des digues. Belcher ne pouvait s'empêcher de reconnaitre la supériorité des Acadiens dans ce dernier genre d’ouvrage. Au cours d’une lettre qu'il écrivait au secrétaire d'Amherst, M. Forster, pour demander l'autorisation de les y forcer, il disait : “11 me parait de la dernière importance que les colons soient assistés par les Acadiens pour réparer les digues, d'autant plus que la subsistance de ces colons dépend de l'avancement de cet ouvrage pour lequel les Aca-

1 &I]1 n’est point de trahisons dont l'Anglais ne se soit servi contre l'habitant pour l'emmener..On n’enlevait, disait-on, des familles que pour ies empêcher de porter les armes pour les Français... La paix ramènerait un chacun sur son ancienne habitation.” Lettre de M. l'abbé Le Guerne à M. Prévost, 1756.

2 Archives de la Nouvelle- Ecosse, pp. 314, 318. % Archives de la Nouvelle- Ecosse, pp. 316, 317.

diens sont les plus habiles du pays. Cette puissante raison jointe à la considération du grand service rendu à ces établissements au moyen des Acadiens, me presse de vous renouveler la demande de m'envoyer des ordres, afin qu'il n'y ait aucun retard dans le progrès de ces établissements. J'espère que j'éprouverai d'autant moins de difficulté à obtenir cette autorisation que le secrétaire des affaires militaires m'a assuré récemment, de votre part, que /es Acadiens devront étre préts à recevoir mes ordres À UNE DEMI-HEURE D'AVIS. !

Après la lecture de cette lettre, on comprend pourquoi les Acadiens goûtaient peu les douceurs de ce régime, qui, à une demi-heure d'avis, les faisait esclaves d'étrangers incapables d'exploiter les terres sur lesquelles eux-mêmes avaient vécu richement de père en fil, On comprend aussi de quelle source de richesses eussent été ces mêines Acadiens pour la Nouvelle-Ecosse, si on leur avait seulement donné un coin de terre à cultiver paisiblement. La conduite de Belcher et de son gouvernement était d'autant plus condamnable que, dès le 22 mars de la même année 1761, le général Amherst conseillait fortement les mesures de conciliation à l'égard des Acadiens. “Je n'ai rien de plus à cœur, écrivait-il au gouverneur, que l'intérêt et la sécurité de la province de la Nouvelle-Ecosse, mais dans les circonstances où se trou » cette riche et florissante province, je ne vois pas qu'elle puisse avoir rien à craindre où à redouter de la part des Acadiens, mais qu’au contraire on pourra retirer de grands avantages en les occupant convenablement. Je dois avouer que j'incline à les laisser s'établir dans la province sous une législation convenable.” |

Au lieu de suivre ces sages conseils dictés par l'humanité, Belcher faisait armer deux vaisseaux pour aller chercher ceux qui s'étaient réfugiés dans le golfe et jusqu'au fond de la baie des Chaleurs, où il vivaient de chasse et de pêche ; sept cent quatrevingt-sept individus, hommes, femmes et enfants, furent capturés. Sur ce nombre, trois cent trente-cinq furent mis à bord des vaisseaux; le reste, faute de moyens de transport, dut être relâché sur promesse de venir se rendre quand l’ordre lui en serait signifié.

Vers cette même époque avaient lieu d’autres déportations du coté de la baie de Fundy, où avaient abordé plusieurs familles venues du fond de leur exil, à travers une série de dangers et de misères impossibles à décrire ; la plupart étaient originaires des paroisses de la Rivière-aux-Canards, de Grand-Pré ou des environs immédiats. Il est facile d'imaginer quelles furent leurs émotions en mettant pied à terre dans le bassin des Mines. Elles revoyaient enfin leurs lieux natals, d'où elles s'étaient crues bannies pour toujours. Que de souvenirs se pressaient dans leur mémoire à la vue de tout ce qui les entourait ! C'était iei que chacun d’eux était né, qu'il avait grandi, qu'il avait vécu si longtemps heureux et paisible.

En traversant la Grand’Prée, il leur semblait que tous les points de l'horizon, si familiers à leurs regards, leur souhaitaient la bienvenue. Le cap au Porc-Epic dressait toujours là-bas ses falaises roussâtres couronnées de ses forêts primitives. De l’autre côté, la rivière Graspareaux descendait toujours en serpentant dans la vallée. Vers les hauteurs de Grand- Pré et de la Rivière-aux-Canards, ils distinguaient les emplacements de leurs terres. Mais qu'étaient devenues leurs maisons ? Qu'étaient devenus les villages et les églises de

! Archives de la Nouvelle-Ecosse, Lettre de Belcher au colonel Forster, p. 319. ? Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 326.

Grand-Pré et de la Rivière-aux-Canards ? Hélas! tout avait été saccagé, brülé, et rasé jusqu'à terre, Des maisons bâties depuis par des étrangers s'élevaient çà et là.

Il ne faudrait pas connaitre le caractère des Acadiens, ni l'esprit de foi qui les distinguait si éminemment, pour supposer qu'un de leurs premiers soins n'ait pas été d'aller prier pour leurs morts, dans les cimetières où ils étaient abandonnés depuis si longtemps : uul doute qu'ils vinrent s'y agenouiller, prier et pleurer : ce fut là une de leurs plus douces consolations.

Qu'allaient-ils maintenant devenir ? Allait-on les laisser vivre en paix au sein de leur pays ? Ou bien seraient-ils encore pourchassés comme des bêtes fauves, poursuivis par la haine et un fanatisme implacable ? Bien souvent ils s'étaient posé ces questions pendant qu'ils cheminaient péniblement de leur lointain exil jusqu'ici! Maintenant que la guerre était finie, ils se flattaient de l'espoir que l'apaisement se ferait autour d'eux; ils ne furent pas longtemps sans connaitre l'horrible vérité. A peine s'étaient-ils montrés, avant même qu'ils eussent fait valoir leurs réclamations, ils furent violemment repoussés par les usurpateurs de leurs terres. Plusieurs durent se cacher pour éviter d'être pris et jetés en prison. D'autres, moins heureux, furent contraints, comme on l'a vu, de travailler à la réparation des digues au profit de leurs spoliateurs. L'animosité de ces derniers était d'autant plus vive qu'ils n'avaient à leur opposer que le droit de la force contre la force du droit. Ils adressèrent pétition sur pétition au gouverneur dont on connait l'esprit ; ils ne furent que trop vite écoutés: d'un seul coup, cent trente furent saisis et conduits à

Halifax sous une escorte de miliciens du comté de King. !

Pendant ce temps, Belcher attendait vainement la coopération de l'Angleterre pour le transport de ses victimes. Les Lords du Commerce répondirent qu'ils ne pouvaient se charger de cette besogne et que cela regardait le secrétaire d'Etat, lord Egremont. * Le secrétaire d'Etat, de son côté, s'en lava les mains, et le renvoya au général Amherst, dont on a vu les dispositions.

Sur ces entrefaites, le retrait d'une partie des troupes, occasionné par la prise de Saint-Jean de Terre-Neuve par les Français, aggrava la situation de la Nouvelle-Ecosse, compromise par sa conduite inqualifiable à l'égard des Acadiens. Elle craignit que ces malheureux, exaspérés par tant de mauvais traitements, se portassent à quelque acte de désespoir. Belcher assembla son conseil et décida précipitamment un envoi en masse au Massachusetts, sans prendre même la précaution d'en prévenir les autorités locales. Tout ce qui put être trouvé d'Acadiens, de tont âge et de tout sexe, dans toute l'étendue de la Nouvelle-Ecosse, fut arrêté, trainé jusqu'à Halifax, embarqué sur cinq navires avec ceux qui étaient déjà détenus dans cette ville, et envoyés à Boston (1762).

* On n'eut pas plus de respect pour les liens de famille dans cette seconde déportation que dans la première. Un journal américain du temps, le New York Mercury, ne put s'empêcher de protester contre ces actes d'inhumanité: ‘“ Les femmes et les enfants (des

! C'était sous ce nom qu'avait été désigné le canton des Mines, et c’est le même qu’il porte aujourd’hui. ? Archives de la Nouvelle-Ecosse ; Lettre des Lords du Commerce, 23 juin 1761, p. 320.

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