LA FOREST
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qu'à la suite du traité de Paris (1763) ils apprirent que leurs compatriotes, détenus en Angleterre, avaient obtenu la liberté de rentrer en France, grâce aux soins du duc de Nivernais et de l'abbé Leloutre, ils conçurent l'espoir d'aller les y rejoindre et firent des démarches en conséquence. Ils avaient été déclarés prisonniers de guerre ‘omme eux, il n'était que juste qu'ils fussent traités sur le même pied. Il semble d’ailleurs qu'on aurait dû saisir avec empressement cette occasion de s'en débarrasser, puisqu'on ne voulait pas les souffrir dans la Nouvelle-Écosse ; mais, chose presque incroyable, sur le simple soupçon d'ailleurs non fondé que le secrétaire du duc de Nivernais, M. de La Rochette, s'était occupé de leur rapatriement, le gouvernement anglais en prit ombrage et adressa d'énergiques protestations à la cour de France. Lord Halifax, président du Bureau de Commerce, écrivit en même temps au gouverneur Wilmot, successeur de Belcher, de veiller de plus près sur les Acadiens, afin d'arrêter toute tentative d'évasion. Le recensement des différents groupes de cette population, avec leurs lieux de résidence, dressé à cette occasion, indique que Wilmot, dont la politique ne différait pas de celle de ses prédécesseurs, avait suivi ponctuellement les ordres du noble lord. !
Ce dernier acte de tyrannie acheva d'exaspérer les Acadiens. Ils se souleverent avec indignation, dressérent des réclamations, déclarant qu'ils ne prêteraient jamais serment d'allégeance, qu'ils étaient et qu'ils voulaient rester Français et catholiques ; qu'ils étaient prêts à tout souffrir pour cela et qu'ils en avaient donné des preuves.
Pour bien comprendre tor e la portée de ces réclamations, il faut se rappeler que le principal motif de la déportr ion des Acadiens en 1755 avait été un motif religieux : je veux dire l'accusation de papistes récusants, prononcée contre eux parce qu'ils avaient refusé de prêter serment. Or, le gouverneur Wilmot exigeait d'eux maintenant le serment d’allégeance sous une nouvelle formule qu'ils croyaient contraire à la foi catholique. *
Ceux qui se décidèrent ensuite à prêter ce serment le firent avec de grandes craintes, et ne se tranquillisèrent qu'après avoir consulté M. Bailly, missionnaire canadien que leur envoya, en 1767, l’évêque de Québec.
En terminant leur requête, les Acadiens avaient demandé qu'on leur fournit les moyens de passer aux Antilles, où ils savaient devoir rencontrer de leurs compatriotes, partis de la Géorgie et de la Caroline du Sud.
Sur un refus de Wilmot, ils préparèrent secrètement une expédition et partirent au nombre d'environ six cents dans l'automne de 1764. Le gouverneur ferma les yeux sur les préparatifs de ceite expédition, ou du moins n'y mit guère d'obstacles, car ce départ était tout ce qu'il désirait. Il écrivait à Londres, vers cette même date, qu'on ne pouvait choisir de lieu plus favorable que les Antilles pour les y envoyer. Le motif qu'il en donne est à noter: c’est que plus ils seront loin, mieux ce sera pour la sureté de la Nouvelle-
Familles. Individus.
A Halifax et aux environs............,..,..,..., ich oser Mntrace 232 1,056 Comté de King, fort Edouard............,,..,,.,,,..,...,,,...,.... 77 297 Annapolis...... snoone core cnosseress see donssso ess corses seoree 23 91 Fort Cumberland.....,,....., soso covoso oovsoo see vero secssosuoee 73 388 405 1,762
11 y avait en outre dans l’ile Saint-Jean (Prince-Edouard) 300 autres familles acadiennes. ? (The Council) drew up the form of such an oath in terms least liable to an equivocal sense. Wilmot to Halifax, p. 340.
sn.
Ecosse, et que le clim..t des Antilles est mortel pour les hommes du Nord; qu'un grand nombre d'Acadiens qui avaient voulu s'y établir y étaient morts des fièvres, et que les fièvres viendraient bien vite à bout de ceux-ci, !
Peu de temps avant ce départ, une autre bande de cent cinquante personnes des environs de Canseau s'était soustraite à la vigilance des magistrats, et avait fait voile pour Saint-Pierre et Miquelon. C'est aussi vers cette date que dut avoir lieu le départ des réfugiés acadiens de l'ile du Prince-Edouard, dont la destinée, à partir de ce jour, est restée enveloppée de mystère. La plupart se composaient des habitants de Cobequid, qui, en 1755, avaient abandonné leur village pour éviter la déportation. N'il faut en croire le récit d'un certain capitaine Pile, commandant du navire l'Achille, vers la fin du siècle dernier, ils périrent presque tous en mer dans les circonstances les plus lamentables.
“ Le capitaine Nichols, dit-il, commandant un transport venant de Yarmouth, fut employé par le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse pour enlever de l'ile Saint-Jean trois cents Acadiens avec leurs familles, Avant de mettre à la voile, il représenta à l'agent du gouvernement qu'il était impossible que son navire, dans l’état où il était, püt arriver sans danger en France, surtout à l’époque avancée de la saison où l'on se trouvait. Malgré ses représentations, il fut forcé de les recevoir à son bord et d'entreprendre le voyage. Arrivé à une centaine ae lieues des côtes de l'Angleterre, le navire faisait eau à tel point que, malgré tous les efforts de l'équipage, il était devenu impossible de l'empêcher de sombrer. Quelques minutes avant qu'il s'enfonçât, le capitaine fit venir le missionnaire qui se trouvait à bord et lui dit que le seul moyen de sauver la vie d’un petit nombre était de faire consentir les passagers à laisser le capitaine et les matelots s'emparer des chaloupes. Le missionnaire fit une exhortation aux Acadiens, leur donna l’absolution et les fit consentir à se soumettre à leur malheureux sort. Un seul Fr-açais s'embarqua dans une des chaloupes, mais sa femme lui ayant reproché qu'il l'abandonnait avec ses enfants, il revint à bord. Peu d'instants après, le navire s'engloutit avec tous ses passagers. Les chaloupes, après avoir couru mille dangers, arrivèrent dans un port situé à l’ouest de l'Angleterre.” ?
Ce fait parait confirmé par une lettre de Brook Watson, déjà citée, où il est dit que treize cents Acadiens périrent vers ce temps, les uns dans un naufrage, les autres de la variole à Southampton et dans les ports voisins où ils avaient été débarqués.
En parlant de ces désastres, Watson fait une réflexion mélancolique qui fait voir en même temps l'esprit juste et droit de cet homme de bien : ‘Ce peuple infortuné, dit-il, livré par la France sans son consentement, fut, à cause de son attachement à des principes que tout noble esprit regarde comme dignes de louanges, arraché de son pays natal, chassé par la nation qui réclamait son obéissance, et rejeté par celle dont il descendait et dont il suivait la religion, les coutumes et les lois avec le plus profond attachement.”
1... The further they are distant, the greater our safety ......
-.. Great numbers of them have lately died at cape Français (West Indies) ....., .. As the climate is mortal to the natives of the Northern countries, the French will not be likely to gain any considerable advantage from them. Letters from Wiülmot to Lord Halifax, pp. 345, 849, 851. Wilmot réitéra par trois fois la demande de déporter les Acadiens aux Antilles, Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 346.
? Collection de la Société historique de la Nouvelle- Ecosse, Vol, ii, p. 148. # Idem, Vol. ii, p. 132.
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Vers le temps que le navire du capitaine Nichols périt en mer, et dans les mêmes parages où il fut englouti, cinglait un autre navire chargé lui aussi d'Acadiens de l'ile Saint-Jean. Ceux-ci n'avaient pas attendu les dernières persécutions pour fuir de leur pays’; ils en étaient partis dès l'automne de 1758, au nombre de cent soixante-dix-neuf. Surpris par une tempête en arrivant sur les côtes de France, ils avaient trouvé un refuge dans le port de Boulogne-sur-Mer (26 décembre), où le gouvernement s'était occupé de leur subsistance et de leur établissement, soit dans les provinces, soit dans les colonies. ! Ils étaient repartis de Boulogne le 22 novembre 1764, et avaient peut-être croisé, sans être aperçus, le malheureux vaisseau où tant des leurs allaient disparaitre. Ce groupe d’Acadiens était en route pour la Guyane française, * où il s'établit et où quelques-uns de leurs descendants se rencontrent encore et se rappellent leur origine.
Pendant la révolution de 98, quelques exilés français, abordés à Sinnamari, vinrent demander l'hospitalité à une famille acadienne. Ils furent reçus avec empressement : “ Soyez les bienvenus, leur dirent ces braves gens; nos ancêtres ont été comme vous bannis de leur pays, et ils nous ont appris à secourir les infortunés. Asseyez-vous à notre foyer ; nous sommes trop heureux de pouvoir vous offrir toutes les consolations dont nous sommes capables.”
Le successeur de Wilmot adopta une ligne de conduite toute différente de celle de ses devanciers; il se montra aussi bienveillant que ceux-ci s'étaient montrés barbares. Michael Franklin, qui s'était élevé de la condition de simple marchand aux plus hautes charges de sa province, paraît avoir été un homme excellent ; il avait dû gémir bien souvent de tout le mal dont il avait été témoin. Il n'épargna rien pour faire oublier aux pauvres Acadiens restés dans la péninsule les traitements dont ils avaient eu tant à souffrir,. Au reste, il ne faisait qu’obéir aux injonctiens du gouvernement anglais, qui, mieux informé du caractère et des dispositions des Acadiens, voulait le reconnaitre en se montrant juste et équitable envers eux: “ Vous ne manquerez pas, lui écrivait le ministre anglais, lord Hillsborough, de leur donner les plus entières assurances de la faveur et de la protection de Na Majesté et de ses bienveillantes intentions. . . . Sa Majesté est pleine de tendresse et d’attentions à l'égard de ceux qui ont fait des établissements au Cap-Breton, sous la protection de permis temporaires du gouvernement de la Nouvelle- Ecosse, et elle veut qu'on veille avec un soin attentif à leur avancement.” *
Franklin n'avait eu rien de plus pressé que de mettre en vigueur cette politique de conciliation. Dès la réception de cette dépêche, il écrivit à l’un des magistrats du Bassin des Mines: ‘“ J'ai reçu ordre de Sa Majesté de donner aux Acadiens les plus amples assursuces de sa royale faveur et de sa protection. Et vous pouvez aussi leur donner de ma va.c la plus entière assurance que je repousse totalement et désavoue toute intention de les employer comme milice hors de cette province, et que de tels rapports n’ont pu venir que de la part d’esprits faibles et mal intentionnés. Vous pouvez de plus leur garantir qu'ils seront traités, en tout temps, avec le même degré d'indulgence et de protection
! Archives commerciales de Boulogne-sur-Mer. * Bulletin de la Société académique de Boulogne. # Archives de la Nouvelle- Ecosse, pp. 352, 353.
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que Sa Majesté a pour ses autres sujets, Vous pouvez ajouter aussi que le gouvernement n’a pas le moindre dessein soit de les molester, soit de les inquiéter au sujet de leur religion.”
Un mois après, le lieutenant-gouverneur réitérait les mêmes recommandations au colonel Denson : ‘“ Quelques-uns des Acadiens, disait-il, du comté de King et de Windsor. m'ont informé qu’on leur a notifié de faire les exercices avec les milices, ce qu'ils considèrent comme une charge trop dure pour eux, n’ayant pas d'armes et étant incapables de les acheter immédiatement, s’il fallait le faire.
“ En conséquence, je désire que vous les exemptiez d’être appelés et de faire ces exercices, jusqu'à ce que vous receviez des ordres contraires... De plus, je dois vous signifier que c'est l'intention du roi, et que c’est aussi ma volonté, qu'ils soient traités par les officiers du gouvernement avec toute la douceur et la tendresse possibles, en toute occasion, afin qu'ils n'aient pas le moindre sujet de se repentir de s'être soumis d'une manière si parfaite au gouvernement de Sa Majesté.” *
En étudiant cette politique si humaine et si sage de Franklin, on ne peut s'empêcher de faire cette réflexion : que de malheurs eussent été évités de part et d'autre! que d’embarras de moins pour l’Angleterre et la Nouvelle-Ecosse! que de haïnes apaisées! que de progrès accomplis, si, à la place de Lawrence, il y avait eu à Halifax un gorverneur du caractère de Franklin! Au lieu de cent dix mille Acadiens dans les Provinces Maritimes, l'Angleterre y compterait aujourd’hui un million de plus de ces sujets fidèles et utiles !
Et dire qu’à l'heure qu’il est, il se rencontre encore des apologistes de la conduite de Lawrence, même parmi des gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse !* Où est bien forcé d’: vouer que la science politique a encore des progrès à faire dans notre pays.
Franklin, qui avait été témoin de l’héroïque attachement des Acadiens pour leur foi, savait qu'il ne pouvait leur donner de meilleures preuves de ses bonnes intentions, et des gages plus rassurants pour l'avenir, qu’en accordant à leurs missionnaires toute liberté de les visiter et de les évangéliser. C’est, en effet, sous son administration, et à sa demande, que fut envoyé le premier missionnaire venu du Canada depuis la conquête, M. Bailly de Messein ‘, qui arriva à Halifax au moment où M. l'abbé Maillard y terminait sa longue vie d’apostolat.
L'abbé Maillard était le seul missionnaire dont la présence avait été tolérée dans la Nouvelle-Ecosse depuis 1759.
Lorsqu'il avait été fait prisonnier quatre ans auparavant, il n'avait pas tardé à faire tomber bien des préjugés autour d° lui, par l'intérêt qui s’attachait à sa personne, à ses
! Archives de la Nouvelle-Ecosse ; Lettre du lieutenant-gouverneur Franklin à M. Deschamps, ler juin 1768, p. 353.
? Archives de la Nouvelle-Ecosse ; Lettre du gouverneur Franklin au colonel Denson, 4 juillet 1768, p. 354.
# Voir le discours prononcé par le gouverneur Archibald devant la Société historique d'Halifax, 7 janvier 1886,
* M. Bailly devint plus tard précepteur des enfants de lord Dorchester avec qui il passa en Angleterre. A son retour à Québec, sept ans après, il fut sacré sous le titre d'évêque de Capse et nommé coadjuteur de Mgr Hubert, évêque de Québec. Il mourut avant de lui succéder. Mgr Bailly prit toute sa vie un grand intérêt aux missions de la Nouvelle-Ecosse ; il légua en mourant une forte somme pour le soutien de ces missions.
connaissances et à ses hautes qualités Il finit par acquérir l'estime générale, et les meilleurs esprits recherchèrent son amitié. Il s'en servit pour rendre son ministère aussi utile que possible pendant ces tristes années.
A l'issue de la guerre, il avait employé la grande influence dont il jouissait auprès des sauvages pour leur faire déposer les armes, et ie gouvernement apprécia si bien ses services qu'il lui accorda une pension annuelle jusqu'à sa mort (1768). Il fnt regretté des protestants aussi bien que des sauvages et des Acadiens; l'élite de la société d'Halifax voulut assister à ses funérailles.
Son successeur dans la Nouvelle-Ecosse était un homme de naissance, d’une éducation parfaite, et animé du zèle bouillant d’un jeune prêtre au sortir de son ordination. Malgré sa jeunesse et sou peu d'expérience, l'abbé Bailly avait été choisi pour cette rude tâche parce qu'on espérait que ses qualités sociales le feraient accepter plus facilement des autorités ombrageuses d'Halifax. A son départ, l'évêque de Québec, Mgr Briand, lui avait obtenu du gouverneur du Canada, sir Guy Carleton, des lettres de recommandation pour le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Franklin l’accueillit en effet, dès son arrivée, avec bienveillance, et favorisa sa mission auprès des Acadiens. !
Ceux-ci commençaient à se grouper principalement le long de la baie Sainte-Marie jusqu'au Cap de Sable et du côté de l’Isthme : à Memramcook et à Peticoudiac. D'autres groupes s'étaient déjà formés au Cap-Breton et le long des rivages du Golfe.
La juridiction de l'abbé Bailly s’étendait sur tout cet immense territoire, qu’il lui fallait parcourir d'étape en étape. Il avait en outre à visiter la rive occidentale de la baie de Fundy, où se trouvaient des familles sauvages et la mission de Sainte-Anne, formée des débris de la population de la rivière Saint-Jean, laquelle s’agrandissait rapidement par de nouvelles arrivées de proscrits. Ce groupe, moins éprouvé que les autres, à cause de son éloignement, n'avait jamais été entièrement privé de secours religieux. Malgré cet avantage, il faut dire que cette colonie n'avait pas conservé le même attachement à la foi et la même simplicité de mœurs qu'on retrouvait ailleurs. La cause en était à la présence d’un certain nombre d’exilés qui avaient mené longtemps une vie errante au milieu des villes et des campagnes, où ils avaient été aigris par les rebuts et privés de toute instruction religieuse.
L'abbé Bailly fut accueilli comme un sauveur par les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse. Ce jeune prêtre, dont les mains étaient encore pour ainsi dire humides de l’onction du sacerdoce, leur paraissait comme la colombe de l'arche, apportant la branche d'olivier après le déluge de maux qui les avait submergés. Avec quelle joie, avec quel empressement ils tiraient de leur cachette les objets du culte, les ornements d'église, les calices, les ciboires, etc. ete! On dressait un autel rustique dans une des chaumières les moins pauvres. Les femmes et les enfants y apportaient quelques fleurs des bois ou cueillies dans les parterres. Puis on se réunissait pour assister à la sainte messe et recevoir les sacrements. On faisait baptiser les enfants, dont un grand nombre, nés depuis plus de
! M. Bailly avait fait la meilleure impression sur Franklin, qui écrivait au gouverneur Carleton : “ His conduct has been hitherto irreproachable and, to all appearances, bids fair to be of great benefit to this Province, by quieting the mind of the Indians who began to be very uneasy, and his mission had this further good tendency of reconciling the conscience of the Acadians who have lately taken the oaths of allegiance to His Majesty’s Government.”
Nova Scotia Archives; Franklin to Carleton, August 18th, 1768, p. 356.
douze ans, n'avaient jamais vu de prêtre. Que de douces paroles étaient échangées ! Que de larmes versées! Mais celles-là n'étaient pas amères : elles ressemblaient à ces gouttes de pluie qui tombent à travers les rayons de l’arc-en-ciel.
Cependant la saison des jours mauvais n'était pas encore finie pour les pauvres Acadiens: un autre genre de tribulation avait commencé pour eux. A la persécution ouverte succédait une persécution sourde, fomentée par la malveillance de: subalternes, malgré les volontés exprimées de l'Angleterre et du gouverneur. Aïnsi on mettait des obstacles au groupement des familles; on avait l'œil, par exemple, à ce qu'une terre octroyée à un Acadien le fût entre deux propriétaires protestants, ! et encore cette terre devait-elle être située, non sur les côtes, mais dans l’intérieur de la péninsule. Au surplus, le mode de concession territoriale, à titre de simple permis temporaire, adopté par la Nouvelle-Ecosse, n’était pas fait pour rassurer l'esprit méfiant des Acadiens, tant de fois trompés.
Qu'ils eussent raison de se défier de ces permis temporaires, la suite des événements en donna la preuve. Je n'en veux citer qu'une: en 1784, c’est-à-dire à près de trente ans d'intervalle, les dépossédés de 1755 fixés à la rivière Saint-Jean furent de nouveau dépossédés au profit des loyalistes américains et de soldats congédiés qui n’eurent qu’à s'asseoir à leurs tables pour manger leur pain, et devenir du jour au lendemain rois et maitres des propriétés arrosées par les sueurs de la race proscrite. Ces malheureuses familles, impuissantes contre la force, n’eurent plus qu'à reprendre le chemin des forêts. Elles remontèrent la rivière Saint-Jean à trente lieues de toute habitation et ouvrirent, la hache à la main, les plateaux de Madawaska, où elles se multiplièrent avec la merveilleuse fécondité qu'on leur connait. Leurs descendants, plus nombreux qu’une ruche d'abeilles, ont formé, aux alentours, une multitude d’essaims devenus aujourd'hui de belles et riches paroisses.
On a de la situation des Acadiens et de celle des sauvages, à l’arrivée de M. Bailly, un exposé d'autant plus intéressant qu'il est saisi sur le fait, dans les lettres de missions écrites par l'abbé Bailly lui-même à son évêque, Mgr Briand. En voici quelques extraits :
! Ce procédé n'était que la mise à exécution du plan diabolique proposé en 1744, c'est-à-dire onze ans avant l'expulsion des Acadiens, par Shirley, gouverneur du Massachusetts. 11 proposait de plus d'accorder le denier de Judas à tout Acadien qui apostasierait le catholicisme. Après cela on ose blâmer les missionnaires de l’'Acadie d’avoir jeté le cri d'alarme.
Je laisse parler une voix non suspecte, le protestant Beamish Murdoch, qui ne peut s'empêcher de désapprouver le projet de Shirley. Il n’y a d'aussi blâmable dans toute cette histoire que l’indigne France de Louis XV, qui, après avoir tout exigé des Acadiens, n’a rien fait pour les protéger. Il n’y a qu'un seul peuple qui leur soit toujours resté fidèle : ce sont leurs frères du Canada. ;
Voici le passage de Murdoch : “He (Shirley) proposes to intersperse protestant settlements among the French in Nova Scotia taking part of the marsh lands from them for the new settlers...... he recommends...... granting small privileges and immanities for the encouragement of such as should come over to the protestant communion and send their children to learn English.” (This suggestion of offering worldly advantages «change of profession can hardly be commended in our days.) History of Nova Scotia, Vol. ii, pp. 129, 131,
“ Ekouipahan,' 20 juin 1768.
“ Monseigneur,
“... Si je n'ai point informé Votre Grandeur pius tôt de l’état de la mission confiée à mes soins, l'impossibilité en a été la cause. J'attends de la miséricordieuse bonté de N.$. Jésus-Christ et j'espère que cette vigne devenue stérile portera bientôt des fruits abondants. La mission d'Ekouipahan, où je réside ordinairement et où il parait que le gouvernement veut me fixer, est presque toute composée de sauvages malécites au nombre d’environ quarante et quelques familles assez bonnes.
“Les femmes et les filles ne boivent point, ni les garçons, et il y a aussi quelques hommes tempérants. J'ai obtenu d’eux qu'ils n’apportent plus d’eau-de-vie dans le village. Il y a, aux environs du village, onze familles acadiennes, celles-là mêmes que Votre Grandeur a eu la bonté de confirmer à Sainte-Anne.* Les Acadiens qui sont restés parmi les Anglais, sont encore très fervents ; leur seul défaut est un grand entêtement, soit pour rester chacun dans leur canton et ne vouloir point se réunir, soit pour avoir des terres aux mêmes conditions qu'ils les avaient autrefois, ne relevant que du roi. C’est ce que les Anglais, qui les détestent, leur ont reproché. Le gouvernement ne veut point les concéder à cette condition, cependant on a exigé un serment de fidélité ; ils sont très difficiles à desservir, car ils restent chacun dans des cantons séparés ; l'été sur les bords de la mer à la pêche, l'hiver dans les bois à la chasse.
“ La mission des Micmacs est de toutes la plus nombreuse : il y a trois villages principaux ; le plus proche est Richibouctou, à soixante lieues ; jamais il n’y a eu de missionnaires en ce lieu ; les sauvages ont toujours été desservis par Miramichi où ils sont plus nombreux, et à cent vingt lieues d'ici. Le dernier missionnaire de cet endroit est, je crois, le P. Maurice de La Corne. Les murs de la chapelle subsistent encore, et les sauvages tiennent les ornements cachés ; jamais je n’ai pu les leur faire apporter. Une grande partie de ces sauvages est venue ici; l’autre est allée à Ristigouche sur ce qu'ils avaient entendu dire que le P. Ambroise y était. Le village de Ristigouche étant de la province de Québec, s’il y avait un missionnaire en cet endroit, il pourrait, avec moins de difficultés que moi, desservir les iles Saint-Jean, la Magdeleine, et le Cap-Breton, où il y a encore quelques Acadiens. Pour desservir ces iles, il me faut faire un voyage long et coûteux ; je ne pourrai aller en ces endroits que le printemps prochain, encore il me faudra commencer dès l'hiver.
“ Grâce à la providence du Seigneur, j'ai subsisté jusqu'à présent. Les présents des sauvages et mon casuel peuvent monter à cent piastres et plus, c'est assez pour vivre sous quatre écorces ; les voyages m'embarrassent un peu. Pour les Acadiens, il m'a fallu les faire vivre.
“ Voilà à peu près, Monseigneur, l’état de la mission de la Nouvelle-Ecosse. Santé, travaux, fatigues, inquiétudes, je puis assurer Votre Grandeur que je n'ai rien épargné pour cultiver cette partie du champ du Père de famille que vous avez confiée à mes soins. Si Votre Grandeur ne considère que la bonne volonté et l’envie de travailler, et non les talents et les vertus nécessaires à un aussi auguste ministère, je m'offre, je suis
1 Ekouipahan, appelé aussi Elkoupag, était un village indien situé à quarante lieues du fort Menagouech “ qui commande l'embouchure de la rivière Saint-Jean.” Mémoire sur le Canada, Archives de la marine, Paris. ? Mission acadienne de la rivière Saint-Jean.
entre les mains de Votre Grandeur. Le moindre signe de sa volonté sera toujours pour moi la parole du Seigneur.
“ J'espère que Votre Grandeur voudra bien obtenir pour moi du Père des miséricordes une petite étincelle de ce feu céleste qui embrase les cœurs ; mes travaux seront toujours inutiles sans cela ”
“Halifax, 23 mai 1769.
“Je suis à Halifax depuis le mois de mai, où mylord William Campbell a mille bontés pour moi qui ne les mérite guère, mais qui fais tout mon possible pour contenter et remplir les intentions de Votre Grandeur. Mais la mission est bien abondante et bien difficile ; les Acadiens sont épars ça et là et la voix du pasteur n’est point assez forte pour les réunir. Les sauvages sont assez bons ; je n'ai qu'un ennemi principal à combattre pour eux, c'est l'ivrognerie.
“Tout l'hiver j'ai été en voyage, et je me suis assez bien trouvé de la raquette qui n'est pas à beaucoup près aussi difficile qu'on se l'imagine ; ce qui m'a le plus fait souffrir, c’est la pluie continuelle des mois de janvier et février. Dans le bois, couché sur une neige fondante, et à l'abri de quelques méchantes écorces, jugez de ma situation, mille fois heureux si, tandis que je ne pouvais avoir de feu pour réchauffer mon corps tout mouillé, j'eusse ressenti que mon cœur brülait du feu de l’amour divin. Je crains et je tremble de ne pas correspondre à toutes les grâces que le Seigneur me fait.
Ma mission est de plus de cinq cents lieues de tour. J'ai été extrêmement malade un mois après mon retour de Québec; ce mal me prit le jour de la Présentation de la très sainte Vierge, après avoir chanté la messe ; et, le soir, j'étais sans connaissance ; maintenant je suis assez bien ; cependant, je ressens une respiration diflicile ; quoi qu'il en soit, le Seigneur est mon soutien.
“Je me recommande aux prières de Votre Grandeur et de tout le diocèse; seul ici, sans soutien, sans conseil, hélas ! quel terrible compte pour ma tiédeur!”
“Halifax, 22 juillet 1769.
“Je suis dans la ville d'Halifax depuis trois mois, ayant cependant fait des excursions de temps en temps pour desservir les Miemacs. J'ai éprouvé ici bien des bontés de la pa:t de mylord William Campbell et de tous les messieurs du conseil ; l’on a même obtenu pour moi une pension de cent livres, de Sa Majesté. Je partirai le 25 pour le Cap de Sable; c'est l'ancienne mission où s'étaient réfugiés MM. Desenclaves et de Vauquelin ; J'aurai là des enfants de quatorze à quinze ans à baptiser et un reste de besogne en proportion. Les Acadiens et les sauvages sont si dispersés dans les différents coins de la province, qu'il est mal aisé de me fixer, étant diflicile que je puisse toujours être ambulant.
“Il y a beaucoup d'Acadiens du côté de Pentagoët et des Monts Déserts. Pour ce qui regarde les Micmacs, Miramichi et Caraquet sont les deux endroits où tous peuvent se réunir plus facilement pour être instruits. Il parait que le gouvernement désire que je me fixe en la ville ou au proche ; la distance qui me séparerait alors de mes deux principales missions serait bien grande pour pouvoir instruire les pauvres indiens suffisamment,
! Successeur de Franklin.
Sec. i, 1887. 8,
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cependant je n'ai encore pris aucun parti. Il n'y a presque point de catholiques en la ville ; il serait dangereux d'y attirer les sauvages à cause de leur penchant pour l'ivrognerie.
“ La carrière que j'ai à parcourir est grande, et le champ que j'ai à défricher est vaste. Hélas, que de sueurs et de travaux! que de larmes secrètes ne suis-je pas forcé de verser souvent, sans avoir personne qui puisse les essuyer! Que d'anxiétés! de doutes sans avoir personne à qui m'ouvrir et me rassurer! Telle est ma situation.
“Je me porte assez bien. J'ai été fatigué un peu d’avoir, je pense, marché l’espace de deux jours dans l’eau, l'hiver dernier; mais le voyage était indispensable, Je pense que le Seigneur ne me reprochera point cette imprudence."
Halifax, 24 avril 1771.
Postée Pour la baie des Chaleurs, je n'ai pu absolument m'y transporter, et je ne sais pas si je le pourrai cet été. De tous les endroits de la province, c’est le plus mal aisé par terre ; il y a plus de cent quatre-vingts lieues de distance, et il n'y a point de chemins ; par mer, 1] me faut faire le tour du cap Nord, mais rien de cela ne m'aurait empêché, si Son Excellence, mylord William Campbell, n'avait point paru désapprouver mes entreprises. Deux Acadiens sont venus ici le mois de mars passé pour avoir licence de chercher un missionnaire ; ils ont été absolument refusés. Tout parait jusqu'à présent opposé dans le gouvernement à la pluralité des missionnaires catholiques, et cette opposition vient toute des presbytériens et des gens de la Nouvelle-Angleterre. J'ai dit la messe en cette ville l’espace de trois mois l'hiver dernier, et subitement il m'a fallu chercher un trou à six milles de la ville dans les bois pour célébrer les dimanches. Je n'aurais pas eu ce trouble si j'avais voulu fermer la porte du grenier où je la disais avant à tous les catholiques non Acadiens et sauvages. C’est tout ce que je puis faire que de me maintenir ici. Mème à l’écard des Acadiens, je ne suis que faiblement toléré; les mariages m'ont été permis, mais non comme conformes aux lois. Tant qu'il n'y aura que des catholiques dans les familles, tout ira bien. Pour des terres, les Acadiens peuvent en avoir, mais à un si haut prix qu'il n’y a rien de pareil au Canada; point de seigneurs ici, les plus riches sont ceux qui ont plus de fermes. Cent arpents de terre bons à cultiver reviennent en bois debout sans avance à vingt-deux dollars quatre shellings et six sols. Il faut qu'une famille catholique soit placée entre deux familles protestantes. Ainsi vous voyez que les Acadiens ne peuvent être que très pauvres ; la pêche, la chasse, couper du bois: voilà leur vie.
“ Jusqu'à ce jour, j'ai en général de la consolation ; leur religion n’est point perdue, et mes sueurs, souvent mes larmes sont suivies d’un contentement que Dieu seul connait. !
!Ilest intéressant de voir jusqu’à quel point un protestant, témoin oculaire, confirme ce que dit l'abbé Bailly sur les Acadiens que celui-ci eut à desservir dans la Nouvelle-Ecosse. Brook Watson parle d’abord en ces termes de leur conduite en exil et de leur retour:
“ Their orderly conduet (in Georgia), their integrity, sobriety and frugality, secured to them the good will of the people and gained them comfortable support. But still longing for their native country, all their industry was stimulated, all their hopes supported by that landmark of their former felicity; many of them built boats, and taking their families coasted the whole American shore, from Georgia to Nova Scotia. But, alas! what did they find? all was desolated for the more effectually to drive them out of the country ; all their houses had been burnt, all their cattle killed by order of government ; hence they found no shelter ; still they persevered with never-failing
Il n'y a qu'une peine qui quelquefois me fait regarder derrière moi, c’est d’être seul; et je pense que véritablement, sans la consolation et le soutien qui me viennent des missionnaires de Philadelphie, ie serais de retour au Canada. Votre Grandeur jugera elle-même, en voyant les gazettes de Boston, ce qui s'écrit contre moi. Tous les honnêtes gens m'ont dit de mépriser, et laisser dire. J'ai écrit à M. de Villars, et il me semble que je pourrais attendre du secours de lui. S'il se trouvait quelque missionnaire qui voulut faire comme on fait à la Chine”, il ferait à merveille au Cap de Sable, et les magistrats d'ici sont disposés à prendre cause d'ignorance,
“ Que ne suis-je à Québec, et un autre à ma place ici ! Si je le pouvais, j'endosserais un habit de jardinier, et je ferais fleurir un jardin spirituel au Cap de Sable; c'est l'endroit où il y a le plus de catholiques, et les plus fervents d'ailleurs. Cela est si loin de la ville, et si à désamain qu'un larron pourrait y vivre quarante ans sans être pris. Que serait-ce done d'un honnête homme, qui se comporterait en bon sujet, et qui sous main exercerait ses fonctions. Les Acadiens ont ici des biens à eux. Je ne me risquerais dans aucun autre endroit.”
L'abbé Bailly n'explique pas ici pourquoi les habitants du Cap de Sable avaient des titres de propriété. Cette exception était due à une faveur accordée à la famille d'Entremont, et voici à quelle occasion. Vers 1765, plusieurs membres de cette famille s'étaient embarqués à Boston dans l'intention d'aller se fixer à Québec. En passant à Halifax où leur navire avait fait escale, ils rencontrèrent dans la rue un officier anglais qui les reconnut et leur fit grand accueil, parce que, dans un combat où cet oflicier avait été fait prisonnier, l'un des d'Entremont lui avait sauvé la vie. Il les détourna du dessein d'aller s'établir au Canada, en promettant qu'il les ferait remettre en possession de leurs terres. Il le fit en eflet, et c’est ce que remarqua l'abbé Bailly à son passage au Cap de Sable.
Les d'Entremont avaient été rejoints peu après leur arrivée par d’autres familles, principalement de la baie d'Argyle, qui, elles aussi, avaient eu leur histoire durant les années de la proscription. Ces pauvres familles n'avaient pu se décider à quitter entièrement l’admirable coin de terre qu'elles habitaient de père en fils. Cette extrémité de la Nouvelle-Ecosse, comprise aujourd'hui dans le canton d'Yarm th, ne renferme en effet pas moins de quatre-vingts lacs tous plus jolis les uns que les iutres et tous communiquant avec la rivière Tousquet, laquelle se jette dans la baie d'Argyle. Ces lacs de grandeurs et d’aspects variés sont entourés de bois du plus beau feuillage ; vu à vol d'oist 4, le paysage doit ressembler à un vaste tapis vert parsemé de fleurs d'azur. La baie d'Argyle, avec ses iles aussi nombreuses que les lacs du rivage, rivalise avec lui d'aspects riants et pittoresques. C’est à travers ces iles que les Acadiens se livraient paisiblement à la pêche, sans négliger la culture de leurs terres.
Chassés des bords de la mer, ils s'étaient réfugiés dans le haut de la rivière Tousquet, et s'étaient établis sur ses rives; mais cette retraite si solitaire et si sûre en apparence ne
fortitude, with unremitting industry, and established themselves in different remote parts of the province, where they had been sufered to remain, but without any legal property ; at least I have not heard of any land having been granted to them.”
Puis Watson ajoute: “Their numbers, I am told, have increased ahout two thousand, and I am informed they still continue, what I know them to be in their prosperous state, an honest, sober, industrious and virtuous people.” — Nova Scotia Historical Society, Hon. Brook Watson to Rev. Dr. Broun, July 1st, 1791, vol, ii, p. 132,
1 Ancien supérieur du séminaire de Québec, retourné en France.
? C'est-à-dire se cacher sous un déguisement.
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