‹ Les Acadiens après leur dispersion [microforme]Chapitre 8 sur 10 · FRS · texte numérisé non relu

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put les soustraire aux poursuites de leurs meurtriers. Une frégate anglo-américaine jeta un jour l'ancre dans la baie d'Argyle. Un parti de soldats, guidé par un pilote expérimenté, peut-être par un traitre, remonta la rivière jusqu’à un mille du village qu'il croyait surprendre parce q-'il avait dissimulé avec soin sa marche en suivant en silence l'ombre du rivage. Dans cet endroit, la rivière se rétrécit en un chenal qui n’a guère que vingt ou trente verges de largeur, ombragé d'épais fourrés qui s'étendent en arcades sombres audessus du cours d’eau. C'est là que les Acadiens qui les avaient aperçus de loin s'étaient mis en embuscade. Ils avaient fait sur eux, à leur passage, un feu si meurtrier que pas un canot ne s'était échappé. Mais ce triomphe momentané ne fit que retarder de quelques jours leur ruine ; les ennemis revinrent en nombre écrasant et mirent tout à feu et à sang. Une partie des habitants fut emmenée en captivité, les autres s’enfuirent dans les bois où ils menèrent la vie aventureuse des sauvages, jusqu'à ce que le retour de la paix leur permit d'apparaître au bord de la mer; les uns se fixèrent au cap de Sable, les autres au Ruisseau à l’Anguille (Eel brook) et le long de la baie de Sainte-Marie Ils formaient cette partie de la mission de l'abbé Bailly que celui-ci regardait d'un œil de prédilection et où il aurait voulu faire fleurir un jardin spirituel.

“ Je suis à la veille, continue l’abbé Bailly dans la lettre citée plus haut, de quitter ia soutane pour m'habiller à la bourgeoise ; je suis trop gêné et ne puis même m'acquitter de mes fonctions. Le gouverneur le désire ; dès qu'ici un homme a la réputation d'être catholique, sa maison m'est interdite, ou il faut qu’il soit disposé à la laisser saisir. Dans une petite ville, chacun s’examine et s’épie.

“ Si un missionnaire venait à la baie des Chaleurs, il pourrait s'établir sur la partie du gouvernement de Québec, et je pense que, prudemment et en habit séculier, il pourrait faire un tour sur la partie de la Nouvelle-Ecosse.

‘ Pour moi, Monseigneur, je me désespère d’être si longtemps sans compagnon; je puis aller tous les ans à Philadelphie, n’être que trois ou quatre semaines au plus dans le voyage. Je n’ai pas voulu l’entreprendre sans avoir eu l'honneur de consulter Votre Grandeur. Les missionnaires me promettent l'hospitalité et toute l'assistance possible. Le principal commerce de cette place est avec Philadelphie. D'ailleurs tous les bâtiments qui font la traite sont commandés par des catholiques. Quand je suis à la rivière Saint- Jean, il m'est aussi facile d'aller à Québec qu'il est difficile d'ici de m'y rendre. La contrainte et les mesures qu’il me faut prendre me fatiguent presque plus que tout le reste de la mission.

“ Le gouverneur continue de m'honorer de sa protection ainsi que les principaux, mais dans un gouvernement d'Amérique les membres et non la tête commandent. Tous sont bien intentionnés pour la religion catholique, mais la populace est fanatique. Deux ministres presbytériens ont prêché publiquement contre moi; j'ai été nommé dans les gazettes; si l’on souffre, dit-on, que le roi mette un prêtre dans la Nouvelle-Ecosse, il faudra souffrir qu'il en mette un dans Boston. L'établissement d'un prêtre en Nova-Scotia est la honte du présent règne: voilà le précis des objections. (C’est un orage, Dieu le calmera. J'espère qu'il aura pitié d’un pauvre peuple qui ne demande autre chose que d'apprendre à le servir et à l'aimer.

“ Je me recommande instamment aux prières et saints sacrifices de Votre Grandeur. Qu'il me faut des grâces bien précieuses et bien multipliées pour conduire cette partie du troupeau confiée à mes soins par Votre Grandeur !”

En lisant ces lettres de M. Bailly, ne croirait-on pas lire les relations des premiers missionnaires du Canada ?

Le fanatisme puritain, qui s’acharnait contre l'abbé Bailley et demandait son expulsion, s'appuyait sur la constitution de la Nouvelle-Ecosse, d’après laquelle la liberté de conscience était accordée à tout le mongle, excepté aux papistes. Tout prêtre catholique devait être banni; et quiconque lui donnait asile était condamné au pilori, devait payer une amende de cinquante livres sterling, et donner des garanties de sa conduite à venir.

Les lettres de M. Bailly font bien voir dans quelle triste condition étaient encore les Acadiens, près de vingt ans après leur expulsion. Elles montrent aussi quel degré de liberté religieuse leur était accordé: un seul missionnaire toléré pour une population éparpillée sur une étendue de pays de quatre ou cinq cents lieues de tour; les mariages devant l'Eglise non reconnus par les lois. Les Acadiens étaient-ils bien ingrats de ne pas goûter {he lenity and the sweels, la mansuétude et les douceurs de ce régime ?

Qu'on le remarque bien encore une fois, la faute était bien moins à Londres qu’à Halifax, de même qu’en 1755.

M. de Tocqueville a dit quelque part: “ Si vous voulez bien connaitre le faible d’un gouvernement, étudiez-le dans ses colonies. Là, les défauts apparaissent grossis comme si on les voyait à travers un microscope.” La Nouvelle-Ecosse est un exemple frappant de cette vérité. L'abbé Bailly l’exprimait en d’autres termes lorsqu'il disait que, dans un gouvernement d'Amérique, ce sont les membres et non la tête qui commandent.

La réponse suivante de l’évêque de Québec à M. Bailly de Messein achève de faire connaitre cette situation.

“ Québec, 5 juin 1771.

“ Mon cher Monsieur,

“ Ne doutez point de mon affection, les bons prêtres l'ont tout entière.

“ Je suis étonné que Son Excellence, votre gouverneur, puisse vous gêner, et que le parti presbytérien trouve à redire qu'il y ait un missionnaire dans l’Acadie : vous savez vous-même qu'étant aussi gêné que je le suis en Canada pour les prêtres, je ne vous eusse pas envoyé en ces contrées, si l’on ne m'avait pressé et sollicité. Une de mes premières vues en vous accordant a été d'entrer dans les vues du gouvernement, à qui notre religion nous prescrit d'obéir dans toutes les choses qui ne la blessent point. Je ne vous ai donné mission qu'avec l’agrément du gouverneur du Canada, que j'ai consulté; le vôtre et celui-ci, quant au bien général, doivent avoir le même but, et ma conduite en cette occasion se conforme à leurs intentions. On voulait retenir les Acadiens, le moyen était de leur envoyer un missionnaire, je l’ai fait; vous êtes entré dans mes vues, par vertu et malgré l'opposition de votre illustre et chère famille, et surtout de votre tendre mère.

“ Dès que vous avez l'approbation et la protection de Son Excellence le gouverneur,

ne vous aflligez pas de ce que disent les gazettes. Je ne trouverai pas mauvais qu'à l'exigence et à la volonté de M. le gouverneur vous preniez l'habit séculier: Habitus non facit monachum. Je suis inquiet sur votre conscience, et si jaloux de votre salut et tranquillité que je vous permets de tout mon cœur d'aller à Philadelphie, si cela vous est plus commode.

“Je vous prie d'assurer de mon profond respect Son Excellence monsieur votre gouverneur, de le remercier de ma part des bontés qu'il a pour vous, et de l’assurer que je ferai mention de lui au saint autel. Qu'il ne s'en scandalise point: saint Paul nous le prescrit; nos gouverneurs d'ici me l'ont demandé.

“ J'ai été deux ans à Londres; je sais assez que votre gouverneur ne sera pas réprimandé pour favoriser aux catholiques de la langue française l'exercice de leur religion. Si vous êtes gêné, revenez au reste; je vous recevrai dans mon sein avec toute l'effusion de mon cœur.”

M. Bailly revint en eflet ; il fut remplacé par un vétéran des missions dont le nom est encore dans toutes les mémoires, le vénérable P. de La Brosse. On peut juger du bien que fit ce missionnaire par la grande réputation de sainteté qu'il a laissée après lui.

Cependant l'accroissement de la population Iui ayant rendu bientôt impossible la desserte de cet immense territoire, l’évêque de Québec se décida à écouter les instances que ne cessaient de lui faire les bcns Acadiens pour obtenir un prêtre, malgré les refus qu'ils avaient essuyés à Halifax. Leur joie fut d'autant plus vive que l'abbé Bourg qu'il leur envoyait était comme eux un enfant de l'Acadie, exilé comme eux; un homme de zèle, d'action et d’un rare mérite, en un mot un véritable apôtre.

Connaiïssant ses qualités et son origine, le prélat l'avait protégé dès sa jeunesse et choisi pour aller recueillir les restes épars de sa nation, L'abbé Bourg revenait de France, où il avait été se former à la science et aux vertus ecclésiastiques. Mgr Briand fut si satisfait des résultats de sa première année de mission (1773), qu'il lui conféra le titre et les pouvoirs de vicaire général dans toute l’Acadie et ses dépendances.

Dans la lettre qu'il lui remit à cette occasion, se trouve un passage relatif aux Acadiens, qui confirme si parfaitement les témoignages de M. Bailly qu’il mérite d'être cité:

“ Le compte, dit-il, que vous avez rendu de votre conduite dans les missions dont nous vous chargeñmes l’année dernière et de la docilité des peuples vers lesquels nous vous avions envoyé, nous ont donné une joie vraiment sensible que nous vous avons déjà témoignée d’une manière toute particulière.

“ Le zèle qui vous fit abandonner l’Europe pour vous sacrifier au salut de vos frères, plus chers à votre cœur par les sentiments de la religion que par ceux de la nature, ne trouve point d'obstacles insurmontables dès qu'il s’agit de gagner des âmes à Jésus- Christ ; la difficulté des chemins, la mauvaise humeur des peuples que nous ne vous avons point laissé ignorer et qui ne vous a pas épouvanté, l'incertitude du succès, rien de tout cela ne ralentit votre zèle ; à toutes ces représentations que notre affection, autant que notre devoir, nous obligeait de vous faire, vous ne nous avez donné que des réponses dignes d’un vrai ministre de Jésus-Christ : “Je ne suis venu, avez-vous dit, que pour les âmes abandonnées de secours” ; de si beaux sentiments ne pouvaient que nous plaire infiniment ; ils ont en effet pénétré jusqu’au plus tendre et au plus intime de notre cœur. Et pour entrer dans toutes vos saintes et pieuses intentions, seconder votre piété et votre

esprit apostolique, nous vous avons revêtu et vous revêtons par les présentes de tous nos pouvoirs.

“ Nous croyons qu'il est nécessaire de vous avertir que vous ne trouverez pas dans les habitants de la rivière Naint-Jean la même obéissance, une semblable piété, une aussi belle naiveté et candeur, autant d’attachement à la religion, un aussi profond respect pour les prêtres de Jésus-Christ que vous en avez trouvé dans ceux des côtes maritimes de l'Acadie.

“ Quant aux habitants des autres missions dont vous nous avez fait un rapport si consolant, nous voulons que vous leur fassiez connaitre notre contentement et notre parfaite satisfaction, et que vous les engagiez de notre part à persévérer et à marcher constamment dans la voie qu'ils ont prise, se rappelant sans cesse ce grand oracle du Saint-Esprit: Qui perseveraverit usque in finem, hie salvus erit.”

Peu après le départ de M. Bourg, arriva à Québec un prêtre français du diocèse de Tours, l'abbé Le Roux, ancien supérieur de maison ecclésiastique, homme de tact et d’expérience, venu à la demande de l'évêque de Québec pour se vouer aux missions du Canada. Mer Briand crut l'occasion favorable pour faire une tentative vers l’isthme de la Nouvelle-Ecosse, où plusieurs groupes d'Acadiens réclamaient un missionnaire. Il espéait qu'à force de prudence et de précautions, vu l'isolement des lieux, un prêtre pourrait se maintenir sans trop créer d'ombrage,.

L'abbé Le Roux y réussit, évangélisa pendant plus de vingt ans toute cette région jusqu'aux iles de la Madeleine, et bâtit enfin une église à Memramcook, dont la paroisse, comme je l'ai dit ailleurs, ne compte aujourd'hui pas moins de six mille âmes, et est devenue le principal centre acadien des provinces maritimes.

Quels furent les travaux, les fatigues et les dangers de cet apostolat? M. Le Roux lui-même en donne une idée dans une de ses lettres :

“ Depuis bientôt quinze ans, dit-il, j'ai fait les fonctions de missionnaire avec beaucoup de tribulations, de peines et de misères, surtout pendant la guerre. Le cher M. Bourg l'a éprouvé lui-même. On m'a mis le pistolet sur la gorge; j'ai fait naufrage une fois ; je suis tombé à la mer, dont j'ai été retiré n'ayant plus ni mouvement, ni connaissance, et cela en revenant de mes missions; sans compter la faim, la soif, réduit à manger de la soupe de vache marine et encore puante.

‘ Après tant de peines, de fatigues, de travaux, on cherche à nous persécuter mal à propos. Dieu soit béni!

Cependant se préparait dans les colonies anglaises un grand événement qui devait influer sur les destinées de toute l'Amérique, et ramener plus de liberté et de calme sous le toit des Acadiens. Dès que le premier coup de canon de la guerre de l'indépendance eut été tiré. ils s'aperçurent qu'on avait pour eux des ménagements auxquels ils n'étaient

l'Archives de l'archeréché de Québec! Lettre de M. Le Roux à M. le grand vicaire Gravé de La Rire, 21 août 1788.

Au rapport de M. Le Roux, il y avait en 1785, seulement à Memramcook, au delà de cent soixante familles, formant six cents personnes en âge de communier. L'abbé Le Roux avait, en outre, des missions acadiennes, à Peticoudiac, Shédiac, Cocagne, et dans l'île du Prince-Edouard.

D'après un recensement fait la même année par M. Bourg, il y avait au cap de Sable et à la baie Sainte-Marie cent cinquante familles ; au Cap-Breton, plus de cent quarante, et, à l’île du Prince-Edouard, cinquante, toutes acadiernes. Le recensement officiel fait en 1774 indiquait, au Cap-Breton, cinq cent deux habitants, d’origine française.

pas accoutumés, On craignit, en effet, les complications qu'aurait pu causer un soulèvement parmi eux, qui aurait infailliblement entrainé celui de leurs constants alliés, les sauvages. Leur sécurité augmenta de tous les dangers que courait la puissance britannique dans ses colonies américaines, A Ja fin de 1775, toute la province du Canada était aux mains des insurgés; l'Angleterre n'y gardait plus qu'un seul rempart, la citadelle de Québec serrée de pres par le général Montgomery. On savait que le sort de cette province dépendait de la fidélité ou de la défection des Canadiens. On avait donc tout intérêt à ménager leurs frères de la Nouvelle-Ecosse.

Ce fut grâce à ces années de guerre et à la tranquillité intérieure qui s'ensuivit pour les Acadiens que purent s'organiser, insensiblement et sans bruit, les paroisses de la baie Sainte-Marie, de Memramcook et ensuite de Madawaska, qui servirent de point d'appui aux autres groupes acadiens.

Telle fut la fin de cette persécution sans parallèle dans les annales de l'Amérique. On a peine à s'expliquer comment la race acadienne n'a pas disparu entièrement dans cette tourmente. On s'explique encore moins comment, sans autre secours que le développement naturel des familles, elle ait pu faire de si rapides progrès, comment elle puisse compter aujourd'hui, dans les Provinces Maritimes, une population compacte et homogène de plus de cent mille âmes. Ce phénomène ne peut être attribué qu'à une seule cause: la puissance du sentiment religieux et national.

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