CHAPITRE III
LE (( DANGER DE LA PRODUCTION )) DOIT-IL ÊTRE CONSIDÉRÉ COMME UN ÉLÉMENT APPRÉCIABLE DU SALAIRE, DU PROFIT, DU PRIX DE VENTE OU DES PRIX EN GÉNÉRAL?
§ I. — Énoncé des systèmes.
Si le risque professionnel ne rallie pas autour de lui les esprits défiants des idées progressistes, ces derniers sont contraints de reconnaître que certains métiers, plus que les autres, exposent leurs affiliés à des périls fréquents; mais corrigent cet aveu en ajoutant que la recrudescence de danger est compensée par une hausse de salaire. A vrai dire, diaprés ce raisonnement à priori, les chances d'invalidité formeraient un facteur important de la rémunération ouvrière, elles donneraient une plus value au travail, marchandise « arbeitskraft » d'après les uns, fonction sociale, d'après les autres.
Pour M. Claudio Jannet, il ne saurait y avoir de doute.
<( Quant aux salaires des artisans, ils se sont de temps immémorial fixés en tenant compte des risques spéciaux aux diverses professions » (1).
Ce risque que l'ouvrier court, dit M. A. Desjardins, est un élément du service qu'il va rendre, en détermine la nature, en règle le prix. Les ouvriers mineurs les plus exposés reçoivent d'autres salaires que les ouvriers de l'agriculture » (2).
(1) Le Socialisme d'État^ p. 221. — (2) Rev. des Deux-Mondes, 15 mars 1888, p. 364. — Adde dans le même sens M. le Clercq : « Je fais remarquer à M. le Rapporteur que, dans la plupart des cas, les salaires sont
La raideur des principes va s'affaiblissant avec ceux qui pensent que la proportionnalité du salaire au danger, exacte en théorie, reçoit un échec par Texpérience.
« Il peut être vrai en économie politique que le salaire de l'ouvrier comprend implicitement la prime d'assurances contre les accidents que lui réserve le travail ; mais si on peut l'admettre en théorie, cela n'est pas aussi vrai en fait, parce que l'ouvrier n'a pas les éléments nécessaires pour apprécier la chance qu'il court et qu'il ne peut pas, par conséquent, la faire entrer d'une manière suffisante en ligne de compte » (1).
Bien au contraire, M. Félix Faure soutient que le salaire, loin d'être fonction du danger, est en raison inverse de celui-ci, les métiers les plus périlleux exigeant un apprentissage très court et attirant à eux le plus grand nombre de bras. De là une baisse de salaire en vertu de la loi de l'offre et de la demande (2). C'est pourquoi un couvreur gagne 7 fr. 50 et un boulanger, 10 fr. ; un charpentier, 8 fr., et un chaudronnier, 9 fr. ; un carrier, 4 fr. 50 et un chapelier, 9 fr. ?
proportionnés aux dangers... Je reconnais cependant que cette théorie n'est pas absolue» (Ch,Dép., Off., 22 juin 1888). M. Peulevey : « L'ouvrier perçoit souvent un salaire fixé à raison des risques qu'il court » {Ch.Dép., OfF., 22 octobre 1884, p. 2068, col. 1). « L'ouvrier peut stipuler le plus haut salaire, souligne M. Alfred de Courcy », op. cit., p. 90, et la Cour de Bruxelles d'afl&rmer que « l'ouvrier s'est soumis de son plein gré, en vue des avantages qu'il stipulait, aux dangers inhérents à cette sorte d'ouvrage » (S., 1887. 4. 21). La même théorie est soutenue avec quelques réserves par MM. Cordier {Sénat, OIT., 10 mars 1889, p. 221); Bérenger (Sénat, Off., 15 mars 1889, p. 252). — (1) Lacombe, Sénat, Off., 10 mars 1889, p. 221.— (2) V. Félix Faure, Off., 9 mars 1883, p. 526, col. 3; Tolain, Sénat, Off., 20 mars 1889, p. 289. Nous lisons dans un arrêt de la Cour supérieure de Luxembourg du 27 novembre 1884 : « que la conséquence du contrat est d'autant plus caractérisée et plus étendue dans la grande industrie dans laquelle l'ouvrier est appelé à faire un travail dangereux par lui-même et entouré de risques par lui-même, et que le danger auquel il est exposé est imminent et hors de toute proportion avec le salaire qu'il touche ».
Sans adopter cette doctrine désespérante, nous n'hésitons pas à regarder comme fausse, en théorie et en pratique, Topinion que le salaire est impressionné par le péril de la production, de telle sorte que l'écart entre la rémunération normale et le coût du travail majoré de l'élément « danger » représenterait une prime d'assurances contre l'aléa de l'industrie. A cette erreur nous préférons substituer une autre proposition vérifiée par la raison et l'expérience : le danger est indifférent aux yeux des cocontractants ; le contraire fût-il exact, que l'ouvrier n'en pourrait imposer l'appréciation à l'employeur (1).
§ II. — Doctrines de Turgoty Cûbden^ A. Smith, S. Millj E, Chevallier,
Ce n'est pas que la démonstration en soit facilitée par les travaux antérieurs. En effet, comme par une sorte d'entente, partisans et adversaires ont érigé leur thèse en dogme, dédaignant tout ce qui pourrait ressembler à un essai de justification.
L'importance du problème est à peu près ignorée des économistes. — A peine Turgot, Adam Smith, John Stuart Mill, Cobden lui consacrent-ils une ou deux phrases.
Turgot, dans une lettre adressée, le 25 mars 1767, au philosophe Hume, lui écrit :
(1) V. Enquête parlementaire sur la situation des ouvriers, 1884 : Déposition du syndicat des scieurs à la mécanique ; Docteur Victor Mataja, Dos Jîecht das Schadenersatzes vom Standpunkte der Nationalokonomiej Leipzig, 1888; Docteur Schwiedland, Le développement moderne du droit d*in^ demnitéy Rev. Econ., juin 1889; Droz, Congrès international des accidents du travail^ J. des Econ., octobre 1889.
« Le salaire fixé en vertu d'un contrat de louage, dit la Cour de Paris dans un arrêt du 23 février 1884, est donné comme indemnité des travaux dont la limite est connue d'avance, et non en compensation des chances futures et inconnues auxquelles le serviteur peut être exposé dans le cours de son service et qui ne peuvent entrer en ligne de compte dans la fixation d'un salaire ordinaire ».
« 11 faut que l'ouvrier trouve un certain profit pour subvenir aux accidents, pour élever sa famille. Il y a une espèce de superflu sur lequel on peut à la rigueur se retrancher et qui est un élément nécessaire dans la subsistance usuelle des ouvriers et de leur famille » (1).
Et Cobden : a Tout industriel fait entrer en ligne de compte dans son bilan annuel, Tusure de ses constructions, de ses navires, de ses machines, de ses outils ; il dresse, pour ainsi dire, ce qu'on appelle Tinventaire mort et, pour y faire face, il met une certaine somme en réserve; à plus forte raison, doit^il agir de même en ce qui concerne les auxiliaires vivants de son industrie et opérer dans leur intérêt des prélèvements réguliers sur son revenu, afin de parer à Tusure de leurs forces et aux accidents qui peuvent les atteindre » (2).
Entre Turgot et Cobden, il y a une contradiction flagrante. Pour celui-là, Taccident est un élément du salaire ; pour celuici, il constitue un prélèvement sur le profit. Pour le premier, le patron est libéré de toute obligation par la hausse de rémunération, pour le second, il est tenu de réparer l'intégralité du préjudice.
Adam Smith se borne à faire observer que « le salaire dépend du danger, de la propreté du métier » (3).
Cette connexité ne paraît pas aussi nette à Stuart Mill qui aperçoit davantage la diflSculté de la matière.
« Ces inégalités de rémunération, dit-il, par lesquelles on suppose que sont compensés les inconvénients des professions diverses seraient, dans certaines conditions, la conséquence naturelle d'un régime de très libre concurrence ; entre les emplois de même nature et remplis en général par des
(1) Hume, Introduction de M. Léon Say. Paris, 1888. — (2) Cf. Lyonnais, Ch. Dép,y Off., 26 juin 1888, p. 1,885. — (3) Recherches sur la nature et la cause des richesses des nations, t. I, ch. X : Des salaires et des profits dans les divers emplois du travail et du capital, pp. 134 et 135.
hommes de la même classe, ces compensations s'opèrent habituellement dans la pratique. Mais lorsqu'on considère ce phénomène comme un effet du rapport qui existe généralement entre les emplois agréables et désagréables, on ne voit pas les choses telles qu'elles sont. Les travaux qui épuisent les forces et qui sont réellement dégoûtants, au lieu d'être mieux rétribués que les autres, sont, presque partout, les moins rétribués, parce que ceux qui les font ne pouvaient pas faire autre
chose Plus un métier est dur, plus il est certain qu'on le
rétribuera peu, parce qu'il revient aux derniers, c'est-à-dire aux plus abandonnés des ouvriers, à ceux que leur infime pauvreté ou le défaut d'habileté et d'éducation fait rejeter de tous les métiers » (1).
Les ouvrages contemporains ne se montrent pas plus explicites. M. Emile Chevallier lui-même, dans son traité si complet, enregistre une conclusion : « Le désagrément de la profession peut diminuer l'offre comme l'agrément peut l'accroître, mais les inconvénients ne sauraient augmenter le coût de la production » (2).
§ IIL — Le danger ne doit exercer aucune influence.
Tel est l'état de la question posée comme axiome d'économie sociale et qui reste entière après tant d'auteurs éminents. Aussi bien cette étude ne peut-elle tendre qu'à une démonstration modeste du théorème que nous formulons ainsi :
Dans la situation actuelle de la société, le danger connu ou inconnu n'entre point comme élément dans l'évaluation du prix du travail.
En premier lieu, il semble que cette théorie vienne heurter
(1) Principes d'Économie politique, t. I, p. 445. — (2) Les Salaires au XIX^ sièclcy 1887.
deux écueils : les lois qui régissent le mouvement des salaires ; la liberté des conventions entre patrons et ouvriers. C'est pourquoi, il est nécessaire de réfuter et de rejeter cette double fin de non recevoir.
Quelles sont, en effet, les règles qui président à rétablissement du coût du travail? Pour ne pas compliquer le problème, éliminons la « loi de fer » et celle du «fonds des salaires» {tva^ ge'fund)y en vertu de laquelle le salaire ne serait autre chose que le quotient d'une portion fixe du capital divisée par le nombre des ouvriers ; de telle sorte que la seule surélévation possible ne pourrait provenir que de la diminution du diviseur, c'est-àdire de la rareté de la main-d'œuvre.
Nous choisissons plutôt pour base de notre argumentation la loi de la productivité mise en lumière par J.-E. Walker : elle est plus scientifique, plus humaine, adoptée d'ailleurs par les économistes modernes.
M. Chevallier nous en donne l'exacte définition : « Le contrat de travail, appelé par les juriconsultes louage de services, est un contrat de société, et le salaire, un dividende sur les bénéfices ou mieux sur les produits de l'association... Il est une sorte d'assurance contre les risques de la productivité du métier (1)... »
On paie l'ouvrier non pour qu'il travaille, dit M. Levasseur, mais parce qu'il produit, et en raison de ce qu'il produit.
Et le savant professeur de résumer la doctrine (2).
« La loi de l'offre et de la demande règle le taux des salaires. L'offre et la demande sont déterminées par la productivité du travail résultant soit des qualités personnelles de l'ouvrier, soit des moyens de production de l'industrie; par l'état de la richesse de la localité ; par le rapport du nombre des emplois
(1) Op, cit., p. 277. — (2) Cours d'Économie politique, p. 128; La Théorie des salaires, J. des Econ., 1888, p. 21; Introduction à l'ouvrage de M. CheTalller.
Dr. fr. 4 B.
au nombre des personnes à employer; par le coût de la vie; par les coutumes et les institutions. Les trois premières causes sont générales, la quatrième ne marque qu'une limite inférieure et les dernières sont des causes locales ou particulières ».
M. Paul Leroy-Beaulieu ne tient pas un langage différent. « Ce que l'ouvrier fournit, c'est une quantité fixe de travail. Il doit être payé en raison des articles qui sont sortis de ses mains » (1).
S'il en est ainsi, comment et pourquoi le danger pourrait-il concourir à la hausse du salaire? Les bénéfices seront-ils plus considérables parce que l'industrie entraînera des risques pour la personne ? En admettant que le consommateur en ressentît l'incidence, n*est-il pas vrai de dire que plus un travailleur manuel sera malhabile, plus il courra au devant des dangers de la production, moins celle-ci sera abondante, et, par suite, moins le salaire sera élevé?
C'est là une nécessité inéluctable, une conséquence fatale de la doctrine économique la plus récente et la plus vraie.
§ IV. Le danger n exerce aucune influence.
Une expérience quotidienne vient, à son tour, en contrôler l'exactitude.
L'industrie des scieurs de long est une de celles qui figurent parmi les plus périlleuses avec un mutilé sur 100 ouvriers. Dans le métier simple, à bras, le salaire quotidien, pour dix heures de travail, est de 4 fr. 50, 5 fr. ou 6 fr., d'après leur déposition devant la Commission d'enquête parlementaire, de 7 fr. 50 si nous en croyons la statistique officielle. L'usage d'un outillage mécanique rend le danger quatre cents fois plus grand. Il faudrait donc que la diffé-
(l) La question ouvrière au XIX^ siècle^ p. 172.
-- ôi -
rence de rémunération dans ces deux branches d'un même métier, exigeant des aptitudes professionnelles à peu près similaires, sinon fût proportionnelle à l'augmentation du péril, du moins comportât un chiffre assez élevé.
En fait, il n'en est rien. En 1884, le scieur employé dans la grande industrie touchait 5 fr. 70 à Paris. A la même époque, alors que dans la petite industrie provinciale le salaire était de 3 fr. 66, il descendait jusqu'à 3 fr. 60 dans la grande industrie (1). Où retrouve-t-on un résidu comme prime du danger?
Dans une même profession, le manœuvre et l'ouvrier proprement dit subissent des risques identiques. Voyez, cependant, dans une filature de coton, celui-là gagnant, en 1885, 2 fr. 75 et celui-ci, 3 fr. 11.
Mais, dira-t*on, l'écart du prix du travail provient de la différenciation de productivité entre le premier et le second.
Ce pourrait être exact si, comme dans la première hypothèse, la productivité seule n'établissait pas une différence de niveau dans l'universalité des salaires. On nous accordera bien que les manœuvres possèdent tous une égalité d'habileté, mais qu'ils courent des dangers différents. Consultons les statistiques officielles, et c'est à peine si le taux oscille de 2 fr. 79 à 3 fr. 13, soit de 0,34 bien que, souvent, le péril progresse dans les proportions de 4, 9 et 14.
Un couvreur gagne en province 3 fr. 98; un maçon, 3 fr. 66. Cependant le rapport des coefficients de danger est de -r^Tg-
Il serait aisé de rechercher les exemples pour prouver qu'aucune donnée sérieuse ne révèle une corrélation même éloignée entre le salaire et les chances de mutilations.
En vain les adversaires ont l'imprudence de citer le salaire du mineur qui s'élève à 3 fr. 83 par jour. Pourquoi passer sous silence le tailleur de pierres avec une rémunération
(1) Enq. parU, 1884, p. 252; Ann., Stat. gén., 1883-1888.
de 10 fr. 50, le charpentier gagnant 9 fr., tandis que l'industrie minérale est classée au premier rang parmi les plus meurtrières? On pourra certes faire des objections de détail sur l'exactitude des chiffres, puisés cependant aux sources officielles et privées ; mais la vérité ne penche-t-elle pas du côté de Tempirisme qui se trouve en harmonie avec la loi de la productivité, et aussi avec cette observation déjà faite par Stuart Mill, que les métiers les plus embarrassés étant ceux où la main-d'œuvre n'exige aucune éducation, les professions les plus dangereuses sont encore celles qui demandent le moins d'habileté et sollicitent le plus de bras?
§ V. — Le danger ne peut exercer aucune influence.
Les lois naturelles du salaire font abstraction du danger. La résistance de l'ouvrier, sa volonté individuelle ou collective peut-elle détourner la direction normale de cette solution?
Voilà la question qui nous amène à examiner si, dans le contrat de travail la condition des parties est égale, si patron et ouvrier peuvent apprécier librement la valeur de l'objet de la convention.
Pour répondre affirmativement, c'est-à-dire pour que remployé d'une profession dangereuse traitât librement avec Femployeur, il faudrait que celui-là pût exercer un choix sans contrainte, soustrait aune concurrence d'autant plus redoutable que le métier est périlleux.
Or l'ouvrier moderne n'est pas plus libre dans l'élection d'une carrière à laquelle ne le prédestineraient ni le milieu ambiant, ni son éducation, ni la division du travail, qu'il n'est libre de se servir d'un outillage à bras ou mécanique.
Nous savons à merveille quelle énergie les individualistes ont déployée dans la réfutation de cette hérésie (1).
C'est avec la même vigueur de raisonnement, mais avec plus de rectitude que M. J.-E. Labbé combat une opinion absolument erronée,
« Cette supposition, écrit le jurisconsulte, d'un ouvrier choisissant en toute liberté entre les travaux, déterminant son choix d'après les dangers qu'ils entraînent, acceptant de gaieté de cœur des périls moyennant un salaire proportionnel, est absolument fausse et fallacieuse. Un ouvrier a une profession ; il ne l'a même pas choisie ; les circonstances, les milieux, les aptitudes ont des nécessités inéluctables. Il faut vivre, il faut travailler. Le salaire se proportionne à l'habileté déployée, à l'utilité » (2).
(1) L'ouvrier mineur, dit M. A. Desjardins, garderait encore assurément ]e droit de se plaindre s'il était assujetti comme l'esclave antique à des travaux obligatoires. Mais il est libre de se soumettre à ce rude labeur, libre de l'abandonner. S'il descend dans la mine, ce n'est ni par contrainte, ni par surprise. Il peut, s'il le juge convenable, respirer le grand air et vivre au soleil, car le travail agricole sollicite ses bras sur toute la surface du territoire français. S'il lui préfère un travail à la (ois plus lucratif et plus dur, c'est de son plein gré (Rev. des Deux-Mondes, 15 avril 1885, p. 163).
L'ouvrier, affirme M. Leroy-Beaulieu, est plus libre que le fonctionnaire soumis à la loi victoribus spolia. (Acad. Se. mor. etpoL, Rec. Vergé, t. CXXV, p. 522 ; L'État moderne et ses fonctions, Rev. des Deux-Mondes, 15 avril 1889), Adde Chevallier, a L'ouvrier doit être responsable du choix de sa profession, choix qu'il a fait librement et qu'il a dâ faire en connaissance de cause, mais il ne peut équitablement être responsable du choix qu'il a fait de son patron, le choix ne pouvant être aussi éclairé et ne lui imposant rien d'immuable » op, cit.y (ch. XVII, p. 169 ; ch. XXIV, p. 281). « L'ouvrier peut toujours à l'instant où il le juge à propos, éviter une occupation périlleuse en renonçant à son emploi, sans aucun moyen de coercition » (Bruxelles, 2 novembre 1885, S., 1887. 4. 21). «On objecte que le salarié n'est pas libre; l'objection présentée sous cette forme est tout à fait fausse. Nous avons dit ailleurs que les travailleurs en s'unissant ont le pouvoir de constituer une force très capable de tenir le capital en échec » (E. Villey, La question des salaires, p. 175). — (2) S., 1886. 4. 25.
Il n'y a pas de liberté pour Thomme qui a faim et qui cherche à travailler, s'écrie M. Martin Nadaud. Il est la proie de celui qui lui donne du travail (1).
N'est-ce pas Ténoncé d'une vérité sous une forme un peu rude? Nous allons voir deux partisans du self help en faire un aveu implicite (2).
M. Alfred de Courcy, supposant que le patron pourrait s'exonérer de la garantie contractuelle, écrit : a Les patrons s'affranchiraient de la garantie contractuelle redoutée, quand les ouvriers auraient signé, et ils signeraient toujours, hormis en temps de grève... »
Où est donc cette égalité qui donne ici toute la supériorité au stipulant?
M. Leroy-Beaulieu lui-même est bien obligé de reconnaître la ligne de démarcation qui existe entre employeur et ouvrier.
« Le patron et l'ouvrier sont généralement séparés par l'immense intervalle de la fortune, de l'éducation, des relations sociales. Autrefois l'ouvrier laborieux et rangé devenait aisément patron. Il serait injuste de dire que les travailleurs ne peuvent pas s'élever dans notre société, bien des faits démentent une pareille assertion; le mouvement ascendant est tout aussi fréquent qu'autrefois. Il s'opère toutefois sous une forme nouvelle; l'ouvrier qui travaille et qui sait, devient contremaître, puis directeur d'atelier, quelquefois associé ou même gérant de l'entreprise, mais en montant ainsi sur l'échelle
(1) Ch. Dép.yOS., 25 octobre 1884, p. 2112, col. 2. — (2) Il n'y a pas de liberté quand on est aux prises avec la misère ; il n'y a pas la liberté vraie, si l'on n'est pas indépendant et on ne peut devenir indépendant que par l'épargne (Gibon, directeur des mines de Commentry, Cf. Off., 22 juin 1888, p. 1853). Je nie d'abord que l'ouvrier soit libre de choisir son métier... Il fait le métier qu'il peut faire... Dire qu'il peut l'abandonner lorsque le métier lui parait dangereux, ce n'est pas connaître suffisamment les conditions dans lesquelles vivent les travailleurs (Félix Faure, Ch. Dép., Off., 9 mars 1883, p. 526, col. 2).
sociale, il prend d'autres habitudes, d'autres mœurs, une autre culture et se distingue davantage de la masse ouvrière dont il s'est désagrégé » (1).
On ne saurait mieux s'exprimer en faveur de notre doctrine.
Combien faibles en effet les arguments qui militeraient pour une égalité idéale entre les deux collaborateurs I
Cependant on ne s'arrête point dans la «voie de l'utopie ; on va jusqu'à déclarer que l'ouvrier, loin d'être l'esclave du marché, en est le maitre, et tient l'employeur à sa merci par la crainte de la grève.
« Le chef d'exploitation ne peut supporter la grève, écrit encore M. Leroy-Beaulieu, c'est-à-dire que, de plus en plus, l'industriel a besoin d'employer un matériel coûteux pour en retirer l'intérêt et l'amortissement, et qu'il est de moins en moins capable de résister à une longue suspension de travail. » Puis l'auteur de dire en substance que certaines industries ne sauraient ralentir leur activité. Telles sont celles où l'on emploie les hauts fourneaux, les machines d'épuisement. D'autre part, conclut-il, le patron aiguillonné par la commandite, par la concurrence intérieure et extérieure, est le serf de l'ouvrier.
Nous ne saurions suivre nos adversaires sur le terrain si vaste de l'influence des grèves sur l'ascension du salaire. Mais, remarquons avec quelque tristesse que l'égalité naîtrait d'une terreur mutuelle, d'une oppression réciproque.
Empressons-nous d'aflSrmer que ce n'est là qu'un mirage.
Ce n'est pas le lieu de faire ici un historique de la grève ; mais nous ne saurions accepter cette idée évidemment fausse, qu'elle peut activer le cours naturel des salaires et. y faire entrer de force des éléments absolument étrangers.
(1) La question ouvrière au XIX^ siècle.
Il faudrait, en effet, supposer une entente préalable entre tous les travailleurs nationaux, un fonds de réserve destiné à alimenter les abstentionnistes pendant un laps de temps assez long pour amener l'employeur à composition, et enfin Texclusion des manœuvres étrangers.
Or dans les métiers dangereux — car nous n'avons pas à nous préoccuper des généralités — pense-t-on que ce soit là un instrument flexible dont le maniement soit à la portée de tous?
Admettant, par une hypothèse assez invraisemblable, un accord préalable entre travailleurs de toute nationalité, la raison conduit-elle aussi à estimer que les employés des métiers périlleux, recrutés dans la classe la plus pauvre, amassent une épargne assez forte pour la prodiguer dans un but incertain ?
Sans rechercher avec M. Giffen (1) si la condition du travail manuel s'est améliorée dans la proportion de 50 0/0, avec M. Leone Levi (2) si la classe ouvrière touche 41 0/0 du revenu total, — ce qui nous paraît bien difficile a établir, — sans vouloir non plus faire un parallèle des travailleurs du XIX* siècle avec ceux du siècle dernier (3), il est bien loin de notre pensée de contester la surélévation du salaire effectif, c'est-àdire, du rapport entre le salaire nominal et le salaire réel. C'est une vérité incontestable que, sous l'impulsion d!une production plus intense, mieux outillée, des inventions scientifiques, du développement des machines, de la facilité des communications terrestres et maritimes, un grand progrès s'est réalisé et l'équilibre social tend à se rétablir (4) Mais est-ce à
(1) Econ. fr., 1886-1, p. 170. —(2) Econ. fr., 1885-1, p. 171. — (3) Locke {Journal Of Travels in France, t. I, p. 147) rapporte que le paysan bordelais le mieux rétribué ne gagne que 7 sols par jour. — (4) Dans ce sens Yilley, Levasseur, Chevallier, op, cit, j Beauregard, La question des salaires; D'Eichtall, Rev. des Deux-Mondes, 15 septembre 1888, p. 652. — Cpr. Cotes de l'album de statistique graphique de 1887 constatant une
dire que Touvrier moderne puisse réaliser des économies considérables destinées à tenir en échec « la grande industrie, la féodalité industrielle qui souvent possède toutes les maisons et tout le sol dans un rayon étendu » (1) ?
L'affirmative n'est point admise par Tunanimité de la doctrine et de la pratique.
Adam Smith écrit en effet : « un propriétaire, un fermier, un maître, un manufacturier, un marchand, peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu'ils ont devers eux sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu, l'espace d'un mois sans travailler ; à la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l'ouvrier que l'ouvrier du maître, mais le besoin qu'il en a n'est pas aussi urgent ».
Rien dans les faits ne vient infirmer l'observation du chef de l'école de Manchester. .
Voici que le rapporteur de la loi du 11 juillet 1868 en affirme l'exactitude (2) ; les ouvriers entendus dans l'enquête parlementaire de 1884 en vérifient la sincérité (3).
. A quoi on ne manque jamais d'objecter la prospérité des caisses d'épargne, dont les dépôts grossissant chaque jour démontreraient l'indépendance pécuniaire de l'employé à l'égard de l'employeur. Ainsi formulée, la critique ne porte pas. Si, par là, on prétend déduire la richesse de notre pays, nous voulons bien y souscrire. Mais du bon état financier des ban-
élération constante des courbes depuis l'année 1853 pour les carriers, ajusteurs, charrons et terrassiers. — (1) Leroy-Beaulieu, La question ouvrière au XIX* siècle, p. 30. — (2) Mon. univ., 4 novembre 1867, p. 1,268. — (3) Les ouvriers charpentiers déposent qu'ils ne peuvent économiser 25 fr. pour entrer dans les chambres syndicales ; les scieurs de long ne peuvent payer la cotisation ; « sans faire d'excès, disent les peintres en porcelaines, on n'arrive jamais à équilibrer son budget et on ne peut contribuer à former une caisse syndicale » (Enq. pari., p. 22).
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ques d'épargne (1) conclure à Texistence d'un fonds de réserve alimentant, dans certaines circonstances, Thostilité entre patron et ouvrier, il y fort loin.
Pour qu'une telle assertion fût vraisemblable, il serait nécessaire de connaître d'une manière précise le nombre des travailleurs manuels qui participent aux dépôts, la quotité des sommes remises. La statistique de 1881 est, de ce côté, suffisamment complète pour les caisses privées (2).
SommM TtnéM
Ouvriers
Domestiques
Employés
Et celle de 1884 pour les Caisses d'épargne postales.
Ouvriers agricoles 9.23 0/0
* Ouvriers industriels 17.35 0/0