des sommes déposées
D*où il est facile de voir la faiblesse du rapport existant entre le total des déposants, celui des dépôts ; le chiffre de la population ouvrière, d'une part, celui des dépôts, en général, d'autre part.
Ce dédain de l'épargne n'est point le résultat de l'insouciance et de la prodigalité. En province, le salaire varie de 4 fr. 05 pour le tapissier à 2 fr. 80 pour le carrossier ; à Paris, dans cette même année 1886, le minimum était de 4 fr. 50 pour le briquetier, et le maximum de 8 fr. 50 pour le tailleur de pierres (3) avec de nombreuses journées de chômage.
(1) Â titre d'exemple, citons la Caisse d'épargne de Bordeaux qui, au rapport de M. Gaden, recevait 140.280 fr. 20 de dépôts, en 1819; 1,755,888 fr., en 1849 et 14,577,951 fr., en 1886. — (2) Maurice Block, Ann. Stat. ; Ann. Stat. gén. — (3) La nature même de la grande industrie forcément impersonnelle et égoïste, étendant ou restreignant son personnel d'ouvriers, selon les besoins changeants et les crises commerciales, rend
En résumé, nous pouvons conclure que le danger n'est pas un élément du salaire : la loi de la productivité qui gouverne rétablissement naturel de la rémunération ouvrière n'en tient point compte ; la volonté individuelle du salarié ne peut dominer le cours du marché, étant donné la faiblesse de l'épargne et la hausse fort lente du coût du travail ; la volonté collective, qui se traduit par la grève, est un auxiliaire dangereux qui se retourne contre l'employé, en dissipant son fonds de réserve et en déprimant le salaire par l'arrêt de la production (1).
S VI. £r€ danger n'influe ni sur le profit y ni sur le prix de vente ^ ni sur les prix en général.
S'il en est ainsi, l'absence du facteur « danger » profite-t-elle au chef de fabrique par la cherté du produit; au consommateur de la marchandise spéciale non grevée du péril de la maind'œuvre; comme contre-coup, à l'ensemble des consommateurs qui, grâce au nivellement des prix, bénéficieraient de ce bon marché anormal ?
C'est M. Jules Simon qui, lors de la discussion de la loi du 11 juillet 1868, émettait cette idée aussi généreuse qu'injustifiée, que la société percevait un gain de l'industrie périlleuse.
Le même paradoxe se retrouve chez MM. Léon Peulevey, Félix Faure, Laroche- Joubert : « L'Etat est le représentant de la collectivité qui retire de si précieux avantages par la marche
l'épargne plus difficile au travailleur et par là même les accidenté plus redoutables (A. Esmein, Ann. lég. étr., 1885, p. 1221. Adde, René Lavollée op. cit., Intr., p. 23. — (1) a La plupart des grèves se terminent sans augmentation de salaire». Chevallier, op. cit., ch. XXIV, p. 127. Cpr. la déposition de M. Camescasse, préfet de police, devant la Commission d'enquête, Enq. pari., Off., 1884, p. 327.
de toutes les usines, de toutes les manufactures, chantiers et exploitations quelconques » (1).
L'école catholique socialiste dont M. deMun est un des plus éminents défenseurs, considère la famille professionnelle, c'est-à-dire le patron et l'ouvrier, comme concourant à l'œuvre industrielle, y trouvant un bénéfice, l'existence (2).
Un autre parti plus nombreux estime qu'à l'employeur revient tout le profit, ou du moins la portion la plus considérable. Telle a été la thèse soutenue, de 1883 à 1888, par la majorité des orateurs de la Chambre des députés, et entr' autres par MM. Martin Nadaud, Félix Faure et Ricard.
Laquelle de ces opinions dénuées, toutes les trois, d'une preuve quelconque, doit prédominer?
En appliquant à l'économie politique cette méthode de ne regarder pour exact que ce qui aura été clairement démontré par la raison et l'expérience, nous rejetterons comme mal fondée la seconde de ces doctrines qui englobe ouvrier et patron dans la participation à la plus-value du danger. La discussion précédente a déjà fait pressentir cette manière de décider.
Mais pour admettre les déductions des deux autres dogmes sociaux, n'est-il point nécessaire de supposer l'évidence de ce principe, que le péril renchérit le produit?
Il est inutile de souligner le soin avec lequel cette question préjudicielle, base de tout système, a été négligée par les économistes et les législateurs.
Au point de vue rationnel, nous n'apercevons pas bien le motif auquel obéirait le chef d'un métier périlleux qui ne relèverait pas la part de ses collaborateurs, tout en imposant au consommateur une augmentation de prix.
Les statisticiens sont, il est vrai, à peu près d'accord pour
(1) Ck. Dep., Off., 3 mars 1883, pp. 569 et 570, col. 2. — (2) Ch. Dép., Off., 18 mai 1888, p. 1425 col. 3; De Lamarzelle, Ofif., 19 mai 1888, p. 1439, col. 2; Freppel, Off., 26 juin 1888, p. 1887.
décider que le coût des choses ouvrées a baissé par unité, de manière que Tentrepreneur, quoique gagnant davantage sur Tensemble de la production, se trouve ^ avoir perdu sur le détail (1). Or cette induction ne s'applique pas seulement à une industrie dangereuse, mais encore à la totalité des professions nationales ; d'où il suit que la généralité du raisonnement en affaiblit la portée d'action.
Est-on arrivé à conclure, par la conférence de données sérieuses, que, dans une période assez longue, le prix des produits dont la manipulation entraine des risques s'est maintenu au-dessus du niveau normal ? On pourrait alors, avec quelque apparence de logique, dire que, dans un cas spécial, l'employeur s'enrichit au détriment de la main-d'œuvre, en prélevant pour lui seul sur la consommation une plus-value dont il prive ses associés.
Ce n'est point là une vérité incontestable.
Dans une branche industrielle réputée dangereuse — les filatures de coton, soie et laine — les prix ont faibli constamment, les salaires se sont relevés avec une production relativement précaire. M. de Foville qui note ces phénomènes ne fait même pas allusion à une hausse du profit excédant l'ascension ordinaire.
Aussi bien est-il inutile, en l'état actuel des statistiques, d'insister sur cet ordre d'idées, alors qu'il serait indispensable de connaître d'une manière très précise le nombre des ouvriers, le pourcentage des accidents, l'ensemble des salaires, le montant de la production et sa valeur, et, en dernier lieu, le coût de l'unité de consommation. Encore faudrait-il y ajouter les circonstances extrinsèques qui ont pu influencer chacun de ces termes. A prendre pour type une industrie quelconque, à un moment donné, il est certes facile d'en retirer des conclusions
(1) Edward Atkinson, The distribution of products in the mechanism and metaphy sic of exchange, 1885, New- York.
favorables à telle ou telle doctrine. Soit, pour exemple, rexploitation des mines en 1882 et en 1885 (1).
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L'employeur, dira-t-on, a effectué sur le salaire une économie de 8,694,134 francs, le consommateur bénéficie néanmoins d'une baisse de fr. 30 : l'un et Tautre réalisent un gain. Celui du premier est-il supérieur à celui du second? Que nous importe? Serions-nous en présence d'une certitude mathématique universelle, ou bien d'un fait isolé? Ne serait-il pas nécessaire d'étudier le champ d'expérimentation, d'examiner l'écart entre les divers résultats, de comparer les profits d'un métier spécial à ceux qui proviennent d'un métier quelconque ?
Le doute le plus grand règne sur les faits. Jusqu'à ce qu'une démonstration contraire soit nettement déduite, nous pouvons regarder le danger comme n'exerçant aucune influence sur le marché.
Toujours est-il, en dernière analyse, qu'à une proposition absolument claire, de la non proportionnalité du salaire au péril de l'industrie, vient se lier un autre fait non moins regrettable : la profonde misère de l'ouvrier frappé par l'accident et démuni de toute épargne.
On ne peut concevoir de plus triste situation que celle du travailleur « lorsqu'il doit combattre cette fatalité terrible de riiomme obligé de rechercher dans un travail manuel les moyens de vivre et de soutenir sa famille et qui, lorsque ses
(1) L'Annuaire de la Statistique générale de la France, auquel nous empruntons ces chiifres dans diverses parties, est absolument insuffisant en ce qui touche les autres industries dangereuses.
bras viennent à manquer, le jette dans la misère et le désespoir » (1).
Pour améliorer cette condition misérable qui menace des milliers de personnes, la collectivité doit-elle laisser à Tindividualisme le soin de rechercher un palliatif, ou bien doit-elle remplir de nouvelles fonctions d'assistance ?
(1) De Beauverger, Mon. univ., 31 mai 1868, p. 753. a L'éventualité la plus redoutable pour un ouvrier, c'est celle de survivre à un accident sans pouvoir se livrer au travail (Association de l'Industrie française, Le Trav. nat., 29 avril 1888). Adde Martin Nadaud : « Nos ouvriers et leurs familles, quand il arrive des accidents, restent au milieu de nos richesses et de notre prétendue civilisation comme des parias » {Ch. dép., Off., 10 mars 1883, p. 517). <c A vrai dire, en dehors de Tassu* rance qu'il ne connaît pas, et vers laquelle il est peu porté, il n'y a pas de sauvegarde pour l'ouvrier » (Cordier, Sénat ^ Oif., 10 mars 1889, p. 229).
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