LES ENFANS DE FRANCE
AVEC LES PARTICULARIIEZ QUI Y OET ESTÉ ET POUVOIENT ESTEE EEMAEQUÉES
Par Loyse BOURGEOIS, dite BOURSIER
Sage-femme de la Royne, mcre du Roy, 1652
Comment fay apprms l'Art de sage-femme.
A insi que les barricades (i) de cette ville, qui furent le commencement d une douleur universelle par toute la France et sur tout pour le peuple de Paris, qui n’avoit jamais ressenty ce qu’il a fait depuis. et sur tous ceux des Faux-bourgs desquels nous estions et SI heureux chacun en son endroit, que nous n’eussions pour rien voulu eschanger nostre demeure aune belle de la ville ^d’autant que le Faux-bourg Sainct-Germain, entre autres, estoit r’em^ de rinces et Princesses, Seigneurs et Dames, Présidens et ConLlrs, et ensuite, de toutes personnes de Justice, Marchands et de bons artisans Nous avions tout ce qu’avoient cetu de t v lie et le bon air davantage, avec la liberté des belles promenades ’
sunout rif tJ rachetasmes bien cher', et
surtout a la Toussainct, la veille de laquelle ie sceus mPnn ci
voisins. Officier du Roy, manda à saVmmi qu’eïle\e"as^ âf
filles dans la ville, avec le meilleur de ses meuMe. • H’ ^
ne sçavoi. que. désordre pourroien. faire les soldais' q"u'eTon
(1) La journée des barricades est du 12 mai R-iH»
(2) Cette crainte de désordres ne fut nnf> .••• • " •r- -
credi novembre 1589, Henri IV partie DieSn’^^^of*^' camper sur les six heures du matin aux portes
bourgs, surtout celui de Saint-Germain ^ les fau-
due d Aiguillon et Chatillon firent là un’affre ùrcTrn'age Le
croyoit que le Royyenireroit la nuict prochaine (i). Je me servis de l’advertissement, et ma mère et moy, avec trois enfans que j’avois, nous retirasmes dans la ville avec quelque peu de meubles ,d autant que l’on ne pouvoit passer à la porte Sainct-Germain qu à grand pei ne, et mesme l’on trouvoit peu de gens pour po rter les meubles (2).
Mon maryestoit à la guerre, chirurgien d’une compagnie, j avois laissé une vieille femme dans nostre maison, qui avoit aussi la clef de celle de ma mère. La nuict, les faux-bourgs furent pris, et pillé tout ce qui estoit de meilleur. Ainsy que les gens du Roy en sortirent, la ville y mit des Lansquenets en garnison, qui achevèrent tout, jusques à la paille ; il n’y resta jamais un baston de bois dont la plupart des caves estoient plaines. Les Lansquenets estant sortis, l’on fit abattre pour quinze mille livres de maisons (3), que mon père avoit fait bastir sur le fossé de la porte de Bussy, qui
n’avoient esté que cinq ans debout.
Nous demeurasmes sans biens que ce peu que nous avions sauve, dont nous vivions, vendant tous les jours pièce à pièce. Je me mis (pour, en me divertissant, gaigner quelque chose) à travailler en plusieurs sortes d’ouvrages, comme petit poinct, petit mestier, broderie à jarretières, avec des filles voisines du lieu ou nous estions, auxquelles j’apprenois gratuitement les ouvrages que )e sçavois faire, entre lesquelles estoit la fille d’une mienne amie, qui a eu rhonneur d’avoir nourry Madame de France, à présent Princesse d’Espagne (4).
Je passay tous les troubles à un mois près.^ Mon mary estant de retour, et voyant que nostre gain ne pouvoit satisfaire à nostre despence, je fis ce que je pû pour le faire résoudre à ce qu avec passe port nous allassions à Tours d’où il estoit, pour ce que mon père et ma mère estoient morts (5), lesquels auparavant nous n’avions pas
(1) Ce qui n’eut pas lieu; carie Béarnais fut obligé d’abandonner, pour le
Toutee'3on\^^ de nos jours le Fau&our, Saint-Germaàn n’était
de Médecine; elle a été ‘francs de notre monnaie, suivant
(5) Cela représente a peu près BU.UUU irancs
liLoudé, dite, du Fot, prumicrc
Mclluct, dite la Picarde, seconde nourrice (Gages . bW un .R n.
de CCS femmes dont Louise Bourgeois „,o„rut à Paris le
(.^) Charles Bourgeois, le père de notre ‘^age-femme, naourui ^
20 juillet U589, et fut inhumé dans le cimetière de bain .
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voulu quitter. Nous n’y fusmes que quinze jours que ceste ville ne fust réduite à l’obeyssance du Roy (i).
Nous revinsmes donc. Une honneste femme, qui m’avoit accouchée de mes enfants, qui m’aymoit, me persuada d’apprendre à estre Sage-femme, et que si elle eust sçeu lire et écrire comme moy, qu’elle eust fait des merveilles; que le cœur lui disoit que si je 1 entreprenois, je serois en peu de temps la première de mon estât; que mon mary, qui avoit demeuré vingt ans en la maison de feu Maistre Ambroise Paré, premier Chirurgien du Roy (2),mepourroit beaucoup apprendre. Je ne m’ypouvois résoudre quand je pensois àporter des enfans aubaptesme. En fin, la crainte quejeusde voir de la nécessité à mes enfans, me le fit faire. Je me mis à estudier dans Paré, et m offris a accoucher la femme de nostre crocheteur, et 1 accouchis d’un fils qui estoit roüy par tout le corps, d’autant qu il y avoit avec luy un demy seau d’eau. J’avais leu et retenu qu’il ne faut pas laisser dormir une femme qui vient d’accoucher, de peur qu’une foiblesse ne l’emporte à cause de l’évacuation. Je demeure seule; comme je remuois l’enfant (3), je parlois quelquefois à elle ; une fois elle ne me répondit point. Je mis l’enfant sur un oreiller à terre, et courus à elle, que je trouvay esvanoüye. Je cherchay du vinaigre et de l’eau, et la fis revenir à bonne heure.
De petites gens à autres, je fus employée grandement. Il y avoit force peuple retiré dans les Collèges; entre autres, au Collège de ourgogne (4), prés les Cordeliers (5), où il y avoit un grand nombre de mesnages. Le premier enfant que je portay baptiser à Sainct-
Cosme (6), il me sembloit que les murailles des Cordeliers me regardoient.
Je practiquai environ cinq ans avec pauvres et médiocres; au bout desquels ,e me fis recevoir Jurée à Paris (7). Il doit avoir à la réception d une Sage-femme ; un médecin, deux chirurgiens et deux Sages-fernmes, qui estoient la dame Dupuis (8) et la dame eronne (9). Elles me donnèrent jour pour les aller trouver
(1) 21 novembre 1589.
(4) Surl’emplaeement de l’École de médecine actuelle.
(o) Aujourd hui l’École pratique.
m partie aujourd’hui parle Musée Dupuytren.
(ü) Margueritc''KmVs''dS'D^^ novembre 1598.
(9) Pérnnn.. oomas, dite Du Puy, avait ete reçue le 50 juillet 1576
Chdtdct ; dic y "SSrc ïsTe’' ““
ensemble. Elles m’interrogèrent de quelle vacation estoit mon mary; ce que sçachant, elles ne vouloient pas me recevoir, au moins Madame Dupuis, qui disoit à l’autre :
— Par Dieu, ma compagne, le cœur ne me dit rien de bon pour nous, puisqu’elle est femme d’un Surgean (i); elle s’entendra avec ces médecins comme coupeurs de bourses en foire. 11 ne nous faut recevoir que des femmes d’artisans qui n’entendent rien à nos affaires.
Elle me disoit que mon mary me devoit nourrir sans rien faire, et que si je faisois autrement, il me faudroit brusler pour faire de la cendre aux autres. Elles me tinrent en telles longueurs, et avec tant de sots propos, qu’un bel enfant que je nourrissois en mourut, de l’ennuy que surtout la Dupuis me donna. Je dis cela pour faire voir comment Dieu sçait venger ceux à qui l’on fait du mal, lorsqu’ils y pensent le moins. Cela se dira en son lieu. Ayant esté reçüe de tout le reste, elle fut contraincte de me recevoir à grand regret.
Comme fai euVhonneur de parvenir' au service de la Royne.
Ayant été reçüe, je continuois de practiquer, où je seivis grand nombre de femmes, tant pauvres que médiocres. Dames que Damoiselles, et jusqucs à des Princesses.
Il ne se parloit par la ville que de la grossesse de la Royne, et que le Roy lui donnoit Madame Dupuis pour sage-femme, qui avoit servy Madame la Duchesse (2), ce qu’elle n’avoit guère agréable, et parce que Madame la marquise de Guercheville (3), dame d’honneur de la Royne, s’en estoit servie. Aussi, elle la présenta à Sa Majesté par plusieurs fois, qui n’en fist point d’estat, et ne luy dit aucune chose. Jamais il n’entra dans mon entendement de penser à l’accoucher, si non que j’estimois bien heureuse celle qui en auroit l’honneur, et pensois au mal que Madame Dupuis m avoit fait. A la vérité, je l’eusse plustost désiré à une autre qu’à elle.
Il arriva que la première femme de Monsieur le Président de Thou (4) fut malade, dont elle mourut. Elle m’aimoit et cognoissoit
(2) Gabriené d°Estré de Bcaufort, qui ne donna pas moins
^V)^AnU3incttc^de Pons, fille d’Antoine sire de Pons, comte de Marennes.
(4) Jacques-Auguste de Thou, aussi célèbre comme magistrat que comme historien^ momaS en 1617. Sa première femme se nommait Marie de Brabançon.
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dès long temps; mesmes m’avoit tenu une fille sur les fonts. Après que la consultation de la maladie de Madame de Thou fust faite, elle demanda à Monsieur Du Laurens (i) comment alloit delà santé delà Royne. Il luy dit que fort bien grâces à Dieu, mais qu’ils estoient en grand peine. Monsieur de la Rivière (2) et luy, touchant la Sagefemme que le roy désiroit quiaccouchast la Royne; qu’ils sçavoient que la Royne ne l’avoit nullement agréable, et que, néantmoins, c’est la première pièce de l’accouchement que la Sage-femme agrée à la femme qui accouche ; qu’ils avoient résolu de s’informer de quelqu’une qui fût plus jeune, qui entendist bien son estât, et fût pour partir avec Madame Dupuis, qui estoit grandement fascheuse, afin que venant la Royne à accoucher, et continuant à ne vouloir Madame Dupuis, que la seconde l’accouchast. Ilpria les médecins, qui ne bougeoient de Paris, luy en vouloir enseigner une propre à cela. Ils étoient cinq donc : Monsieur du Laurens, Messieurs Malescot (3), Hautin (4), de la Violette (5) et Ponçon (6). Monsieur Hautin demanda à la compagnie si l’on auroit agréable qu’il en proposast une. Ils dirent qu’ouy. Il me nomma, et dit que j’avois plusieurs fois accouché sa fille d’accouchemens fort difficiles, et en sa présence. Monsieur Malescot dit qu’il l’avoit prévenu en me nommant. Monsieur de la Violette dit :
(1) André du Laurens était alors premier médecin de Marie deMédicis. Ce savant homme, auteur d’un grand nombre d’ouvrages, naquit à Tarascon
1558; il devint docteur de Montpellier, professeur le 7 avril’ loH3, et mourut premier médecin de Henri IV, le 16 août 1609.
(2) Jean Ribbitz de La Rivière était, à cette époque, premier médecin de
: ^'^“sde, dans cette charge, à Jean Dailleboust. Pierre de
L Etoile nous apprend la mort de La Rivière, lequel « trespassa en sa maison du faux bourg bamt-Honore, a Pans, le samedi 5 novembre 1605, duquel
autre chose, sinon que le proverbe de telle vie telle fin
mistlcoîL."!;’ ^
(3) Michel Marescot, un des médecins de Henri IV. Né à Lisieux le 10 août lo39, médecin de la Faculté de Paris, qui lui donna le bonnet de
décanat dans les années 1588 et sîint Mé?y distingue mourut le 20 octobre 1606, et fut inhumé à
ciiS/r'' PMutain appartenait à l’École de Paris et mourut le 14 juin 1615 Selon Guy Patin c’etait le praticien le plus en réputation à Par raDrès Duret et Simon Piètre. On a de lui plusieurs ouvrages ’ ^
nom Chesne, plus connu sous le
— Je ne la cognois point, mais j’en ay entendu dire du bien.
Monsieur Ponçon dit :
— Je la cognois fort bien ; il ne se peut faire meilleure eslection.
Monsieur Du Laurens leur dit qu’il me désiroit voir.
Monsieur Ponçon s’offrist de l’accompagner chez nous en leur
en retournant.
Madame De Thou me recommanda à luy de tout son cœur, en faveur de leur alliance.
Ils prirent la peine de venir chez nous. Monsieur Du Laurens me dit ce qui s’estoit passé entre luy et ces messieurs, et qu’ils feroient avoir agréable au Roy (s’il leur estoit possible), Monsieur de La Rivière et luy, d’avoir une seconde Sage-femme pour les causes susdites, et qu’il me promettoit que s’il y en avoit une seconde, ce seroit moy, qui en aurois grand profit et honneur; quand même la Royne se laisseroit accoucher par Madame Dupuis, qu’elle estoit vieille, que je luy succéderois ; mais qu’on la tenoit pour mauvaise, qu’il falloit que j’en endurasse. Jeluy disque pourle service du Roy et de la Royne, je luy servirois de marchepied, le remercié et le supplié de mecontinuer l’honneur de sa bien-veillance. Il me dit que le service qu’il devoit à la Royne l’y obligeoit à cause du bon récit qu’il avoit entendu de moy, avec l’instante recommandacion de Madame de Thou.
Quand je vis que, sans y avoir jamais pensé, un tel honneur se présentoit à moy, je creu que cela venoit de Dieu, lequel dit : Aidetoi et je farderai, et pensay devoir avec mes amis faire ce que je pourrois pour faire agréer à Monsieur de La Rivière que si le Roy avoit agréable qu’il y eust une seconde, que ce fût moy. Je prié une dame de mes amies deprierpour moy Madame de Loménie (i), qu’elle en voulût prier Monsieur de La Rivière, qui logeoit devant sa porte; ce qu’elle fit de bon cœur. Il s’y employa au temps qu’il falloit.
Ayant asseuré mon affaire de ce costé là, j’allay trouver Madame la Duchesse d’Elbeuf (2), que j’avois eu l’honneur d’accoucher, à qui je dis comme le tout s’étoit passé. Elle en eut une grande joye, et me dit qu’elle s’emploieroit pour moy de tout son cœur en cette
(1) Femme d’Antoine de Loménie, seigneur de la Villc-aux-Clercs, ambassadeur extraordinaire en 1595. , , , •
(2) Marguerite de Chabot, qui épousa Charles de
trrand écuyer et grand veneur de France. L’enfant dont elle fut delnrcc par Louise BoïrgeoS fut sans doute Charles, qui, né en 11396. devmt gouver neur de Picardie, comte d’Harcourt, et mourut le b novembre I60/.
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affaire làj et qu'elle le désiroit avec passion, mais qu’elle n’en n’eust osé parler que secrètement, craignant de fascher le Roy, qui ne vouloit point que la Royne en vist n’y entendist parler autre que Madame Dupuis.
Gratienne (i), qui avoit esté à feu Madame la Duchesse (2), en parla un jour au Roy, attribuant la faute à Madame Dupuis de son dernier accouchement (3). Il s’en fascha, et dit que la première personne qui en parleroit à la Royne, qu’il luy monstreroit qu’il luy en desplairoit.
Madame d’Elbeuf m’envoya présenter par un de ses Gentilshommes à Madame de Nemours, sa tante (4), lequel avoit charge d elle de la supplier, si l’occasion s’en présentoit, de faire pour moy auprès de la Royne, qu’elle l’en supplioit de tout son cœur, et que sur le bon service que je luy avois rendu, elle luy assuroit qu’elleauroit honneur de s’en estre meslée. Madame de Nemours me reçut fort bien, et pria le Gentilhomme d’assurer Madame qu elle ne perdroit 1 occasion, pourveu que la Royne en ouvrit le propos, mais que personne ne l’osoit ouvrir. Madame d’Elbeuf, voyant laresponse de Madame de Nemours, se hazarda, allantvoirla Royne,qui luy demanda, de sa couche, comme elle s’en estoit trouvée. Elleluydit quefortbien, etse loüa surtoutde sa Sage-femme. A quoy la Royne presta l’oreille, et tesmoigna prendre plaisir d’en entendre parler, luy demanda qui elle estoit, de quel aage, et de quelle façon A quoy elle luy satisfit, et me conseilla de penser par qui je pourrois estre presentee, et qu’elle feroit tout ce qu’elle pourroit au reste.
De Roy et la Royne alloient ordinairement, une fois la semaine manger au logis de Monsieur de Gondy (5j, où ils se retiroient de 1 importunité du peuple et des courtisans, et menoient personnes
(2) Gabrielle d’Estrées.
ir ct't're 7T
rois, ,^10 avril Voir ios dotai, s d°e"S
MU G?âd/’ S”"" “ <!>■•
de Médicis, étairsitue dans le maître-d’hôtel de Catherine
Monsieur-le-Prince et la plaL de cle Condé. Fossés-
Marie do Médicis vin. ,ne
familières. Je pensay que Monsieur de Heilly, parrain d’une de mes filles, avoir depuis trois mois épousé la jeune fille de Monsieur de Gondy (i), et que par son moyen je pourrois parvenir à ce que je désirois. Je le suppliay donc de trouver bon que je fusse allée saluer Madame sa femme; ce qu’il eut pour agréable. J’y fus donc, et trouvay une dame grandement courtoise, qui me fit toute sorte d’offices en faveur de Monsieur son mary.
A huict jours de là je retourne la voir, où je m’enhardis de la supplier de me vouloir tant de faire de bien, que par son moyen je pusse esire présentée à la Royne, l’ors qu’elle mangeroit à l’hostel de Gondy. Elle me dit qu’elle estoit extrêmement marrie de ne pouvoir promettre cela, d’autant qu’elle estoit mariée seulement depuis trois mois, et que cela seroit trouvé mauvais qu’elle prît la hardiesse de présenter une Sage-femme à la Royne, au veu et au sceu de tant de dames aagées et qui avoient eu plusieurs enfans, mais que, pour m’envoyer quérir l’orsque la Royne iroit, qu’elle le feroit bien, et que lorsque je serois entrée, que je ferois ce que je pourrois. Une mienne amie, qui avoit fort long temps logé Monsieur de Heilly
chés elle, qui estoit avec nioy, luy dit : ^
Madame, vous estes bien aimée de la seignora Léonor (2), que
la Royne aime tant; vous ferez bien cela avec elle.
— Il est vray , dit-elle, qu’elle l’aime voirement ; mais elle est aussi nouvelle mariée que moy ; je crains qu’elle n’en oze parler ; mais Dieu vous aydera. A la première veue de la Royne, vous verres ce
qui se pourra faire. '
Il arriva que la Royne, ayant accoustumé d’y aller souvent, fut bien quinze jours sans y aller. Madame de Heilly fut donc advertie comme le Roy et la Royne y dévoient alloient soupper, qui estoit un vendredi. Elle me le fit sçavoir, afin d’y aller dès le matin. Je prie donc ma dite amie de m’y accompagner. Nous demeurasmes tout le jour. C’étoit environ le mois d’aoust (3). La Royne y arriva la première, sur les quatre heures, accompagnée de Madame la Duchesse de Bar (4), sœur du Roy, avec mes Dames les Princesses, Dames d’honneur et d’atour. La Royne se promena dans les jardins jusques à sept heures du soir que le Roy arriva avec M. le Duc de
(1) Léonor de Pisseleu, seigneur de Heilly. nourrice de
(2) C’est la fameuse Léonora Don, dite Galiga^,
Marie de Médicis. Femme de Concini, maréchal d Ancr^ Conchine Bourgeois désigne souvent, dans son récit, sous le nom de Conc
(4Î C^htin^dc Bourbon, so=ur do Henri IV, mariée en ib09 à Henri, due de Lorraine et de Bar.
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Bar et autres Princes. J’estois dans la chambre du sieur de Heilly. Je n’avois moyen de voir la Royne, d’autant que Madame la Marquise de Guerche-ville, Dame d’honneur, estoit toujours proche d’elle, laquelle s’estoit servi de la Dame Dupuis, sage-femme, et tenoit son parti proche de la Royne, pour le Roy, que personne, bien qu’il sceut que la Royne ne l’avoit pas agréable, n’en eust osé parler.
Ayant veu le Roy et la Royne entrer en la sale pour souper, estant assis à table, madite amie et moy y entrasmes avec l’un des gens de Monsieur de Heilly. La table estoit dressée en potence : au bout en d’haut, le Roy et la Royne y estoient, puis les Princes et Princesses, chascun selon leur rang, et surtout ceux de la maison de Guise ; les Seigneurs et Dames après.
A 1 issue du souper, la Royne fut conduite par le Roy sur le lict verd pour se reposer, accompagnée de Madame sa sœur. Le Roy demeure au milieu de la salle avec les Princes et Seigneurs, à raconter de plusieurs faits d’armes. Cependant, nous approchâmes de Madame Conchine et de Heilly, laquelle parla à ladite Dame Conchine de moy, comme j’étois élévatrice, qui est à dire sagefemme. Elle me regarda et fit plusieurs demandes, lesquelles me furent interprétées par la Dame de Heilly ; et de fnesmes elle luy dit en Italien mes responces.
Environ les onze heures du soir venues, le Roy fut prendre la Royne par la main, et luy dit :
— Ma mie, allons nous retirer; il est bien tard.
Et la conduit hors de la salle, suivis de tous les Princes et Seigneurs, Princesses et Dames ; de telle sorte que ceste mienne amie et moy demeurasmes seules dans la salle, nous regardant. Je luy dis :
— Allons-nous en aussi puisque le bonheur ne m’a tant voulu
favoriser que j’aye peu estre veue de la Royne ; cela a esté du tout impossible.
Sortant, nous vismes la Royne qui s’asseioit dans sa chaise, sur le perron, al entour de laquelle estoient six Pages delà chambre tenant des Hambeaux avec six estafiers ( i), qui avoient accoustunié de la s'Trnhhe d ' Conchine et de Heilly qui accommodoient
de HeUI u"'' ° madite amie de parler à Madame
deHeilly, àcequelleramentcut à Madame Conchine de parler à
la Royne de moy, veu que le Roy, Princes et Princesses. Seigneurs
pouvoTvoîr.'”'"' “
Ce qu’elle fit.
(1) Grands laquais dont l'usage avait été emprunté à l’Italie.
La Royne dit à Madame Conchiiie, à ce qui me fut dit :
— Que veUx-tu que je face ? Le Roy m’en veut donner une qui ne me plaist pas ; mais il faut que je passe par là...
Madame Conchine luy dit ;
— Madame, Vostre Majesté la peut voir, que le Roy ne le sçaura pas ; vous n’avez veu que ceste vieille qui ne vous agrée pas.
11 me fut donc commandé d’approcher, que la Royne me vouloir voir.
Je fis la révérence à la Royne, qui me regarda environ la longueur d’un pater ; puis, commanda à ses estafiers de marcher, tous les carrosses estant sortis, qui pouvoient estre douze ou quinze. L on portoit la Royne. Après, Madame Conchine entra dans le dernier carosse, où Madame de Heilly costoia la Royne, parlant à elle jusques à la porte. Et moy, après, je demanday à Madame de Heilly si la Royne ne luy avoir point parlé de moy. Elle me dit que non.
Le lendemain, environ une heure après midy, Madame de Heilly prit la peine de passer devant nostre logis, et me fit appeler, et me dit ;
« Courage, Madame Boursier, il y a bonnes nouvelles pour vous. Je viens de prendre congé de la Royne pour aller en mon mesnage, où je n’ay pas encor esté. » D’aussi loing qu’elle m a veue, elle m a demandé : « Qu’est-il de l'élévatrice que tu me monstras hier ? Que fait-elle ?» Je luy respondis : « Madame, elle est en ceste ville, en sa maison, qui attend de recevoir l’honneur de vos commandemens. » — « Asseurez-la que jamais autre qu’elle ne me touchera. »
Je fus le lendemain prendre congé de Madame de Heilly, qui m’asseura de rechef de la bonne vollonté de la Royne. Monsieur de Heilly me faisoit l’honneur de me voir souvent, et me demandoit si je n’avois point rien appris touchant mon affaire.
Environ quinze jours après le partement de Madame de Heilly, il me vint voir et me dit qu’il estoit infiniment fasché, dont )e ne servirois point la Royne. Je demeure fort estonnée, et luy demandai comment il le sçavoit. Il me dit qu’il ne le sçavoit point autrement, sinon qu’il luy sembloit que si je l’eusse deu servir, que ) en eusse entendu d’autres nouvelles. Je repris courage et luy dis que s’il n’y avoit que cela je n’en désespérois point ; que l’on tenoit que le Roy alloit faire quelque voyage ; que peut-être la Royne attendoit qu’il fut party, à cause qu’elle sçavoit bien qu’il eust tous)ours désiré que c’eust esté Madame Dupuis qui l’eust accouchée.
Je n’entendois parler partout où j’allois que du partement de la
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Royne qui devoit aller à Fontaine-bleau faire ses couches ; que le Roy luy laissoit Madame sa sœur pour une bonne et gaye compagnie (i), attendant son retour, lequel devoit estre avant son accouchement. L’on parloit aussi de l’appareil de Madame Dupuis, laquelle tenoit son voyage tout asseuré, en ayant eu parole du Roy et de Madame la marquise de Guerche-ville. Madame du But (2) esperoit que, par ses amis, la Royne, ne voulant Madame Dupuis, elle pourroit entrer en la place.
Je ne disois mot de ce que j’avois eu l’honneur d’avoir esté veue de la Royne, ni de ce qu’elle avoir dit à Madame de Heilly. J’avois tout remis l’affaire à la volonté de Dieu.
La veille dont le Roy partit (3), il dit à la Royne :
— Et bien, ma mie, voussçavez oùje vois demain; je retourneray. Dieu aidant, assés à temps pour vos couches. Vous partirez après nioy pour aller à Fontaine-bleau ; vous ne manquerés de rien qui vous soit nécessaire. Vous aurez Madame ma sœur qui est de la meilleure compagnie du monde, qui recherchera tous les moyens qu’elle pourra pour vous faire passer le temps. Vous avez Madame la Duchesse de Nemours, grande Princesse, superintendante de vostre Maison, Madame la Marquise de Guerche-ville, vostre Dame d honneur, Madame Conchine, vostre Dame d’atour. Madame de Montglas (4), qui sera gouvernante de l’enfant que Dieu vous doimera, vos femmes de chambre ordinaires. Je ne veux point qu’il y ait ny Princesse ny Dame autres que celles-là à vostre accouchement, de peur de faire naistre des jalousies ; aussi, que ce sont autant d’advis, que cela trouble ceux qui servent. Vous avez Monsieur du Laurens, vostre premier médecin, le seigneur Guide vostre médecin ordinaire (5), MadanieDupuis, vostre sage-femme..! La Royne commença à branler la teste, et dit :
La Dupuis, je ne veux me servir d’elle.
Le Roy demeura tout estonné.
— Comment, ma mie, avés-vous attendu mon despartement pour me dire que vous ne vouliés pas Madame Dupuis ? Et qui voulezvous donc ?
loi de Bourdon, duchesse de Lorraine et de Bar.