‹ Les Achéménides et les Inscriptions de la PerseChapitre 20 sur 32 · SUSE · texte numérisé non relu

SUSE

Suse est une ville antique^ c'est la capitale d'Élam, royaume puissant qui avait sa place dans l'histoire longtemps avant l'époque où la Perse a pris son rang parmi les peuples qui se sont disputé l'influence de la haute Asie.

La Bible nous apprend (i) que, dans les temps les plus reculés^ un des rois d'Élam, Chodorlaomer, contemporain d'Abraham, entreprit de grandes guerres avec les rois de la Mésopotamie et poussa ses conquêtes jusqu'au delà de la mer Morte. Hérodote (2), d*un autre côté^ nous conserve la tradition qui reportait au père de Memnon la fondation de cette puissante cité.

Quelle a été la durée de la domination susienne? c'est ce qu'il est impossible de préciser actuellement. Babylone a effacé dans l'histoire le souvenir de la puissance élamite, et cependant on sait que cette influence a dû être sérieuse et vivace. Toutefois ce n'est guère, à défaut de renseigne-

(i) Gen.y ch. xiv.

(a) Gh. V, § 53.

ments plus précis sur l'empire deChaldée, que vers le mtlteu duVlII' siècle avant J.-C. que nous trouvons la première menlion d'Élam dans les inscriptions des rois assyriens. Sargon et ses successeurs sont plus précis et nous racontent leurs longues luttes pour étendre leur puissance jusqu'à l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate.

Sous les derniers rois d'Assyrie, dont les textes nous sont parvenus, la Susiane paraît avoir reçu un coup décisif. Assur-bani-pal nous a longuement raconté ses exploits dans

la basse Chaldée, et il a reproduit dans son palais  Ninive différents épisodes de la dernière guerre que Suse a eu à soutenir contre les Assyriens. Un bas-relief nous conserve une vue de cette ville, qui offre d'autant plus d'intérêt que l'on peut suivre sur le plan assyrien la trace des antiques constructions que les fouilles modernes ont fait connaître et que nous pouvons rapprocher des données des Grecs. Suivant Xénophon, Suse avait cent huit stades de circon-

férence^ sa figure était oblongue et sa citadelle portait le nom de Memnonium (i).

Suse suivit le sort deTAssyrie. Après la chute de Ninive, elle tomba sous la domination de Babylone, et, après la prise de Babylone par Cyrus, elle passa sous la domination des Perses. Les historiens grecs ne nous font rien connaître d'antérieur à ces données. Le royaume d'Élam, qu'ils nomment Susiane, forma désormais une des satrapies de Darius, qui ne fut plus agitée que par des révoltes promptement comprimées par les rois perses (2).

Cyrus avait établi sa résidence à Suse ; ses successeurs y habitaient au moins pendant Thiver, et Darius en fit la capitale de la Perse; elle reçut alors des embellissements dignes de ses nouvelles destinées.

Cette ville ne paraît pas avoir subi les ravages d'une destruction subite. Le temps dévore moins rapidement les œuvres des hommes que les hommes eux-mêmes dans leur insatiable besoin de vivre et de détruire. Alexandre l'avait respectée, mais, à partir de Tépoque oîi il vint la dépouiller de ses trésors, sa splendeur a toujours été en déclinant. Sous les Sassanides elle était encore une des places les plus fortes de leur empire. Le christianisme y fit des progrès rapides, et dès le commencement du troisième siècle Suse était un siège épiscopal important; mais, à mesure que Ctésiphon prenait des développements, sa chute devenait de plus en plus certaine. C'est en vain qu'elle opposa, sous Yezdedjerd, une défense obstinée aux envahissements de Tlslamisme; elle a peu à peu disparu du rang des grandes cités et aujourd'hui elle ne présente plus que des ruines.

Ces ruines n'ont pas Taspect imposant des ruines de Persépolis, rien ne s'élève au-dessus du sol, et c'est dans des

(i) Xén., Exp, de Cyrus le Jeune, 1. Il, ch. v; 1. III, ch. m. (2) Voyez ci-dessus Inscription de Bisitoun, §§ xvi et xxiii, p. 108 et iio.

monticules formés par les débris des palais et par la terre que le temps y a amoncelée qu'on est obligé d'aller chercher les anciens vestiges de la grandeur de Suse.

Les fouilles de M. W. K. Loftus (i) ont mis au jour les restes d'un édifice semblable à Pun des palais de Persépolis. C'est exactement le même plan^ la même disposition, les mêmes détails que ceux que nous avons rencontrés dans le palais que nous avons décrit sous le n® 2 du plan général (supra, page 47). Les débris d'architecture qu'on recueille dans ces ruines sont d'une ressemblance telle qu'il est impossible de ne pas reconnaître la même époque, je dirais presque le même architecte. Ce palais, construit sur une immense plate^lorme, comprenait plusieurs groupes de colonnes qui se développaient sur une façade de 100 mètres et une profondeur de &o mètres environ. Ces groupes comprenaient une série centrale de 36 colonnes rangées sur 6 de front, et flanquées à Touest, au nord et à Test, d'un nombre égal de colonnes disposées en doubles rangées de 6 chacune et éloignées entre elles de 20 mètres environ.

De même que dans la grande salle de Persépolis, où il y a deux ordres de colonnes, il devait également y avoir deux ordres â Suse; on n'en peut juger toutefois que par les bases. Celles du groupe intérieur étaient carrées , celles du groupe extérieur s'arrondissaient en forme de cloche ; les fûts des colonnes étaient renversés, et c'est sur leurs débris que la restauration en a été faite avec une exactitude incontestable. Les chapiteaux sont identiques à ceux de Persépolis ; ils représentent sans doute les feuilles du dattier, le bouton de la fleur de lotus et une série de doubles volutes avec deux demi-taureaux dont le cou devait servir de support aux poutres de la couverture.

(i) Conf. Travels and researches in Chaldea and Su$iana^ by W. K. Loftus, F. G. S. London, i858, in-8», p. 364.

Dans chacune des deux rangées de la série la plus au nord, les quatre piédçstaux carris du centre avaient été revêtus d'inscriptions en caractères cunéiformes de l'époque achéménide. Ces inscriptions, écrites dans les trois langues de la Perse, étaient disposées ainsi qu'il suit : la version médo-scythique était écrite sur le côté ouest du piédestal, le perse au sud et l'assyrien à Test. Le quatrième côté était uni. Chaque texte était profondément taillé et renfermait cinq lignes de six pieds quatre pouces de long sur sept pouces d'épaisseur.

Sur le premier piédestal , situé au nord-est par rapport aux trois autres, la version médo-scythique était parfaitement conservée, la version perse avait perdu les deux dernières lignes, et la partie centrale du texte assyrien avait été détruite par la chute d'un chapiteau. — Les inscriptions du second piédestal situé en arrière des premiers , sur la seconde rangée decolonnes, étaient fort endommagées ; elles ne présentent plus que quelques fragments du texte perse et assyrien. Le bloc dont il avait été formé n'était qu'un composé de différents morceaux adaptés les uns aux autres à l'aide de crampons en fer scellés avec du plomb avant que les inscriptions n'y aient été gravées, et se prêtant dès lors à une destruction plus rapide. Le troisième piédestal, situé au sud du premier, ne laissait apercevoir que quelques caractères de la version perse. Enfin^ il n'était rien resté du quatrième piédestal.

Autour de la base de chaque colonne on voyait une ligne de caractères qu'il a été possible de saisir dans son ensemble.

Malgré les difficultés que l'état matériel de ces inscriptions présentait, elleç ont été recopstruitjss et leur traduction présente un certain intérêt , d'autant plus qu elle révèle un fait historique nouveau et une particularité du culte zoroastrien qui ne se trouvç pas dans les autrç§ inscriptions.

Elles nous font connaître également le nom antique du palais dans lequel elles étaient tracées. Ce somptueux édifice se nommait Appadan, Il avait été commencé par Darius, il fut détruit par le feu sous Artaxerxès et restauré par son fils Artaxerxès Mnémon, qui y fit placer les statues d'Anaïtis et de Mithra. Ce palais ne servait pas à Thabitation, c'était évidemment un temple destiné aux cérémonies religieuses.

Voici maintenant la traduction des inscriptions que nous avons signalées (i).

Inscription S.

<( Artaxerxès le grand roi^ le roi des rois, le roi des provinces qui couvrent la terre, fils de Darius roi^ déclare :

« Darius (mon père) était fils d'Artaxerxès roi; Artaxerxès était fils de Xerxès roi; Xerxès était fils de Darius roi; Darius était fils d*Hystaspe, Acbéménide.

(( Darius, mon ancêtre {apaniyaka^ 4® ascendant), a fait construire cet Appadan (ce temple) dans un temps reculé; ensuite, il fut détruit par le feu (2) sous Artaxerxès, mon grand-père.

«t Par la grâce d'Ormuzd, d'Anaïtis et de Mythra j'ai fini cet Appadan. Qu'Ormuzd, Anaïtis et Mithra me protègent de tout mal, moi et mes œuvres. »

(i) Voyez, sur le texte perse : Norris, dans le Journal oftheR, A. 5., p. 159; — Oppert, E. Af., t. II, p. 196; — Spiegel, Die Alt Pers. Keilins^ p. 64. — Sur le texte médo-scythique : Norris, ihid., p. i58. — Sur le texte assyrien : Oppert, E, Af., 1. II, p. 194.

(2) Cette interprétation repose sur ces mots du texte assyrien isaiuv tatakkalsu et nous a été suggérée par M. Oppert qui corrige ainsi sa première lecture. (J?. Af., t. Il, p. 195.)

Autour du socle de la colonne on lit :

« Je suis Artaxerxès le grand roi^ le roi des rois^ tils de Darius. »

Nous sommes en présence des ruines du palais où s'est accompli le fait historique rapporté dans la Bible, au livre d'Esther.

M. Oppert, dans une remarquable étude (i), a démontré l'authenticité du récit biblique^ et en a précisé les moindres détails avec une grande sagacité.

Le prince qui régnait alors sous le nom d'Assuérus était Xerxès, et non pas Artaxerxès^, ainsi qu'on l'avait cru jadis. L'identification du nom de Xerxès, estropié dans les transcriptions grecque et biblique, est devenue évidente dès qu'on a pu Tétudier sous la forme originelle qui nous a été donnée par le texte perse.

(i)Conf. Oppert, Commentaire historique et philologique du livre d*Esther, d'après la lecture des Inscriptions perses, (Extr. des Annales de philosophie chrétienne , 1864.]

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