VALEUR HISTORIQUE DES ACTES DES APOTRES. CCLTIT
2. Il reste à prouver que les Actes ne sont pas un récit artificiel où les faits ont été choisis, dénaturés, altérés ou inventés pour démontrer qu'il n’y avait pas eu à l’origine antagonisme entre Paul et Pierre et les premiers apôtres. L'exposé de cette hypothèse ἃ été fait dans l’AHistotre de la critique, p. xvix ss. Reste à l’examiner et à répondre aux points sur lesquels elle est encore soutenue.
Nous ne nous arrêterons pas à démontrer qu'il n’a pas existé dans l'Église primitive deux partis ennemis, le parti pétrinien et le parti paulinien (1), puisque cette hypothèse est abandonnée aujourd’hui par presque tous les critiques. Harnack en a fait justice (2). Jülicher (3) affirme qu’on ne peut pas opposer Paul à Pierre ou aux autres apôtres immédiats de Jésus; il n'a fait que marcher dans la voie qu'ils avaient ouverte. Nulle part, en effet, dans le Nouveau Testament, nous ne trouvons la trace de cet antagonisme dont il a été tant parlé; nous y voyons, au contraire, que l'accord a régné dès l'origine entre les apôtres et Paul, et que si, quelquefois, il y a eu divergence de conduite ou nécessité de s'entendre sur des points de doctrine, qui n'avaient pas encore été réglés, tout s'est passé en explications amicales, qui ont dissipé bientôt tout malentendu. Paul, lui-même, en témoigne puisqu'il affirme que 165 apôtres lui ont donné la main d'association, Gal. τι, 9. Le conflit d’Antioche, qui fut un incident transitoire, eut pour origine une question de conduite.
L'accord de Paul avec les premiers apôtres ressort des épitres mêmes de Paul. De l’épître aux Galates, il appert que, loin de témoigner de l’animosité envers Pierre et les apôtres, Paul montre plutôt de la déférence envers eux. I reconnaît leur autorité; il vient à Jérusalem pour voir Pierre et l'écouter, Gal. τ, 18; il fait sanctionner son Évangile par les apôtres, Gal. τι, 2. Ceux-ci ont approuvé sa prédication et sa mission d’apôtre des gentils; les apôtres et Paul se sont partagé le monde à évangéliser, à Paul les gentils, aux apôtres les Juifs, Gal. 1, 7-10. Paul maintient son indépendance apostolique, mais il marche en communion avec les apôtres. Si, II Cor. κι, 5, il constate qu'il n’est pas au-dessous des apôtres, « par excellence, ὑπερλίαν », son ironie s'adresse plutôt à l'état d'esprit de ses interlocuteurs qu'aux apôtres eux-mêmes. Il qualifie ces derniers comme faisaient ses adversaires, qui voulaient le rabaïisser par la comparaison qu'on faisait de lui aux premiers apôtres. [l reconnaît dans ses lettres aux Corinthiens les privilèses apostoliques des apôtres : les premiers, ils ont été les témoins de la résurrection, I Cor. xv, 5-7; à lui, le dernier, le Seigneur est apparu, ἐὖ. 8 Qu'on examine de près l’épitre aux Galates, et l’on verra que toute la polémique est dirigée contre les faux frères, que Paul distingue soigneusement des apôtres, Gal. 117, 4. Dans ses autres épitres, Paul ne parle jamais aussi qu'avec déférence de Pierre ou des autres apôtres. Quelques expressions de Paul mal comprises ont fait croire à une certaine aigreur de sa part à l'égard de ceux-ci. On relève surtout le passage de sa lettre aux Galates, τι, 6, où, parlant des premiers apôtres, il dit : « Quant à ceux qui paraissent être ἀπϑι τὴς chose, δοχοῦντες εἶναί τι [les notables] quels qu'ils aient été, il ne m'importe pas,
(1) Cette hypothèse a été étudiée en détail par J. THOMAS : L'Église el les Judaisants, dans ses Mélanges d'histoire et de littérature religieuses, p. 1-196, Paris, 1899.
(2) Gesch. der altchr. Litteratur. Die Chronologie, Vorrede, p. 1x, Leipzig, 1897.
(3) Paulus und Jesus, Tübingen, 1907.
CCLIV | INTRODUCTION
car Dieu n’a pas en considération l'apparence de l’homme); en effet, ceux qui paraissent (être quelque chose) ne m'ont rien communiqué. » Cette forme : « ceux : qui paraissent être quelque chose », sémble ironique ou méprisante. On peut remarquer d’abord que δοχοῦντες a deux significations : ceux qui sont considérés, les notables, et ceux qui paraissent. Le premier sens est donc favorable, Si l’on veut s’en tenir au second, qui est possible, il faut replacer l'expression dans l'argumentation de Paul, Et d'abord, la Vulgate en traduisant Goxobvres par le passé, qui videbantur, renforce le sens ironique. Le vrai sens est : Ceux qui vous paraissent, à vous Galates, être quelque chose, ceux que vous estimez, ne m'ont rien imposé. Ce qu’ils sont, peu importe, je n’ai pas à le discuter, à démontrer que je ne leur suis pas inférieur, puisque Dieu ne prend pas garde aux per= sonnes. C’est un argument ad hominem, présenté sous une forme un peu vive, mais qui ne doit pas faire illusion sur les vrais sentiments de Paul à l'égard des
autres apôtres. Il reste donc démontré que Paul ne nourrissait aucun sentiment
d’animosité contre les apôtres. Cf. sur l'explication de ce passage le P. Lagrange,
Épitre aux Galates, p. 33.
On pourrait prouver de même que les premiers apôtres n’ont montré aucune animosité envers Paul et qu'il n’y ἃ jamais eu entre lui et eux conflit de doctrines. Remarquons que la tradition ἃ réuni, dès le principe, les apôtres Pierre et Paul, les a honorés d’un culte unique, et n’a rien su de leur prétendu antagonisme. Saint Justin, un Samaritain, et Hégésippe, un Juif, n’y font aucune allusion, ce qui est bien extraordinaire, si le conflit a été aussi violent qu’on le prétend. On n’en a rien su non plus à Rome, où Clément Romain nomme ensem-
ble Pierre et Paul comme les plus fermes soutiens de l'Église, ni à Antioche,
où saint Ignace réunit dans sa lettre aux Romains les apôtres Pierre et Paul. C'est aux judaïsants du n° siècle, aux Ébionites et aux œuvres pseudo-clémentines, /écognitions et Homelies, ainsi qu’à certains évangiles et actes apocryphes, qu'il faut recourir pour trouver, pour la première fois, la trace de cette oppo-
sition violente entre Pierre et Paul. Pierre, d'après elles, est le véritable apôtre,
c'est un judaïsant; Paul, c’est l'ennemi; et, encore, on n'ose l'appeler par son nom, c'est Simon le Magicien qui est l'adversaire de Pierre. Mais personne ne s’y trompe; par ce nom on a voulu désigner Paul. Si donc l’on excepte les écrits, relativement considérables il est vrai, qui nous sont restés de ces sectes, la tradition ecclésiastique de ce temps, très pauvre d’ailleurs au point de vue littéraire, ne sait rien d’une lutte entre Pierre et Paul. Eusèbe, qui a eu entre les mains tant de documents historiques, perdus aujourd'hui, n'y fait aucune allusion. Son récit suppose le contraire. Nous conclurons donc que les Actes n'ont pas faussé l’histoire en passant sous silence un conflit qui n'a jamais existé. Revenons à la première objection. Il est encore des critiques contemporains
qui attaquent la valeur historique des Actes sous prétexte qu'ils sont une
œuvre artificielle, car l’histoire de Pierre et de Paul se déroule en deux séries parallèles de faits semblables. Nous répondrons que, fût-il exact, ce parallélisme ne prouverait rien. Quand il s’agit de situations analogues, les mêmes faits historiques se sont reproduits assez souvent, sans que l’on puisse en conclure que la période postérieure est copiée sur l'antérieure. Que l’on compare, pour s’en convaincre, l’histoire d'Angleterre au xvn° et au xvin* siècle avec celle de la France au xvrn° et au xix° siècle. L'une est positivement la répétition de l'autre.