VALEUR HISTORIQUE DES ACTES DES APOTRES. CCLV
Dans les deux pays nous avons une révolution, la décapitation du roi, la fondation d’une république, suivie de l'établissement du despotisme militaire, la restauration de la famille exilée, le détrônement du roi, qui part pour l'exil et à qui succède un membre de sa famille, Qui cependant oserait dire que l’histoire de France est copiée sur celle d'Angleterre et par conséquent, est dépourvue de valeur historique ?
Or, l'histoire de Pierre et celle de Paul se développaient dans des situa-
tions tout à fait analogues. Tous deux étaient apôtres et avaient une même
mission à remplir et par les mêmes moyens. Qu’y-a-t-il d'étonnant que leur histoire ait présenté les mêmes faits? Tous les deux ont communiqué le Saint- Esprit aux chrétiens baptisés, chassé les démons, guéri les malades, ressuscité les morts, ont été persécutés, honorés, mais tout ceci découlait naturellement de leur fonction apostolique, et d’autres apôtres et évangélistes ont fait les mêmes miracles et subi de même la persécution. C’est, en fait, l'histoire commune à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à ses apôtres. Cette répétition des faits analogues ne prouve donc rien contre la véracité historique des Actes.
Le parallélisme des faits est loin d’ailleurs d’être aussi parfait qu'on le dit; il existe, car il n’en pouvait être autrement, mais les divergences sont assez profondes pour que l’on puisse affirmer qu'il n’est pas artificiel. Passons en revue les événements. Pierre et Paul ouvrent, dit-on, leur prédication apostolique par la guérison d’un paralytique. La maladie guérie est la même; mais les détails du miracle sont très différents, et, en outre, ce n’est pas le premier miracle de Paul. De plus, il n’y a aucune ressemblance de fait entre guérir un malade par son ombre ou le guérir par l’attouchement de linges de corps. Tous les apôtres communiquaient le Saint-Esprit; Philippe, l’évangéliste et les autres apôtres chassaient les démons. Il n’y ἃ aucune parité entre le sort de Simon le Magicien et celui d'Élymas; l’un est réprimandé, et l’autre frappé de cécité; non plus qu'entre la guérison d’Aineas et celle de Publius, l'un était paralytique et l’autre fiévreux. À Lystres, Paul et Barnabé sont adorés comme des dieux; Cornélius se jette aux genoux de Pierre pour l'honorer; rposxuvéw ne désigne pas ici l’adoration proprement dite, mais la vénération. Enfin, Pierre est délivré deux fois
par un ange et Paul une seule fois. On pourrait faire remarquer aussi qu'il est .
dans la vie de chaque apôtre, telle qu’elle est racontée dans les Actes, de nom-
breux faits particuliers à l’un qui n’ont pas leur parallèle pour l'autre. Quels sont les récits parallèles du miracle de la Pentecôte, de la mort d'Ananie, du
choix des Sept, de la pittoresque description du voyage de Césarée à Rome, du long emprisonnement de Paul dans ces deux villes? Si véritablement l’auteur des Actes a voulu établir un parallèle, qui rapprochât la vie des deux apôtres, comment ne l’a-t-il pas couronné par ce fait, qui aurait été si concluant, le mar-
tyre à Rome de Pierre et de Paul, le même jour? La preuve est donc incomplète.
En outre, dit-on, la physionomie propre de chaque apôtre est altérée. A Pierre, d'abord, est attribué ce qui convient à Paul. C’est lui qui a introduit le premier les païens dans l'Église chrétienne. Ceci n’est pas absolument exact; la première conversion d’un païen est due à l’évangéliste Philippe, Acé. νπι, 26-39, si toutefois l’eunuque était un gentil, et non un prosélyte. Pierre a proclamé le principe paulinien de l’universalité de la rédemption par Jésus-Christ; mais, en le faisant, il proclamait un enseignement du Seigneur, plusieurs fois
CCLVI INTRODUCTION
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répété dans l'Évangile. Ce n’est pas Paul qui a dit le premier : « Allez, enseignez toutes les nations. » La théorie pèche toujours par cette supposition qu’il y ἃ eu entre Paul et les autres apôtres des différences doctrinales profondes. Nous avons montré déjà (1) que l’on peut retrouver dans l'épiître de Pierre des doctrines, que l’on prétend spécifiquement pauliniennes. Paul lui-même confirme très nettement les paroles que les Actes mettent dans la bouche de Pierre, lors de la conférence de Jérusalem, xv, 8-11. « Et Dieu, qui connaît les cœurs, leur [aux païens convertis] a rendu témoignage, leur donnant l'Esprit-Saint, aussi bien qu’à nous; et il n’a fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par la foi. Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu en imposant sur la tête des disciples un joug que ni nos pères ni nous n'avons pu porter ? Mais c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés de la même manière qu'eux aussi. » C'est exactement la croyance que Paul attribue à Pierre, Gal. x, 16. Après lui avoir reproché sa conduite peu conséquente en elle-même, il lui rappelle ses enseignements : « Pour nous, Juifs de naissance et non pécheurs d’entre les païens, — Paul parle donc ici non seulement de lui-même, mais de Pierre et de tous les Juifs convertis qui formaient une partie de la communauté d’Antioche, — ayant reconnu cependant que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la Loi, parce que par les œuvres de la Loi nulle chair ne sera justifiée. » Cette doctrine du salut par la foi en Jésus-Christ était done bien celle qu’enseignait Pierre, ainsi que l’atteste Paul, qui s’en fait ici un argument ad hominem contre le prince des apôtres.
Les Actes, en donnant à Pierre une position prédominante, sont restés dans la vérité historique, affirmée par toute la tradition ecclésiastique et par Paul lui-même dans son épître aux Galates.
Et, maintenant, la physionomie de Paul a-t-elle été défigurée? Pas davantage. Paul est représenté, dit-on, comme un fidèle observateur de la loi mosaïique, ce qui est, dans une certaine mesure, conforme à la réalité des faits. Si nous examinons la vie du grand Apôtre et étudions sa pensée, telles qu'elles ressortent de ses épîtres, nous reconnaîtrons que Paul, tout en revendiquant pour les païens l’exemption des observances légales et en reprochant aux Juifs leur obstination à méconnaître en Jésus-Christ le Messie promis, s'est toujours conformé à la Loi de Moïse, quand il n’y avait pas inconvénient à l’observer ou qu'il y trouvait avantage. Il n'a dit nulle part dans ses épitres que les Juifs étaient dispensés de la Loi mosaïque. Il n’a jamais soutenu que les pratiques juives ne devaient pas être observées par eux. Ainsi s'explique très bien pourquoi il fait circoncire Timothée, fils d'une mère juive, Act. xvi, 1, afin qu'il pût. entrer en relation avec les Juifs, xvr, 3, tandis qu'il refuse de faire circoncire Tite, Gal. 11, 3, 4, parce qu'il était né de parents païens, et que c'eût été une concession à de faux frères qui en auraient abusé. En somme, Paul était un Juif fidèle à la tradition de ses pères, et il a pratiqué quelques-unes des observances traditionnelles, xxr, 21. Dans ses lettres, il fait l'éloge des églises de Judée, fidèles à la Loi, 1 Thess. τι, 14; il accorde au Juif la prééminence sur le gentil dans le plan de Dieu et reconnaît les avantages que lui donne son élection, Rom. 1, 1-2; 1x, 4-5; xv, 8, 9, etc. Il ne combat pas la Loï; il ne veut pas que
(1) Histoire des livres du Nouveau Testament, T. III, p. 252-256.
ν VALEUR HISTORIQUE DES ACTES DES APOTRES. CCLVHI ses compatriotes la rejettent, qu’ils cessent de l’observer; tout au contraire, il enseignera : « Que chacun marche dans la voie où Dieu l’a appelé, ainsi que je lordonne dans toutes les églises. Quelqu'un a-t-il été appelé étant circoncis» qu'il ne simule pas l’incirconcision », 1 Cor. vir, 17, 18. Il aime ses frères au point de vouloir être anathème pour eux, Rom. 1x, 3; il fait des quêtes pour les chrétiens juifs de Palestine. À maintes reprises, nous le voyons préoccupé de cette collecte pour l’église de Jérusalem, Rom. xv, 31; il la recommande très vivement dans ses lettres aux Corinthiens, il va jusqu'à prendre des mesures pratiques pour que cette collecte soit abondante, [ Cor. χνι, 2. Dans ses épîtres, nous le voyons comme un gentil parlant à des gentils, mais il ne faut pas oublier sa parole : « Jai été tout à tous pour en sauver un certain nombre de toutes les manières. Étant libre de tous, je me suis fait esclave de tous pour en gagner un plus grand nombre. Je me suis fait juif pour les Juifs, afin de gagner les Juifs; à ceux qui sont sous l'autorité de la Loi, je me suis présenté comme étant sous l'autorité de la Loi. » [ Cor. 1x, 19-22. Ces paroles ne suffisent-elles pas pour nous expliquer la conduite de Paul en face des chrétiens judaïsants et sa pratique des observances légales en certaines circonstances ? Pourra-t-on dire que les Actes ont falsifé l’histoire sur ce point? Cette conduite de Paul était si bien connue, que ses adversaires l’accusaient d'inconsistance et qu’il est obligé de se défendre de ce reproche dans sa lettre aux Galates. Terminons cette discussion en examinant si l'omission de certains faits par les Actes altère la valeur historique de ceux-ci. Pourquoi n'ont-ils pas raconté l'incident d’Antioche, Gal. τι, 11-18? Mais, d'abord, est-il certain que Luc ait eu connaissance de cet incident, qui n’avait probablement pas pour les contemporains l'importance que nous y attachons actuellement? Paul lui-même en parle, parce qu'il lui fournit un puissant argument contre ses adversaires, mais il n'insiste pas sur le fait pris en soi, puisqu'il ne nous dit pas même quelle fut la conduite subséquente de Pierre. En réalité, il s'agissait simplement d’une erreur de conduite qui n'avait rien de coupable. Paul incrimine plutôt les conséquences de l’acte que cet acte lui-même. Par conséquent, supposé que Luc ait connu le fait, il a dû juger que ce léger désaccord, très transitoire, entre deux apôtres, ne méritait pas d'être inséré dans un livre aussi court que celui qu’il écrivait. Il y fait l’histoire du développement de 1" Église chrétienne, et l'incident d’Antioche n’a contribué en rien à ce développement. Pourquoi alors Luc l’aurait-il raconté? On dit encore que Luc a défiguré l’histoire parce qu'il n’a rien dit de l’animosité des judaïsants et de leurs attaques contre Paul, telles qu’elles ressortent de l'épître aux Galates et des lettres aux Corinthiens. En somme, affirme-t-on, cette grande lutte, que Paul ἃ soutenue contre les chrétiens judaïsants pour défendre son Évangile et dégager l'Église chrétienne des entraves du judaïsme, est passée sous silence. ἃ dire vrai, êlle n'est pas exposée dans ses détails et explicitement, mais rien dans le récit des Actes ne s’y oppose, et certains faits qui se sont passés à Jérusalem, soit lors de la conférence de Jérusalem, soit lors de la dernière visite de l’apôtre dans cette ville, la sousentendent et même la montrent assez clairement. Qu'on examine attentivement le récit de la conférence, xv, et l’on lira en toutes lettres que des Pharisiens convertis exigèrent pour l'admission des gentils dans l’ Église chrétienne qu'ils
. fussent circoncis et qu’il leur fût ordonné d'observer la Loi de Moïse, 4 οἱ. xv, 5.
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