‹ Les Actes des ApôtresChapitre 148 sur 358 · VALEUR HISTORIQUE DES ACTES DES APOTRES. CCLXXV · texte numérisé non relu

VALEUR HISTORIQUE DES ACTES DES APOTRES. CCLXXV

discours des Actes? Paul, ayant rencontré un autel consacré à « un dieu », n'aurait pas pu dire : J'ai trouvé un autel sur lequel était écrit ἀγνώστῳ θεῷ, mais affirmer seulement qu'il avait vu un autel consacré à un dieu [inconnu]. Luc aurait simplement précisé la pensée de l'Apôtre. Et l'on ajoute : si les historiens ont parlé d’autels consacrés à des dieux inconnus, c’est qu'on ἃ mal lu les inscriptions : θεῷ était écrit @EOI; les Attiques n’usant pas d’abord de l’oméga; on en a conclu qu’on avait là le pluriel de θεός. Tout cela pour prouver que l'inscription ἀγνώστοις θεοῖς n'avait jamais existé sur les monuments. Or, nous venons

de voir qu'on l’a trouvée probablement sur un autel de Pergame. Le raisonne=

ment n'est donc pas parfaitement assuré.

‘Revenons à notre examen de cette expression ἀγνώστῳ θεῷ; nous n’en possédons, avons-nous dit, aucune mention épigraphique ou documentaire (1). Toutes celles qui sont antérieurs aux Actes portent : Aux dieux inconnus. D'où provient donc ce changement du pluriel au singulier? Nous pourrions nous en tenir, comme le P. Lagrange, à l'explication qu'a donnée saint Jérôme. Norden l’accepterait, mais en attribuant le changement au compositeur du discours de

l'Aréopage, qui suivait en cela une pratique ordinaire des stoïciens. Mais d’où Ρ ; P q

venait cette idée d’un dieu inconnu? C’est ce que recherche Norden.

Les écrivains grecs de l’époque classique ne parlent jamais de Dieu comme inconnu, ἄγνωστος, bien qu'ils se servent de termes corrélatifs : invisible, ἀόρατος, ἀθεώρητος, ἀφανής; incompréhensible, ἀκατάληπτος; perçu par l'intelligence, νοητός. Ils n’emploient jamais les expressions γιγνώσχειν ou γνωρίζειν θεόν, connaître Dieu. L'épithète ἄγνωστος, appliquée à Dieu, a été employée par les gnostiques. Elle ne signifie pas d’ailleurs inconnu, mais inconnaissable. Le terme ἄγνωστος a, en

effet, les deux sens; l'adjectif verbal en τὸς indique la possibilité aussi bien que le fait. Les gnostiques parlaient d’un Dieu inconnaissable, en opposition avec le démiurge, le dieu connu. La γνῶσις θεοῦ, avec ses termes corrélatifs, est une conception centrale autour de laquelle les religions orientales se meuvent en

(1) Pirot, op. cit., p. 171, s'inscrit en faux contre cette affirmation : 1° L'inscription citée par saint Jérôme sous la forme : « Diis Asiae et Europae et Africae, diis ignotis et peregrinis » est ainsi rapportée par Euthalius (v° s.), Théophylacte (vrr° s.), et Œcuménius (19 5.) : Θεοῖς Ἀσίας χαὶ Εὐρώπης χαὶ Λιδύης, Θεῷ ἀγνώστῳ καὶ ξένῳ. » — 2° Lucien, au 11° siècle, jure par le « dieu inconnu » d'Athènes et raconte qu’à son arrivée dans cette ville il ᾿'δάογα et lui rendit grâces, élevant les mains au ciel. Νὴ τὸν ᾿Αγνώστον ἐν ᾿Αθήναις, Philopatris, p. 778 et 785. — 3° Diogène de Laërte (rr1° 5. an. J.-C.) mentionnant la dédicace mise sur l’autel à l’instigation d’Epiménide, la donne au singulier, τῷ προσήχοντι Θεῷ. — 4° Saint Isidore de Péluse (v° 5.) cite au singulier « ᾿Αγνώστῳ Θεῷ » l'inscription mise sur l'autel élevé, à Athènes, à l’instigation de Phidippide ou à l'occasion de la peste: — 5° En 333 av. J.-C., un temple dédié à la divinité égyptienne Amen fut achevé à Athènes. Or Amen était le dieu inconnu! « Rien de plus naturel, fait remarquer Dom Leclercq, que saint Paul rencontrant un autel élevé à ce dieu ait instinctivement songé à Jehovah, le dieu dont le nom était ineffable. Il introduisit alors dans son discours une équivoque assez ingénieuse. S'il avait parlé de «dieux inconnus » on lui eût crié qu'il n'y entendait rien, mais, entendant parler de l'autel du « dieu inconnu » les philosophes et les citoyens d'Athènes ne purent manquer de comprendre qu'il s'agissait de l'autel dédié à Amen. » — Toutes ces dédicaces : ᾿Αγνώστῳ θεῷ, sauf celle que donne Diogène de Laërte et qui n'est pas à ᾿ἀγνώστῳ, mais à προσήχοντι Θεῷ, sont postérieures aux Actes et en dérivent très probablement, quant au Philopatris, attribué à Lucien, il est du x° siècle au plus tôt. Pour ce qui est d’Amen, dieu inconnu, nous ne voyons pas

quelle en est la portée pour la question.

- ΝΣ D DT - ᾿ “ Us dur Ἧ ΙΝ ας τὶ ἄν.

PCT ΣΟΥ αν πε PAS OT

LEA Le tite ἕξ, ἐπ NT LE En

“€CCLXXVI INTRODUCTION.

cercles concentriques. Norden expose ainsi les divergences qui existent entre la spéculation grecque et les idées religieuses de l'Orient : « L'Hellène cherchait ses vues sur le monde au moyen d’une voie spéculative : avec la clarté dis= tinctive des pensées abstraites il laissait son νοὺς frapper aux portes de la connaissance; son but était une conception intellectuelle d’après les voies rationnelles ; l'élément mystique-extatique était, au moins en principe, mis de côté. L'Oriental n'acquérait pas sa connaissance de Dieu par le moyen de la spéculation, mais une vie émotionelle sommeillant dans les profondeurs de l’âme et éveillée par un besoin religieux lui permettait d'atteindre à l'union avec Dieu; celle-ci aboutissait à une complète absorption en Dieu, parce que la connaissance de celui-ci était obtenue, en dehors de l'intelligence, par une voie surnaturelle, en ce sens que Dieu dans sa grâce se dévoilait à l’âme qui s’efforçait vers lui » (Ρ. 97).

Revenons à l'origine de l’idée du Dieu inconnaissable par l'intelligence seule.

Cette notion venait aux gnostiques d’une source ancienne : peut-être de la Perse ou de Babylone. ‘ D’après une glose sur Stace (1), Theb. rv, ÿ 516, il est dit que les mages placent au-dessus des dieux connus un dieu supérieur à tous 165 autres : Infiniti? autem philosophorum magorum Persae? etiam confirmant revera esse praeter hos deos cognitos qui coluntur in templis alium principem et maxime dominum, Ceterorum numinum ordinatorem. Dans les Récognitions Clémentines, 11, le Dieu incompréhensible et inconnu, le dieu de tous les dieux est opposé aux dieux nombreux : Et Sinon ait : Ega dico multos esse deos, ununr tamen esse .-incomprehensibilem atque omnibus incognitum, horumque omnium deorum -deum. Mais le premier texte cité est vague et d’origine récente et le second trop tardif. Dans un hymne babylonien (2) on trouve cette eonfession d'un pécheur :

Mon Dieu, mes péchés sont nombreux, grandes sont mes fautes;

Ma Déesse, mes péchés sont nombreux, grandes sont mes fautes;

Dieu, que je connais, que je ne connais pas, mes péchés sont nombreux, grandes sont mes fautes.

Déesse, que je connais, que je ne connais pas, mes péchés sont nombreux, grandes sont mes fautes.

Loisy (3) fait remarquer qu'il ne s'agit pas ici de la cognoscibilité de Dieu. Les auteurs des hymnes babyloniens pensent à la foule des esprits et supposent que l’on ἃ pu offenser aussi bien tel esprit mâle ou femelle dont on ne sait pas le nom, que tel autre dont le nom n’est pas ignoré. Sur ce point, nous sommes de son avis, car l'explication répond bien au contexte.

Dans l'impossibilité où l’on est de trouver d'où vient cette idée die dieu inconnaissable, Loisy (4) ne trouve que ceci à dire : « Mais y a-t-il vraiment lieu

(1) NORDEN, op. cit., p. 114. Les points d'interrogation sont de Norden. (2) ΗΕ. ZIMMERN, Babylonische Hymnen und Gebete in Auswahl, dans Der alte Orient, Jahrs. VIE, Heft 3, Leipzig, 1905, p. 23.

.(8) Les écrits de saint Luc, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, T. IV N.S., p. 356, Paris, 1913. :

(4) Art. cil., p. 356

Page 1