VALEUR HISTORIQUE DES ACTES DES APOTRES. CCLXXVIE
de chercher un endroit précis, une date ferme à la naissance d'une idée qui nes’est pas produite d’un seul coup, et qui résulte plutôt d'une évolution à laquelle: ont participé les cultes orientaux et les cultes helléniques? Le dieu inconnu est un dieu de mystères; les dieux inconnus sont des dieux ou des esprits de la religion, on peut dire de la superstition populaire. »
Hypnotisé par ses théories sur les religions de mystères, le même auteur ramène tout aux mêmes spéculations, lesquelles n’ont à nous offrir que des idées vagues, imprécises, flottantes, appuyées sur des textes imparfaitement datés. Ne vaudrait-il pas mieux avouer qu'on ne sait pas? Nous avons vu plus haut que Norden n’est pas plus précis sur ce que les religions helléniques et les religions orientales ont enseigné sur la façon d’arriver à la connaissance de Dieu.
Résumant tout ce qu'il avait dit, Norden conclut que le discours de l’Aréopage est bâti d’après le modèle de discours sur le divin, περὶ τοῦ θείου, d’un prédicateurmissionnaire et diffère profondément de l’enseignement authentique de Paul sur le même sujet. Or, iln’en est rien. Écrivant aux Romains, 1, 19, l'Apôtre établit que la connaissance de Dieu a été manifestée aux hommes par la création : « Car ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste parmi eux [les hommes], car Dieu le. leur a manifesté. En effet, les choses invisibles de Dieu se voient comme à l'œil depuis la création du monde, étant considérées dans ses ouvrages, Savoir sa puissance éternelle et sa divinité, afin qu'ils soient inexcusables. » Il ressort en effet de ce texte que les hommes ont connu Dieu, mais, qu'on le remarque, Paul parle de ce qui est connu ou connaissable, τὸ γνωστόν, de Dieu, ce qui n'exclut pas ce qui est inconnu ou non connaissable, et au contraire le suppose. D'ailleurs, en admettant même que, dans ce passage, l’apôtre ne parle pas exactement de la même façon qu'à l’Aréopage, cela ne prouve nullement qu'il n’a pas prononcé le discours d'Athènes. Il n’était pas obligé de répéter toujours les mêmes choses et de la même façon : son discours était adapté à son auditoire et aux circonstances. Et ceci nous explique pourquoi, dans l’épitre aux Romains, 1, il flétrit avec indignation la conduite des païens, qui connaissant Dieu, n'ont pas voulu le glorifier, tandis qu’à Athènes, tout en qualifiant assez ironiquement ses auditeurs, xvir, 22, ὡς δεισιδαιμονεστέρους, très religieux, avec une nuance de superstition, il cherche néanmoins à s’attirer leur bienveillance par son exposé bien adapté à un auditoire de philosophes stoïciens. On peut d’ailleurs relever encore dans ses épiîtres plusieurs passages qui rappellent son discours d'Athènes : cf, Eph. 1, 1@;.Rom. τὰς 25, 1 Thess. τ, 9, 10; 1 Cor. xv, etc.
En définitive, Norden a établi que le discours de l’Aréopage contient des idées. et des expressions que l’on retrouve dans d’autres discours des Actes, ainsi que certains enseignements du stoïcisme, ce qui n’attaque en rien l’origine pauli= nienne de ce discours, mais il n’a pas réussi à prouver que ce discours avait été composé au τι siècle, en imitation du discours d’Apollonius de Tyane à Athènes. C’est à cette même conclusion qu'a abouti le P. Lagrange (1) : « M. Norden, le premier, a mis très bien dans son milieu le discours de l’Aréopage. Il a montré dans les ouvrages hermétiques — peut-être surfaits comme ancienneté — chez les Stoïciens, ailleurs encore, des idées semblables à celles de Paul. Il ἃ finement noté les conceptions auxquelles l'esprit grec était réfractaire,
(1) Art. cil., p. 458.
RTE
CGLXXVIII INTRODUCTION.
comme la conversion ou la pénitence, μετάνοια, quoi encore? Le résultat est que le discours à l’Aréopage ne sort pas diminué de cette enquête. Au moment où M. Norden est en train de le noyer dans la banalité de la prédication courante, il le relève soudain. Ce n'est pas en vain que les siècles l'ont admiré. Ce n’est rien moins que la rencontre du judaïsme avec la philosophie socratico-stoïcienne, de la religion la plus haute de l'antiquité avec la philosophie la plus noble, au service de l’idée chrétienne. Ne serait-ce pas quelque chose d’assez original? Et pour traiter le sujet de telle sorte, ne faut-il pas du génie? Car souvent le génie emprunte ses thèses, du moins en partie, pour les traiter avec un éclat nouveau. C'est bien ici le cas. Qu'est devenue la misérable rapsodie d’après Apollonios? Est-ce à un compilateur qu'il faut faire honneur de ce trait? Concluons simplement que Paul connaissait mieux la philosophie qu'on ne le pensait avant la démonstration de M. Norden. Et n'est-il pas étrange qu'on refuse ce don de pénétration οἱ d'adaptation à à l’homme dont on prétend qu'il a transposé la religion de Jésus d’après les mystères païens ? » Tout en admettant l'intérêt que présente le travail de Norden, la plupart des critiques refusent d'accepter l’ensemble de ses conclusions. Harnack (1), en particulier, en fait très bien ressortir le mal-fondé et la faiblesse, en réfutant les preuves principales sur lesquelles Norden s’appuyait. Celui-ci soutenait que le discours des Actes ne faisait pas partie du texte primitif de cet écrit et qu'il avait été composé au n° siècle. Harnack fait d'abord remarquer que les idées stoïciennes que l’on rencontre dans ce discours pouvaient être connues de Paul, car elles étaient très répandues au 1‘ siècle. Il prouve que le texte primitif des Actes contenait très vraisemblablement le récit d’un séjour de Paul à Athènes, et un discours-programme aux païens et même le discours à Athènes. D'un examen très attentif de tous les passages xvir, 16-38, il ressort qu'il n’est aucun des termes ou des expressions qui y sont employés, qui ne se retrouve dans le reste des Actes des apôtres et qui ne soient caractéristiques du style de Luc. En voici quelques exemples : xvrr, 17, τοῖς ᾿Ιουδαίοις χαὶ τοῖς σεύομένοις, expression particulière aux Actes, χπὶ, 43, 50; xvi, 143; χνπι, 7. — ὁ 18, τί ἄν θέλοι λέγειν — Le. 1, 62; Act. τι, 12. — Υ 18, τὸν ᾿Ιησοῦν εὐηγγελίζετο — x, 36; xv, πο; χα 20::v, 42. — % 19, +0 γνῶναι — xxI, 34; XXIV, 8, 11. — ὁ 22, σταθεὶς ἸΠαῦλος ἐν an τοῦ Ἀρείου πάγου ἔφη — Le. xvItr, 40; χιχ, 8: Act. τι, 14; xxv, 18; xxvir, 21; ἐν μέσῳ est fréquemment employé par Luc. — ὁ 19, ἢ ὑπὸ σοῦ λαλουμένη … διδαχή; le terme λαλεῖν est caractéristique de la langue de Luc, treizedois. — ÿ 22, ᾿ ἄνδρες ᾿Αθηναῖοι, adresse qu'on trouve, dans une forme analogue, en tête de tous les discours des Actes, 1, 11; 11, 14, 22; πὶ, 12, etc. — ὁ 22, ὡς δεισιδαιμονεστέρους, se trouve seulement, dans Act, xxv, 19, sous la forme δεισιδαιμονία. — ὁ 23, va θεωρῶν τὰ σεδάσματα; les composés avec ἀνά sont fréquents dans Luc. — ὁ 24, ὕπάρχων Κύριος, familier à Luc— ainsi que, ÿ 24-25, οὐκ... οὐδέ. — ὁ 26, ἐπὶ παντὸς προσώπου τῆς γῆς; cet hébraïsme ne se trouve dans le N. T. que chez Luc, xn, 56; χχι, 35. — ÿ 30, τοὺς μὲν οὖν χρόνους τῆς ἀγνοίας, particulier à Luc, ainsi que τὰ νῦν. — Υ 30, ἀπαγγέλλει τοῖς ἀνθρώποις πάντας πανταχοῦ weravoëi — XXVII, 22; ΧΧΙ, 28; XXIV, ὃ. . ÿ 31, χαθότι, seulement dans Luc, six fois.
(1) Zst die Rede des Paulus in Allen ein urspränglicher Bestandleil der Apostelgeschichte? Leipzig, 1913.
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